From one island to the other: Alfred Métraux in Haiti
Christine Laurière
p. 181-207
EXTRAITS
C’est à la Croix-des-Bouquets, près de Port-au-Prince », poursuit-il, qu’il a « la révélation de la vigueur avec laquelle les cultes africains avaient proliféré en Haïti : l’énorme pyramide de tambours et d’“objets superstitieux”, qui se dressait dans la cour du presbytère, attendant le jour fixé pour un autodafé solennel, en était comme le symbole » (Métraux 1958: 13). Sensible à cette destruction de « pièces qui, pour des raisons esthétiques ou scientifiques » (ibid.), auraient fait les délices des ethnographes et des musées occidentaux, il tente de convaincre le prêtre de la paroisse d’en épargner certaines, en vain. Tout sera brûlé. Manifestement, « larenons » ou « renons » (nom créole donné par les Haïtiens à la campagne anti-superstitieuse) fait craindre à Alfred Métraux que le culte vodou ne succombe sous les anathèmes et menaces d’excommunication du clergé catholique envers les adeptes du vodou, conjugués aux destructions de sanctuaires (cérémoniels et familiaux) et de milliers d’accessoires du culte. En tant qu’américaniste, cette situation n’est certes pas sans lui rappeler ce qu’il sait de l’histoire de la colonisation espagnole de l’Amérique andine : l’extirpation de l’idolâtrie aux xvie-xviie siècles par les ordres réguliers y fut brutale.
............................................................................................................................................................................................................................
Face au péril qu’encourt le culte vodou, redoutant sa disparition, l’anthropologue réagit vivement. Ce serait en effet une grande perte pour l’ethnographie, car l’étude systématique du rituel vodou, extrêmement riche et varié selon les régions, reste encore à faire. Le vodou commence tout juste à être appréhendé autrement que comme un culte malfaisant et orgiaque, grâce aux ouvrages pionniers, celui de Jean Price-Mars, Ainsi parla l’oncle (1928), et celui de Melville Herskovits, Life in a Haitian Valley (1937). Ce sont de salutaires exceptions qui ne demandent qu’à être imitées. Il s’agit donc de sauver de l’anéantissement ce qui peut encore l’être, dans l’intérêt de la science. Cette ethnographie de sauvetage est au centre des discussions d’Alfred Métraux et de l’écrivain Jacques Roumain, qui se sont rencontrés, le 17 juillet 1941, chez les époux Lhérisson
Partageant la même préoccupation, les deux hommes espèrent en tout cas « sauver le souvenir du vaudou » (ibid.). Alfred Métraux se rappelait très bien ces discussions qui, pour la plupart, eurent lieu lors de leur périple sur l’île de la Tortue, le fameux repaire de pirates. Jacques Roumain y avait en effet accompagné le couple Métraux et le trio avait sillonné l’île en tous sens. Alfred Métraux gardait une image très vivace de ce lieu, « un enchantement », et de leur compagnon haïtien, que sa femme Rhoda comparait à un « Lord Byron des Antilles ». Dans l’hommage à Jacques Roumain qu’il écrit peu de temps après son décès, Alfred Métraux n’hésite pas à faire valoir sa propre participation intellectuelle, décisive, à l’entreprise d’institutionnalisation de l’ethnologie en Haïti :
« Nous pûmes identifier un nombre considérable de sites indiens et même de grottes ayant servi à des enterrements secondaires. Jacques était au désespoir de ne pouvoir faire des fouilles en règle […]. Je le consolais en lui promettant qu’un jour ou l’autre nous reviendrions mieux équipés. Je formulais même le vœu qu’un Centre de recherches haïtien vînt s’occuper de l’exploitation des grandes richesses archéologiques qui nous apparaissaient de toutes parts. La destruction des sites et la dispersion des trouvailles archéologiques le désolaient et l’exaspéraient. Sur ce sujet, il était intarissable et nous communiions dans la même fureur au récit de spécimens tombés aux mains d’indifférents. Je lui parlais alors d’une loi de protection pour cette part du patrimoine national et de la nécessité de créer une institution d’État pour recueillir les vestiges du lointain passé de l’île. C’est de ces conversations au bord du Canal des Vents qu’est née l’idée du Bureau d’Ethnologie que Jacques Roumain devait réaliser quelques mois plus tard. La première collection de ce Musée ethnographique […] fut celle que nous réunîmes à la Tortue. » (Métraux 1944: 1634)
* 4 Cet article de Métraux est repris dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, Nanterre-Madrid, Allca X (...)
VOIR http://gradhiva.revues.org/359
Le texte en entier est passionant.
J'ai choisi ces extraits dans lesquels, il est question deJacques Roumain et de sa position face au vaudou.
Roumain a été le fondateur du parti communiste en Haïti. Roumain pensait comme Manuel, le personnage de son "Gouverneurs de la Rosée" que la religion, et le vaudou en l'occurence, était l'opium du peuple.
Ce qui ne l'a pas empêché de militer ardemment contre la campagne "la renons" initiée par les autorités catholiques sous la présidence de Elie Lescot.
Peuple haïtien, vois-tu, Roumain n'était pas homme à penser en Noir ou Blanc
Il ne souffrait pas de cette monomanie des zentellectuels haïtiens actuels
qui divisent le monde entre culture et barbarie, bien et mal
Roumain n'était pas un homme bardé de certitudes.
Roumain était un penseur qui chemine.
Et, il était avant tout, un homme de convictions
Il croyait à la justice et au respect de la culture populaire.
Et il s'est battu pour défendre ses convictions.
A cause de cela, il a passé une bonne partie de sa vie en prison.
Et, comme par hasard, par pure coïncidence
le chef de file des zentellectuels du Collectif Non de 2004
et ses collègues
ont pris Roumain pour cible,
essayant de le dénigrer,
comme ils l'ont fait de la population haïtienne.
Peuple haïtien, n'oublie pas, que de même que Roumain a été
un des seuls intellectuels haïtiens de son époque à protester
contre la campagne dite "anti-supersitisieuse",
il a été également celui qui s'est fendu d'une lettre
pour protester contre le massacre des Haïtiens par Trujillo.
Peuple haïtien, Jacques Roumain, dont la vie a été écourtée par la maladie,
suite à ces trop nombreux séjours en prison,
reste un exemple et un symbole, comme l'a dit,
Jacques-Stephen Alexis, de ce que la terre d'Haïti peut produire de meilleur.
Peuple haïtien, il s'agit de tout faire pour que les héritiers de
Gouverneurs de la Rosée et de Compére Général Soleil
remplacent ceux de la "pâte est mauvaise"
qui s'emploient à formater la population à leur image.
Commenter cet article