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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


HAITI/INTELLECTUEL KOKORAT : Qu’est-ce qu’un intellectuel ?. La pensée, une manie française

Publié par siel sur 18 Septembre 2019, 10:42am

Le kokoratisme,  l'anarchopopulisme,  et autres puérilités, une fabrication des zentellectuels  en manque de concepts ?   VOIR ici

La personne assise à côté de vous est-elle un(e) intellectuel(le) ? Et vous-même ? Ou bien fuyez-vous cette étiquette comme la peste ? L’autre soir, j’ai demandé à un commentateur qui est à mes yeux le type même de l’intellectuel britannique s’il se considérait comme tel. J’ai vu passer une lueur d’inquiétude derrière ses lunettes, puis il m’a répondu : “Non, jamais de la vie !” Et pourquoi pas ? “Parce que j’ai peur d’être atteint du syndrome de l’imposteur.”
 

Dans son excellent livre Absent Minds : Intellectuals in Britain* [Esprits absents : les intellectuels en Grande-Bretagne], l’historien des intellectuels Stefan Collini retrace cette longue tradition britannique de déni. Des gens qui, dans d’autres pays, seraient qualifiés d’intellectuels refusent de reconnaître qu’ils le sont. Ce que Collini appelle la “thèse de l’absence” voudrait que, contrairement aux Français, aux Polonais ou aux Autrichiens, nous n’ayons pas d’intellectuels. Les intellectuels commencent à Calais. “Intellectuel britannique” serait un oxymore, une contradiction dans les termes, au même titre que “bombe intelligente”. L’anglais parlé regorge d’épithètes un peu péjoratives ou moqueuses : egghead [tête d’œuf], highbrow [grosse tête], boffin [expert], telly don [intello médiatique]. Le qualificatif “soi-disant” accompagne le mot “intellectuel” comme un garde du corps. Les guillemets d’ironie ne sont jamais bien loin.
Collini affirme à juste titre que nous nous faisons des idées fausses sur nous-mêmes. A cet égard, comme à bien d’autres, nous sommes moins exceptionnels et plus européens que nous ne voulons bien l’admettre. Mais que cela signifie-t-il d’être un intellectuel ? Collini distingue trois sens différents. Premièrement, le sens subjectif, personnel : quelqu’un qui lit beaucoup, s’intéresse aux idées, s’adonne à la vie de l’esprit. C’est ce qu’on a en tête lorsqu’on dit d’un ami ou d’un parent qu’il est “un peu intello”. (Généralement, c’est dit sans méchanceté, cela désigne une marotte, un passe-temps inoffensif.) Vient ensuite l’acception sociologique : l’intelligentsia en tant que classe, ce qui peut s’appliquer à tous les diplômés de l’université. Mais cet emploi sociologique n’a jamais vraiment pris en Grande-Bretagne, contrairement à ce qu’il en est en Europe centrale et orientale, où il s’inscrit dans la grille de lecture courante.

Enfin, et c’est l’aspect le plus important, le terme d’intellectuel recouvre un rôle culturel, que Collini tente de définir très précisément. Dans ce sens, un intellectuel est d’abord quelqu’un qui a atteint un certain niveau de création, d’analyse ou de recherche, puis qui se sert des médias et autres canaux d’expression pour intervenir sur des sujets qui intéressent un large public, aux yeux duquel il devient une référence – ou du moins une figure, une voix reconnue.

La définition que j’avais tenté de donner il y a quelques années lors d’un débat avec des intellectuels tchèques n’en était pas très éloignée : “Un intellectuel est un penseur ou un écrivain qui intervient dans le débat public sur des sujets politiques, au sens le plus large du terme, tout en s’abstenant délibérément de rechercher le pouvoir.” Pour moi, ce dernier critère est très important, même s’il est rejeté par des intellectuels comme Václav Havel, qui se sont lancés dans la politique avec un grand P.
Depuis les années 1980, nous désignons ces personnes sous l’appellation d’“intellectuels publics”, une expression qui nous vient des Etats-Unis. Mais, si l’on entend par “intellectuel” quelqu’un qui joue le rôle décrit plus haut, alors, “intellectuel public” est un pléonasme et “intellectuel privé” un oxymore. Quelqu’un qui vit en ermite ou en reclus peut être “un peu intello”, mais la participation au débat public est le trait caractéristique de l’intellectuel au sens culturel. Le fait que l’on puisse toucher un large public seulement après sa mort vient encore compliquer les choses. Seules onze personnes ont assisté aux obsèques de Karl Marx, ce qui ne l’a pas empêché de devenir l’un des intellectuels politiques les plus influents de tous les temps. Il y a, pour ainsi dire, des publics posthumes.
 

Comme le dit le poète James Fenton dans son Manila Manifesto, “nous disons à la France : Aut tace aut loquere meliora silentio – si tu n’as rien d’intéressant à dire, tais-toi.”

Quand les intellectuels britanniques décrient ou rejettent le terme d’intellectuel, ils ne font parfois qu’exprimer l’aversion de l’empirisme britannique pour certaines formes de théorisation plus abstraite, chères à l’Europe continentale. C’est un peu ce que voulait dire George Orwell, quand, dans une correspondance privée, il qualifiait Jean-Paul Sartre de “baudruche”. Comme le dit le poète James Fenton dans son Manila Manifesto, “nous disons à la France : Aut tace aut loquere meliora silentio – si tu n’as rien d’intéressant à dire, tais-toi.”

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