« Il (Manuel )voyait comme en songe, l’eau courante dans les canaux comme un réseau de veines charriant la vie jusqu’au profond de la terre… » (Extrait Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain)
Chères lectrices et lecteurs haïtiens, de la diaspora et étrangers, cette année 2008 sera tout particulièrement et pour tous les pays de la planète axée sur la lutte contre la privatisation de l’eau qui est un phénomène international.
Sans eau il n’y a pas de vie
Celui qui a le contrôle de l’eau contrôle le peuple, le gouvernement, le monde. Or les grands groupes veulent pouvoir gérer la distribution de l’eau en fonction des intérêts des pays du Nord. Parce que, ce n’est pas seulement l’argent gagné par le traitement et la distribution de l’eau qui intéresse ces groupes, mais aussi l’inventaire, la captation, le stockage et la marchandisation internationale.
Un exemple, en Haïti, dans la Grand’Anse, les ressources en eau sont importantes. Ce n’est pas un hasard si c’est précisément à cette région d’Haïti que s’intéresse les marchands d’eau comme on a pu le voir via les accords signés au Rotary Club de Pétion Ville, le 15 décembre dernier. Formidable, s’exclame l’Haïtien de la classe moyenne, qui voit là : 1-la possibilité d’avoir de l’eau potable et courante, 2- la création de quelques emplois dans des régions de chômage élevé 3- un emploi pour lui ou ses enfants, payé en US ou en Euro.
L’Haïtien de classe moyenne dont, hélas, le défaut est d’avoir une vision, sans jeu de mots aucun, très moyenne et très égocentrique du pays (depuis 1946 que ses tenants occupent l’avant-scène politique) ne réfléchit pas au long terme.
La capitalisation de l’eau
Or, pour les grands groupes, l’intérêt à long terme n’est pas seulement dans la commercialisation sur place mais dans la constitution de réserves pouvant alimenter le Nord. De même que pour le pétrole (voir l’Irak actuellement) on peut avoir un pays producteur d’eau alors que la population locale en manque. Un autre exemple, le coton au Mali. La production est exportée et la population malienne s’habille de textiles synthétiques made in China. La bataille pour l’eau n’en est qu’à ses débuts.
Bouki et Malice
L’Haïtien de classe moyenne qui est toujours le premier à « bat bravo », à applaudir à toutes les décisions, contrats, du « Blanc », de l'étranger, parce qu’il y trouve lui personnellement son compte ( travail avec les ONG, financement de ses projets), a par son comportement de parvenu irresponsable, égoïste et myope, été un des principaux artisans et complices de la dégradation du pays. L’Haïtien de classe moyenne, n’hésiterait pas, comme dans un conte de Bouki et Malice, (contes traditionnels haïtiens qui opposent deux personnages, l’un intelligent Malice et l’autre sot, Bouki) à vendre ses enfants pour avoir de l’argent pour leur payer des études (alors qu’évidemment il n’en aurait plus, les ayant vendu.). C’est ainsi que cette classe moyenne-moyenne par ces agissements a conduit le pays à tout ce qu’il y a de plus laid et de plus sordide qui va de la vente de poulets gonflés aux hormones, congelés-décongelés jusqu’à l’occupation du pays par les troupes de l’ONU, en passant par l’usage des restavek ( enfants domestiques surexploités), l’absence de latrines, d’arbres, d’eau, d’éducation , de poulets, d'oeufs, de citrons et j’en passe…
Bref, ces mesdames et messieurs de la classe moyenne qui ont profité personnellement du duvaliérisme, des subsides du gouvernement étatsunien(USAID) grâce à la politique de la guerre froide, de l’argent de la mafia (voir : « L’ensauvagement macoute » de Leslie Péan.) occupent en général des fonctions importantes dans les gouvernements passés et actuel : ambassadeurs, gouverneurs et vice-gouverneurs de la banque nationale, Président directeur général des différentes institutions publiques, ministres, députés, sénateurs, maires,etc.
Ils sont partout. Ils bloquent totalement le développement du pays depuis 1957 par une politique de « baton makak » (répression) de parrainage, de « mounpa » (favoritisme), de « bam-pam-ladanl » (corruption), de « gren-nanbounda »(la loi du plus fort).
Filles et fils de la diaspora, les gouverneurs de la rosée
Chères lectrices, chers lecteurs ceci n’est pas une fable mais la dure réalité qui prévaut depuis plus d’un demi-siècle. Toutes les tentatives pour faire changer ce désordre organisé se sont soldées par coups d’Etat, coups d’Eglise, coups du FMI, coups des trafiquants de drogue, coups de la Minustah, sans compter les coups tordus des makouts.
Cependant, un nouvel espoir est né des filles et fils de la diaspora qui ont pris conscience qu’ils peuvent jouer un autre rôle que celui de vache à lait dans lequel ils ont été jusqu’alors cantonnés. A l’inverse des enfants du duvaliérisme, les filles et fils de la diaspora ne sont pas affiliés par parrainage et compromis divers et variés au secteur privé et contraints à la soumission ou à l’exil.
Les cinq doigts de la main
Néanmoins, ils ont en face d’eux des gens décidés à tout faire : kidnappings, assassinats, médisances, intimidations et autres gracieusetés pour leur interdire l’accès aux ressources du pays.
« Tu causes toutes sortes de paroles, il paraît.
Un éclair de malveillance passa dans ses yeux plissés :
-Eh bien, elles ne sont pas du goût des autorités, ce sont des paroles de rébellion. »
(Extrait Gouverneurs de la Rosée)
Le découragement peut vite arriver.
Ce pourquoi, il serait nécessaire de créer des organisations solides pour que l’individu de la diaspora qui a un projet d'investissement ne se retrouve pas seul face à cette horde de "san manman". La solidarité, l'entraide, la céation de réseaux de communication, les échanges permanents, un organe de presse libre et indépendant sont indispensables, les conditions sine qua non pour parer aux attaques ciblées menées contre un individu isolé, vulnérable par une bande organisée qui a l'exclusivité du pouvoir de nuisance depuis un demi-siècle.
« Manuel lui montra sa main ouverte : - Regarde ce doigt comme c’est maigre, et celui-là tout faible, et cet autre plus gaillard, et ce malheureux, pas bien fort non plus, et ce dernier tout seul et pour son compte.
Comme dit Manuel, le personnage de Jacques Roumain, c’est avec les cinq doigts de la main que nous gouvernerons la rosée.
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