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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Dimanche ayisyen/créoleCe que tout le monde (et spécialement les locuteurs haïtiens) devrait savoir au sujet des langues créoles. (deuxième partie)

Publié par Elsie HAAS sur 8 Novembre 2009, 10:57am

Catégories : #H.SAINT-FORT chronique


                            
                                                    Qu’est-ce qu’une langue créole ?
                                                                  Par Hugues St. Fort


Précisons tout d’abord que malgré le titre commode de ma communication, il n’y a pas  une langue créole. Il y a des langues créoles.  Le mot créole est apparu en français vers la fin du XVIème siècle et provient de l’espagnol criollo. On retrouve dans les deux langues l’étymologie latine (creare = créer). Le terme « créole » a désigné, quand il a été inventé, les Européens nés dans les colonies pour les distinguer des métropolitains. L’une des créoles les plus célèbres dans l’histoire française a été Joséphine de Beauharnais, née à la Martinique et devenue impératrice des Français en 1804 après avoir épousé Napoléon Bonaparte. Par la suite, le terme « créole » fut utilisé en tant qu’adjectif pour désigner tout ce qui était indigène aux colonies : plantes, animaux, coutumes, cuisine, musique, manières de vivre…Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il en vint à désigner des esclaves nés dans les colonies ainsi que la langue qu’ils parlaient. Doit-on mettre cela en rapport avec l’augmentation massive des esclaves dans les colonies à partir des années 1740 ? Rappelons qu’à la veille de la Révolution française en 1789, il y avait environ 750.000 esclaves à St. Domingue contre peut-être 50.000 colons. On connaît la différence classique mise en place par les colons français à St.Domingue entre les esclaves dits « bossales » (ceux qui sont nés en Afrique, qui ont été transplantés plus tard à St.Domingue, qui étaient considérés frustes et lourds et ne pouvaient parler la langue du pays) et les esclaves dits « créoles » (ceux qui sont nés à St. Domingue, qui vivaient au contact des colons et qui apparemment parlaient et comprenaient le français). Dans ce cas, ce qu’on appelle le créole ou du moins ses sources les plus lointaines serait l’appropriation approximative de la langue du colon (ici, le français) que se seraient faits les esclaves créoles devenus les « agents essentiels de la socialisation et de l’acculturation des nombreux bossales récemment immigrés » (Robert Chaudenson, 1995).

Dans la littérature créolistique classique, on désigne sous le nom de créole une langue pidgin qui est devenue la langue maternelle d’une communauté linguistique. Un pidgin est traditionnellement défini dans la littérature comme le parler qui s’établit quand deux groupes de populations qui ne partagent pas la même langue essaient de se comprendre mutuellement. Ce qui en résulte se présente comme un parler avec une structure grammaticale, un lexique et des états stylistiques réduits. D’autre part, le pidgin n’est la langue maternelle de personne. Mais, après une ou deux générations, le pidgin se stabilise et devient la langue maternelle de la communauté linguistique. C’est alors un créole.

Cette définition est la définition traditionnelle véhiculée par les linguistes depuis près de cinquante ans et c’est le linguiste américain Robert Hall (1962) qui a contribué à l’affiner. Les linguistes se réfèrent au processus de créolisation pour désigner l’expansion des traits structuraux, sémantiques et stylistiques du parler pidgin, expansion qui permet à la langue créole ainsi constituée d’acquérir la complexité formelle et fonctionnelle des autres langues. Soulignons cependant que certains linguistes contemporains tendent à  remettre en question cette définition depuis quelque temps.

Le linguiste créoliste jamaïcain Mervin Alleyne (1971) a été le premier à mettre en cause cette relation pidgin-créole car il n’y a pas d’évidence que ce pidgin existait avant l’apparition du créole. Selon lui, la présence de traits de morphologie flexionnelle fossilisés en créole haïtien apporte l’évidence que les Européens n’ont pas communiqué avec les esclaves africains dans un français simplifié (baby talk), ce qui aurait favorisé le développement de pidgins dans les plantations. D’autres linguistes créolistes ont apporté d’autres évidences pour signaler l’inadéquation de l’hypothèse de la créolisation du pidgin.

Pour continuer cette tentative de définition du créole, les linguistes ont avancé le concept de « continuum créole » pour décrire une gamme de variation linguistique qui existe dans plusieurs communautés d’expression créole à des niveaux divers. Ces variations s’étendent à partir de formes utilisées aux niveaux sociaux les plus bas appelées « basilectes » jusqu’aux formes utilisées aux niveaux sociaux les plus élevés appelées « acrolectes ». Entre ces deux extrêmes se placent des formes intermédiaires appelées « mésolectes ». Le continuum créole appelé aussi par les linguistes « continuum post-créole » décrit un processus de « décréolisation » qui est en fait un processus d’assimilation d’un créole par la langue standard avec laquelle il coexiste. De ce point de vue, certains linguistes américains ont théorisé que l’anglais parlé par les Noirs américains (Black English ou African American Vernacular English) serait à l’origine un créole qui s’est décréolisé au contact de l’anglais standard parlé dans les médias, enseigné dans les institutions scolaires…

Comme cela se passe dans la plupart des disciplines scientifiques, (pensez aux économistes par exemple !) il n’est pas toujours facile de voir deux linguistes s’entendre parfaitement sur une définition des langues créoles (même si tous admettent sans problèmes que les créoles sont des langues pleines au même titre que toutes les autres). Certains linguistes ont développé l’idée que les créoles se caractériseraient par des traits structurels particuliers qu’ils seraient les seuls à exhiber. Cette hypothèse qui a eu son heure de gloire dans le monde de la créolistique se trouve largement discréditée aujourd’hui. Sur le plan syntaxique, les linguistes doutent profondément de l’existence d’une spécificité créole, c’est-à-dire de langues spéciales, de langues à part à cause de traits particuliers qu’elles partageraient toutes. La plupart des linguistes rejettent cette définition. Par exemple, le linguiste haïtien Michel DeGraff, professeur titulaire à MIT, soutient que les langues créoles sont des langues ordinaires nées dans des conditions extraordinaires. Il se réfère bien sûr à l’esclavage pour qualifier ces conditions extraordinaires. De plus en plus, la tendance, pour définir les langues créoles, est à faire appel aux conditions historiques et sociolinguistiques et moins à une certaine spécificité grammaticale qui ne se retrouverait dans aucune autre langue naturelle.

Contactez Hugues St. Fort à : Hugo274@aol.com                         

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