Esclaves perdus mais remboursés
C'est une histoire peu connue, parfaitement incroyable, tout à fait écœurante et malheureusement vraie. Elle commence en 1825 et s'achève vers 1897, une fin de siècle qui nous est encore présente charnellement par de nombreux Français vivants: c'était hier! Cinq régimes français d'idéologies différentes y trempèrent sans vergogne et en profitèrent quels que fussent leurs principes: la Restauration, la monarchie de Juillet, la seconde République, le Second Empire et la troisième République, veillant chacun à ce que la République d'Haïti respecte jusqu'au dernier centime les termes d'un accord inique. Si l'on peut comprendre comment le gouvernement réactionnaire de Charles X se donna le rôle odieux d'imposer à son ancienne chiourme d'esclaves le remboursement de sa liberté conquise et méritée - c'était en effet de la même veine que le «milliard des émigrés » -on se demande au nom de quoi les quatre suivants qui gouvernaient sous la devise « liberté, égalité, fraternité » montrèrent, chacun à son tour, une aussi in juste et sordide rapacité ?
En 1825, qui se souciait de l'existence d'Haïti ?
Qui prenait au sérieux cette république de nègres où déjà la guerre civile venait de faire rage pendant dix ans [...] ? Un Bolivar, peut-être, trop heureux de trouver chez les nègres une base de départ et des armes pour la libération de la Colombie et du Venezuela. Les malheureux Haïtiens, assoiffés d'une estime que le monde entier leur refuse, vous citent encore avec des larmes dans la voix les lettres débordantes de reconnaissance que Bolivar adressait au président Pétion et que l'on apprend aux enfants des écoles pour leur cacher l'enceinte de mépris où est enfermé leur pays. Un Monroe, également, président des États-Unis, qui accrédite un vague consul à Port-au-Prince uniquement pour appuyer la doctrine impérialiste dont il est l'inventeur. Quelques Anglais, enfin, au nom du commerce et de l'équilibre des forces aux Antilles. C'est tout. Car Haïti n'a pas d'existence légale. La France n'a pas encore reconnu, vingt ans après l'indépendance de la République d'Haïti et tous les États qui comptent à cette époque attendent la décision de la France. En dépit de Waterloo, la France n'a jamais été aussi puissante, elle pète de richesse, elle parle haut à la Sainte Alliance et si l'idée lui prenait de reconquérir Haïti, la bénédiction quasi unanime de ses pairs lui serait assurée. C'est si vrai que le roi Christophe, craignant ce retour offensif avait fait bâtir près du Cap-Haïtien l'incroyable Citadelle qui symbolise toujours l'honneur des Noirs et leur amour de la liberté. Il faut comprendre aussi que, parmi les Haïtiens de cette époque, la plupart étaient nés dans l'esclavage et portaient inscrits dans leur chair les stigmates du fouet. Les gens au pouvoir, mulâtres affranchis, n'avaient pas oublié non plus le cercle infranchissable où les maîtres blancs les avaient toujours enfermés. J'ai écrit que ces gens-là, déjà, avaient cessé de haïr. Tout ce qu'ils demandaient pour effacer d'aussi pénibles souvenirs, c'était un peu d'estime et de considération. Certes, ils auraient été mieux inspirés de se contrefoutre de la reconnaissance officielle du monde blanc, pour ce que cela leur a apporté plus tard ! [...]
Il s'agissait, en fait, d'indemniser les colons français dépossédés, autant dire de racheter tout Haïti, terres et gens, puisque tout cela avait appartenu aux colons. A cette condition, la France déjà généreuse acceptait de reconnaître officiellement --très exactement d'octroyer, tel fut le terme employé-- l'indépendance conquise par Haïti et d'oublier, dans sa grandeur d'âme, la magistrale déculottée que ces nègres ignares lui avaient infligée. Un joli marché de dupes. A la lettre, on offrait aux esclaves de rembourser le prix de leur propre chair ! Et les esclaves signèrent, naïvement persuadés qu'à ce jeu-là, les portes de la société humaine s'ouvriraient enfin pour de bon devant eux…
Pour une égalité d'un instant, pour une satisfaction de dupe, Boyer acheva de ruiner son pays déjà exsangue [...] On lui présenta une note de cent cinquante millions de francs valeur de 1'époque ce qui représentait à peu près quatre fois le budget annuel de la France, alors l'un des pays les plus riches et les plus peuplés du monde 2 Et il signa ! L'accord aurait pu se borner là, on signe et on ne paye pas, c'est pratique courante en diplomatie financière. La République d'Haïti reconnue officiellement - le 17 avril 1825-qu'avait-elle besoin d'aller rembourser cette dette qui n'existait que sur le papier et que les Haïtiens avaient déjà trop largement payée au prix de leur sang ? Boyer paya, peu à peu. Ce fut long. Lorsqu'on sait qu'Haïti est le seul pays au monde qui se soit appauvri en cent cinquante ans au lieu de s'enrichir progressivement, que la production agricole représentant 90 % de l'économie du pays est inférieure de moitié à ce qu'elle était au temps de la colonie malgré l'accroissement de la population passée de 600 000 habitants à quatre millions et demi, on imagine l'énormité de la ponction que représentait le paiement de cette dette ! Les gouvernements successifs se repassèrent le fardeau et pas un n'envisagea de cesser les versements unilatéralement [...] Pendant tout le XIX' siècle, ils s'obstinèrent à payer. Retards, agios, intérêts de la dette, ils payèrent tout, jusqu'au dernier centime [...]
A la conduite de la France acceptant ce tribut jusqu'à son terme, je ne vois aucune excuse. Les rois, passe encore; l'empereur, à la rigueur; mais nos deux républiques, la N° III surtout, qui fut forte d'idéaux durables sans que cela ne l'empêche pendant vingt-sept ans d'encaisser l'argent des nègres, voilà de quoi confondre ! Tous les économistes qui se sont penchés sur le drame économique haïtien, pour ne citer que Leyburn et Daniel Arty, s'accordent à placer la dette française parmi les « sept plaies d'Haïti ». [...] Allez! France! Je n'ai pas accès aux archives du Quai d'Orsay, mais j'apprécierais que l'on épluchât les correspondances diplomatiques pour savoir si l'un ou l'autre au moins de nos ambassadeurs sommeillant à Port-au-Prince sauva l'honneur en suggérant l'abandon des créances, et ce qu'on lui répondit. [...] Sans compter que si l'on saute soixante années pour se retrouver dans cette décennie décolonisatrice qui s'achève, alors que les conséquences de l'escroquerie française aux dépens d'Haïti se font encore sentir, que voit-on ? On voit des nations, qui n'étaient pas esclaves mais plutôt en tutelle, déchirer allégrement les engagements financiers signés le jour de leur indépendance [...] En bonne logique, pour rétablir l'équité, la France se doit de restituer les sommes qu'Haïti lui a si naïvement payées, avec une juste rallonge, laquelle, pour une fois. neserait pas une prime au coup de pied au cul, mais une indemnité pour fidélité à la parole donnée. Cela nous changerait !
Jean Raspail
(Extrait du livre "Secouons le cocotier" de Jean Raspail Editions Robert Laffont, pages 287 à 292).
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