« Complaintes d'esclave »
Pourquoi donc suis-je nègre? Oh! Pourquoi suis-je noir?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre?
Je n'aurais pas connu tous ces tourments affreux
Mon cœur n'aurait pas bu tant de fiel goutte à goutte
Au fond de mon néant, oh! je serais sans doute
Moins plaintif, plus heureux
Mais Dieu m'a condamné
Le sort doit me poursuivre
De mon sang, de mes pleurs
Il faut que tout s'enivre.
Pourquoi donc suis-je nègre? Oh! Pourquoi suis-je noir?
Lorsque Dieu m'eut jeté dans le sein de ma mère
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N'accourut-elle pas l'enlever de la terre?
Car libre l'oiseau vole et redit ses concerts
Car libre le vent souffle au gré de son caprice
Libre l'onde limpide, harmonieuse, glisse
Entre les gazons verts.
Esclave, il n'est pour moi nul bonheur, nulle fête
Et je n'ai pas de place où reposer ma tête
Quand la voix du colon prend son lugubre accent
Quand siffle sur mon front sa flexible rouchine
Si j'ose tressaillir en lui tendant l'échine
Il me bat jusqu'au sang
Et si quand le fouet plonge
En ma chair qu'il déchire
J'invoque sa pitié: j'entends le maître rire !...
Cette nuit cependant, j'ai vu la Liberté !...
L'esclave ne dort pas mais un labeur sans trêve
M'ayant brisé les os, j'ai joui de ce rêve
Que l'on m'a tant vanté
J'étais libre, j'errais comme le maître allègre
Ayant l'espace à moi
Mais non Dieu m'a fait nègre
Où donc es-tu toi-même? On m'a dit que d'en bas
Lorsqu'une âme qui prie est souffrante et sincère
Vers toi, grand Dieu, peut monter sa prière
Et tu ne m'entends pas !
La prière du nègre a-t-elle moins de charmes?
Ou n'est-ce pas à toi que s'adressent ses larmes?
Ah! Si tu m'entends bien, tu dois aussi me voir
Et si je blasphème, hélas ! tu vois bien que je pleure
Tu sais, toi qui sais tout, que je souffre à toute heure
Parce que je suis noir !
Et bien oui, trop longtemps j'ai souffert sans mot dire
Seigneur, pardonne-moi si j'apprends à maudire
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Massillon Coicou
1867-1908
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