Citoyens et republicanos
LE MONDE | 22.11.07 | 14h33 • Mis à jour le 22.11.07 | 14h33
Madrid offre aux descendants de réfugiés politiques exilés la possibilité d'adopter la nationalité espagnole et d'en faire bénéficier leurs enfants.Désormais, ce sont les deuxième et troisième générations qui montent au front. Les papiers de la famille Castro sont des billets aller-retour. Sylvie doit encore la vérifier sur son passeport espagnol pour se remémorer la date de son retour officiel dans son deuxième pays. "Depuis 1997, j'ai pu voter à toutes les élections, locales ou nationales, en Espagne", précise la jeune femme, fière de bénéficier d'une nationalité qu'elle qualifie de "simultanée". Dans cette famille de militants, cartes d'électeurs, cartes d'identité et cartes de parti vont de pair. Elle a adhéré au Parti socialiste de la Haute-Garonne tout en ayant conservé une carte à la section française du PSOE, le parti de son père.
Aujourd'hui, la fille de José s'apprête à demander la nationalité espagnole pour ses propres enfants, âgés de 8 et 11 ans. "Ce sont eux qui me le demandent", affirme Sylvie Castro, qui a inscrit son fils aîné dans une classe de collège en section internationale. "Je suis déjà en train de constituer le dossier", précise la jeune mère de famille, qui a suivi d'un oeil les débats au Parlement espagnol autour de la loi sur la mémoire historique récemment votée. Le dépôt d'un amendement va permettre aux enfants et petits-enfants d'exilés de réclamer la nationalité de leurs parents et grands-parents. Prudent, le consul d'Espagne à Toulouse déclare attendre les consignes officielles de Madrid pour savoir comment appliquer cette nouvelle mesure, qui ne devrait être effective qu'en 2008 ou 2009. Et pour deux ans seulement.
José Castro estime que la nouvelle loi bénéficiera surtout aux enfants des émigrés économiques partis en Amérique latine. "Je ne sais pas pourquoi ils ont voulu mélanger ça avec la loi sur la mémoire historique", ajoute-t-il.
"Les républicains exilés se sont sentis trahis quand la démocratie, puis la gauche, est arrivée au pouvoir en Espagne", tente d'expliquer le musicien de flamenco Vicente Pradal, 50 ans, connu sur la scène internationale pour ses adaptations musicales des poèmes de Federico Garcia Lorca. Ceux qui s'étaient battus, les armes à la main, pour défendre la jeune République du Frente Popular contre les miliciens du général Franco ont trouvé bien longue la période dite de "transition démocratique". "Dans leur pays, où des rues et des places portent toujours le nom du Caudillo, la volonté de ne pas raviver les tensions intérieures a probablement été juste, mais elle a été vécue comme une humiliation supplémentaire par les vaincus d'hier", raconte le guitariste, petit-fils d'un député andalou de la défunte République espagnole. La nationalité espagnole ? On le devine troublé : "Si on me la propose, je ne dirai pas non." Mais il préfère se définir comme "citoyen du monde avant tout". Il revendique plutôt sa fierté d'avoir conservé son "hispanité" et de l'avoir transmise à ses enfants. Raphaël, pianiste, et Paloma, chanteuse, étaient sur scène à ses côtés pour la célébration officielle des 75 ans de la République espagnole sur la place du Capitole, en avril 2006. "Ce sont eux qui choisiront s'ils veulent devenir espagnols. Ils n'ont pas subi les dommages collatéraux endurés par ceux de ma génération, et c'est tant mieux", déclare Vicente Pradal.
Fils d'un militant anarcho-syndicaliste exilé de la CNT (Confédération nationale du travail), Louis Bujan, autre quinquagénaire, préfère lui aussi se déclarer "universaliste", plutôt que "nationaliste". "Je me sens un peu comme chez moi au Mexique ou en Colombie, mais je connais finalement très mal l'Espagne", confie ce médecin toulousain. Il affirme ne parler l'espagnol qu'avec "un très mauvais accent". "Peut-être parce que mon père, un anarchiste très autoritaire, nous avait interdits, à ma soeur et moi, de parler français à la maison", explique-t-il en riant. C'est à peine s'il se souvient avoir disposé d'un passeport espagnol lorsqu'il était enfant. Quand cet épisode lui revient en mémoire, il s'exclame, stupéfait : "J'étais espagnol, j'avais oublié."
Sa compagne, Charlotte Mondinat, descendante de la deuxième génération, trouve l'Espagne "plus moderne, plus dynamique que la France, qui se sclérose et se replie sur elle-même". Une voie de recours pour un exil politique à rebours ?
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