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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Brève taxinomie du temps. Par Patrick Elie

Publié par siel sur 23 Octobre 2011, 09:25am

Catégories : #CULTURE


 

Les ondes radios, l'internet, la presse écrite sont saturés de références au temps.

 

Ainsi, le Gouvernement haïtien avait eu le temps de prévoir la catastrophe et de l'éviter. Il a pris trop de temps à réagir face aux conséquences du séisme. Etc...

 

En vérité, et Einstein a tenté de nous ouvrir les yeux sur sa relativité, le temps n'existe pas. Il y a les temps. Et ce n'est pas un simple hasard que le mot affiche même au singulier ce “s” final habituellement réservé au pluriel. Comme d'ailleurs le fameux “Georges” passé dans la malice populaire.

 

En Haïti, nous avons l'habitude de confondre les temps, sans doute parce que nous avons toujours le temps: “N a gen tan fè sa. N a gen tan wè sa. N a gen tan ranje sa”.

D'ailleurs, on devrait questionner l'utilisation du verbe avoir, quand il s'agit du temps. C'est plutôt le temps qui finit toujours par nous avoir.

 

Temps géologique et temps historique

 

La plupart des scientifiques s'accordent à chiffrer l'âge de la Terre à environ 4 milliards d'années. Comparé à ce temps géologique, le temps historique est ridiculement court, car même si on inclut la préhistoire dans l'âge de l'humanité, il  représente  20.000 fois moins que celui de la Terre. Autrement dit, beaucoup, beaucoup moins que l'espace d'un cillement. Traduit dans des termes qui nous intéressent: la faille Enriquillo a eu un temps infini d'avance sur l'État haïtien, qui faut-il le rappeler ne date que d'à peine 200 ans. Même en ne tenant pas compte des vicissitudes de notre histoire nationale, le combat entre les 2 protagonistes de la tragédie du 12 janvier 2010, était complètement inégal. Peut-on alors s'étonner de son issue ?

 

Temps gouvernemental et temps étatique

 

La comparaison entre temps d'existence du gouvernement Préval-Bellerive, ou même avec cette “transition qui n'en finit pas” depuis 1986, et le temps géologique est proprement ridicule. Il n'y a que des intellectuels et leaders politiques bêtes et méchants qui osent s'y risquer. Ainsi, à les entendre, Aristide et Neptune, Préval et Alexis, puis Préval et Bellerive auraient eu amplement le temps de livrer une bataille victorieuse contre la faille Enriquillo ! Vous noterez que le tandem Préval-Pierre-Louis est étonnament escamoté des diatribes de nos intellectuels et politiciens. En outre, aveuglés par leur soif de pouvoir ou la très haute estime qu'ils ont d'eux-mêmes, ces guides qui garantissent être les seuls à pouvoir nous mener à la Terre Promise, confondent allègrement État et Gouvernement.

 

L'État haïtien est notoirement faible et indifférent au sort de la majorité de la population. Ceci n'a pas peu contribué à draguer une masse rurale désespérée vers les villes et Port-au-Prince en particulier. Les conséquences en sont connues: explosion démographique urbaine, bidonvilisation accélérée et anarchique etc... Car, évidemment, les gouvernements en charge de l'État, chacun pour une durée plus ou moins longue, avaient peu de temps et de moyens à consacrer à la décentralisation, à l'urbanisme, à l'aménagement du territoire et au respect des normes de construction. Ces “bagatelles” étaient reléguées à l'arrière-plan, par l'obsession de nombres de nos Chefs d'État à s'accrocher au pouvoir ou simplement par simple instinct de survie des gouvernants, face à une opposition toujours prête à la conspiration, aux coups d'État ou au chambardement.

 

Mais, l'État faut-il le répéter est différent du Gouvernement et sans doute que la tragédie que nous vivons en ce moment est dûe précisément au fait que malgré les revendications insistantes du peuple haïtien depuis 1986, nous avons changé maintes fois de gouvernements mais l'État est resté immuable et détestable. Cette vérité, nous en sommes tous conscients: ceux qui se questionnent et se morfondent, ceux qui s'en réjouissent, s'agitent et crachent leur venin.

  

Car en somme, René Préval n'a pas construit le Palais National, en faisant fi des normes para-sismiques, ni les bidonvilles qui ont progressivement cerné le Port-au-Prince historique. Mais, à en croire la minorité “zwit” mais combien puissante, qui tient les cordons de la bourse et monopolise les antennes de la plupart des médias, qu'elle n'a eu cesse d'accaparer depuis le coup d'État de 1991, Lavalas, Aristide et Préval seraient à la limite responsables du séisme du 12 janvier. Après avoir descendu en flammes et par 2 fois Jean-Bertrand Aristide, c'est maintenant le tour de René Préval de se faire diaboliser par cette camarilla. Après tout, peu importent leurs différences patentes, ces deux hommes politiques ont le grand tort de n'avoir pas “pris” le pouvoir, à la faveur d'une tragédie provoquée ou non, mais de l'avoir “reçu” de la majorité citoyenne, suite à des élections.

 

Temps scientifique et temps politique

 

La science et la politique sont des domaines radicalement différents; si ce n'avait pas été le cas, Albert Einstein aurait été Président du Monde. La science est à la politique ce que la physique quantique est à la médecine d'urgence: la première traite de concepts et la seconde d'êtres humains faits de chair et de sang. L'une a le temps et l'autre se bat contre lui.

 

La science recherche la vérité, la politique, le consensus; soit par la séduction, soit par la répression. Le scientifique doit démontrer avant de convaincre, le politique convaincre avant de démontrer. Le savant est souvent seul, ou membre d'une communauté réduite et n'a de juges que ses pairs. Mais on a beau évoquer la solitude de l'homme d'État, celui-ci doit rallier une vaste communauté que divisent le degré de connaissance, de richesse, d'intérêts souvent antagoniques, et obtenir d'elle un jugement favorable sinon unanime, du moins majoritaire.

 

Sans les opposer, tout distingue donc la science et la politique, à commencer par les temps au sein desquels elles se déploient. On pourrait multiplier les exemples pour illustrer cette vérité.

 

Ainsi, le réchauffement climatique, très à la mode ces jours-ci. Cela fait au moins 20 ans que les météorologues et les spécialistes de l'écologie, tirent la sonnette d'alarme sur ce phénomène et ses conséquences potentiellement catastrophiques pour l'humanité. Pourtant, les dirigeants de la planète, peinent encore à appliquer les décisions radicales que les conclusions scientifiques imposent. L'échec de la toute récente Conférence de Coppenhague en est la preuve patente. C'est qu'il y a loin de l'équation mathématique ou du modèle informatique, à la décision concrète de bouleverser la vie de milliards d'êtres humains, qu'il faut convaincre ou contraindre d'accepter ces recommandations, aussi rationnelles qu'elles puissent être.

 

Temps politique et temps socio-économique

 

Entre la vision politique et sa concrétisation, se dressent des obstacles socio-économiques, dont il est difficile de mesurer d'avance l'importance. Comme dit l'adage populaire: “Il y a loin, de la coupe aux lèvres”. Je commencerai délibérément par un exemple hors nos frontières, tant il est difficile d'aborder, sans passion,  les problèmes nationaux.

 

Voyez Obama et sa réforme promise du système de santé publique aux États-Unis. Tout semble indiquer que comme Bill Clinton, il y a plus d'une décennie, Obama va échouer dans son entreprise de corriger un système de santé publique pourtant dénoncé comme le plus inefficace des pays industrialisés. L'homme politique réputé “le plus puissant du monde”, bute lamentablement sur des intérêts économiques puissants, mobilisant lobbyistes bien connectés, législateurs et journalistes aux ordres.

 

Mais aussi en va-t-il de l'exploitation du sable de Laboule, de la contrebande, de la réforme du système judiciaire, de la décentralisation, de la destruction des constructions anarchiques etc... Si il prend en compte le décalage entre le temps politique et le temps socio-économique, l'homme politique est dénoncé pour sa mollesse; si il tente de passer en force, il est crucifié comme tyran, pire que Papa Doc !

 

Ainsi, Robert Mugabe au Zimbabwe. Sans vouloir défendre son bilan, constatons simplement qu'il a été villipendé par les grands de ce monde et la presse internationale, à la fois pour sa politique de justice agraire et pour avoir tenté de débarasser au bulldozer sa capitale de ses bidonvilles. Dans un cas, démagogue forcené, dans l'autre tyran sans coeur !

   

Le temps culturel

 

Le temps culturel est proche du temps socio-économique et l'influence d'ailleurs souvent. Essayez donc de faire renoncer le Nord-Américain typique à sa ration de viande rouge ! Vous aurez beau évoquer l'obésité, le cholestérol, la ponction démesurée de ce choix alimentaire sur les ressources planétaires, rien n'y fera. Outre la résistance des consommateurs, vous devrez affronter l'hostilité de l'industrie de l'élevage et de la distribution de la viande, à commencer par la fameuse transnationale McDonald.

 

Il en va de même de l'alcool et du tabac, dont les effets délétères sur la santé collective sont mille fois pires que ceux de la marijuana ou même des drogues dites “dures” comme la cocaïne ou l'héroïne. Là encore, des habitudes culturelles autant que des intérêts économiques puissants se liguent pour faire de “la drogue” l'objet d'une véritable guerre, alors que l'alcool et le tabac sont affrontés à fleuret moucheté.

 

Plus près de nous, on aurait beau expliquer l'intérêt gastronomique ou diététique des cuisses de grenouilles ou des escargots, à l'Haïtien lambda, celui-ci préfèrerait mourir de faim plutôt que d'ingurgiter des “crapauds” ou des “calmaçons”.  

 

Les temps de la destruction et celui de la construction

 

Briser une coupe de cristal, fruit d'un savoir-faire plusieurs fois centenaire, est l'affaire d'une seconde d'inadvertance ou de colère. La destruction opère sous différents temps: elle peut être soudaine, comme dans l'exemple précité ou dans le cas d'une catastrophe, telle que nous la venons de vivre. Elle peut également être insidieuse, à la manière d'un cancer longuement couvé, à la manière de la destruction progressive de notre environnement, à la guerre de basse intensité que nous avons livrée à nos agriculteurs, dont les fils et filles s'entassent aujourd'hui dans ce qui était encore hier notre capitale. Le temps de la construction ou celui de la refondation est celui du coureur de fond: il exige du souffle et de la patience. Soyons-en intimement et collectivement convaincus, et armons nous pour ce quart de siècle qui nous invite et qui est la mesure minimale du temps de la refondation. La faille Henriquillo vient de nous le dire de manière éloquente: construire à la hâte et en trichant sur les principes a un prix qu'il faudra inexorablement payer. Et que les charlatans, qui prétendent tirer de leur chapeau des solutions immédiates, se taisent et nous laissent cicatriser et renaître.

 

Envoi

 

Je terminerai cette très brève taxonomie du temps par une réflexion plus brève encore.

 

Port-au-Prince a pris des décennies pour obstinément bâtir sa fragilité, il n'a fallu que quelques secondes à un monstre souterrain vieux de plusieurs millions d'années, pour la lui révéler, brutalement.

 

 

 

 

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