Le Royaume des malades
Tout être humain possède une double nationalité : celle du royaume des bien-portants et celle du
royaume des malades. Même si nous préférons tous utiliser le bon passeport, tôt ou tard chacun
de nous est contraint, ne serait-ce que pour un temps, de se reconnaître citoyen de cet autre pays.
— Susan Sontag
Le royaume des malades, disait-elle
ou celui des morts en veilleuse
le royaume des vivants
que je m’apprête à quitter
Je me tiens entre leurs frontières
je ne sais laquelle me réclamera
laquelle me reniera
la clarté du jour
ou son ombre
J’ai appris
que le corps se souvient
de ce que la bouche ne dit pas
Je me regarde regarder
ce lent départ
l’espace d’un instant
je ne sais plus
qui de nous s’en va
Je vois
comment le corps négocie
ses petites trahisons
une douleur demeure
une autre s’allège
Une trêve se fait
puis se défait
le souffle se compte
par fragments
la douleur apprend mon nom puis l’oublie
Je continue de l’appeler gêne
par élégance
peut-être par crainte
que la nommer entièrement
ne la fasse revenir
Mon corps connaît les rites
il les a pratiqués en silence
comment endurer
comment attendre
comment demeurer
lorsque demeurer
devient le dernier acte de volonté
Le chagrin écoute
il ne me convie pas
à embrasser la douleur
Je demeure
là où le souffle répond encore au souffle
J’habite ma peau
je sais que j’appartiens au jour
à la lumière
qui traverse la pièce
Je ne suis pas certaine
de reconnaître le moment du passage
Je reste ici
là où rien n’est encore décidé
assez vivante pour ne pas être pleurée
assez mortelle pour savoir
que cette attente a un prix
–– Michèle Voltaire Marcelin
Janvier 2026
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