Nous avons tous un jour ou l’autre eu le sentiment d’approcher la folie, de perdre la raison. Chacun le redoute. Cependant, j’ai eu personnellement l’impression pendant longtemps d’être réellement fou en raison de l’événement suivant, survenu dans mon enfance.
J’avais dix ans. C’était la nuit. J’habitais avec mes parents dans une maison de plain-pied. Ma chambre était au rez-de-chaussée, au fond d’un couloir. Tout au fond. Elle donnait sur le jardin. A ma droite près de mon lit, il y avait une grande baie vitrée à fenêtres coulissantes qui donnait directement sur l’arrière de la maison.
C’était la nuit, et je me réveillai soudain, ayant perçu comme un bruit. Ou bien me réveillai-je seulement instinctivement, car dans ma chambre à l’instant de mon réveil tout était silencieux et calme. Pourtant, il me semblait que quelque chose avait bougé, imperceptiblement.
C’était du côté de la fenêtre. Le rideau tremblait, ce pouvait être un coup de vent, une vibration de l’air ambiant, de l’air chaud qui montait. Sans peur particulière, je me levai, et allai vers la fenêtre, je tendis la main et tirai le rideau.
Il y avait un homme, dans le noir devant moi, derrière le rideau, au milieu de la nuit. Il portait un imperméable sombre, il était debout et me regardait, simplement. Avec mes petits yeux de dix ans le menton levé, je le regardai, il me regardait du haut de sa taille d’adulte. Et c’était tout. Au bout de quelques minutes, il tendit les bras, me repoussa un peu, et me désigna le lit. Je retournai dans le lit, rabattis les couvertures sur moi et me recouchai.
Le lendemain, je ne dis rien à mes parents. Je pensais être fou. Dans les histoires d’enfants, il y a des monstres derrière les rideaux, dans la chambre à coucher, ou bien derrière la porte d’un placard, comme dans Monstres et compagnie. Dans la vie, dans lavraie vie, il n’y a rien, ce n’est qu’un fantasme. Et cependant dansma chambre, l’année de mes dix ans, il y avait un homme en imperméable sombre, debout derrière les rideaux, contre la fenêtre qui donnait sur le jardin, et qui me regardait dormir ; et c’était incompréhensible. Je n’ai rien dit à mes parents ni ce jour-là, ni plus tard, ni pendant un an, ni dix, ni trente. J’ai simplement pensé que j’avais un problème mental, et j’ai gardé ça pour moi, avec la peur tous les soirs de revoir quelqu'un derrière les rideaux.
La vie, peu à peu, m’a convaincu que je n’étais peut-être pas fou, et pouvais vivre une vie normale, et le temps a passé, qui aplanit tout.
Cependant, ma mère vieillissait, sa santé déclinait, et, percevant sans doute inconsciemment qu’elle allait bientôt partir, trente-cinq ans après cet événement, c’est sorti un jour comme ça, à une terrasse de café, rue Monge, au coin de la rue Censier. Je n’avais rien préparé, je ne sais pas pourquoi cela s’est engagé là, à cette terrasse de café, pourquoi ce jour-là, et voici maintenant la vérité, sur ce qui s’est passé il y a quarante ans, dans cette petite chambre d’enfant.
-Annie, tu sais, il y a très longtemps, quand nous habitions à Montevideo, à Punta Gorda, je me suis relevé la nuit, et il y avait un homme dans ma chambre, derrière les rideaux. Je n’en ai jamais parlé, c’est resté là… j’ai peut-être rêvé, ou bien …
-Mon Dieu… José.
-José ??
-Tu ne m’as rien dit… il faut que tu saches. Tu te souviens de ta professeure de musique, C. ? José était son mari. C’était peu avant le coup d’état. Les militaires épaulés par la CIA raflaient les opposants. Cette nuit-là, José était poursuivi, il était venu se réfugier chez nous. Les escadrons patrouillaient dans le quartier, passaient jusque sous nos fenêtres. Nous l’avons caché dans ta chambre, qui était tout au fond, et lui aurait permis de fuir par le jardin, si les militaires faisaient une descente chez nous.
Je ne savais pas que tu l’avais vu. Je suis désolée. Il n’a pas voulu rester, il pensait que c’était trop dangereux pour nous. Il est parti dans la nuit. Il a été abattu le jour même, on l’a su quelques heures après.
-….
-Tu vois, c’est bizarre, nous avions mangé un poulet ensemble pendant la nuit. Quand j’ai appris sa mort, j’ai ouvert le frigo, et j’ai jeté ce qui restait du poulet, je n’aurais pas pu y toucher. Tu es peut-être le dernier à l’avoir vu en vie.
Le coup d’état a eu lieu en Uruguay, le 27 Juin 1973, il y aura quarante ans jour pour jour ce jeudi.
Pour ce crime et beaucoup d’autres, incluant les disparitions, assassinats, enlèvements arbitraires, séquestration et enlèvements d’enfants le dictateur Juan Maria Bordaberry a été condamné en 2006 pour crimes contre l’humanité, il est décédé en 2011, assigné à résidence.
Aujourd’hui, le président élu de l’Uruguay est Pepe Mujica, c’est un ancien prisonnier politique, détenu pendant douze ans, de 1973 à 1985 ; sur ces douze années d’emprisonnement, il a passé deux ans isolé au fond d’un puits. La démocratie a été rétablie en 1985. Pepe Mujica a pris ses fonctions en 2010.
L’Uruguay a légalisé le mariage homosexuel le 10 avril 2013, soit un mois et deux jours avant la France.
La Celeste a battu l’équipe de France de football 1–0 le 5 juin 2013 en match amical.
Et derrière les rideaux de ma chambre, aujourd’hui seule brille la nuit.
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Nous avons tous un jour ou l'autre eu le sentiment d'approcher la folie, de perdre la raison. Chacun le redoute. Cependant, j'ai eu personnellement l'impression pendant longtemps d'être réellemen...
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