On arrivait donc à l’épilogue de la pantalonnade.
Le Roué souffrait d’anosognosie, ou, en d’autres termes, il gâtouillait.
C’est du moins ce que les savants médicastres avaient avancé, pour lui éviter la honte du prétoire.
C’était de l’ordre du possible, quoiqu’on eût vu dans le passé des amnésies inversement proportionnelles au cube de la distance séparant le prévenu du tribunal.
Comme celle qui avait frappé le brav’ Général Pinochet, quasiment grabataire et au bord du trépas tout le temps qu’il était retenu chez les anglois, et redevenu d’un coup, alerte et primesautier en se redressant – Ô miracle à Santiago ! – de son fauteuil roulant, en touchant le sol natal.
L’affaire avait été rondement menée.
D’un côté, le Roué, trépignant qu’il voulait y aller à toute force.
Retenez-moi ! Retenez-moi !
De l’autre, Bernie les piécettes prenant des poses funèbres, en demi-deuil, déjà, pendant que maître Kiejman et maître Veil assuraient qu’il n’y survivrait pas.
Pourtant, pour un moribond, il ne se portait pas trop mal.
Anosognosiebracadabrantesque
On l’avait vu engloutir quelques pinas colatas chez Sénéquier à Saint-Tropez, où il était charitablement hébergé par François Pinault, un obscur marchand de bois devenu milliardaire, qui lui devait cette formidable ascension balzacienne et n’avait rien à lui refuser.
Tout comme la famille Hariri, qui l’hébergeait, gratis et à vie, dans un modeste appartement de180 m²quai Voltaire à Paris.
Bien que des esprits chagrins s’étonnassent que de telles largesses n’aient point été payées en retour, à moins que ce ne fût très discrètement, et par anticipation.
Les bons comptes font les bons amis.
On reconnaissait bien le Roué, mais quel était donc ce personnage, à la gauche de Hariri fils ?
Le parquet ayant demandé la relaxe générale, Maître Kiejman et Maître Veil, ravis, s’étaient tourné les pouces : ils n’avaient rien à ajouter à leur péroraison.
Mais le scandale était trop énorme pour qu’on conclût dans l’heure.
Il fallait laisser du temps au temps, profiter d’un relâchement d’attention, justement, au temps de l’Avent, quand les cœurs sont amollis… pour prononcer cette relaxe infâmante, en espérant que le Peuple soit frappé lui aussi d’anosognosie.
Que le Roué gratouillât ou non, QUI lui avait accordé cette impunité constitutionnelle ?
Car il fallait bien appeler un chat, un chat ! – en sachant pertinemment qu’il mettrait tout en œuvre pour éviter le procès.
Il en avait les moyens : le révérend Père Benne, Pascal Clément, Rachidati ou Alliot-Mariela Glace, Gardes des sceaux depuis 2002 n’ayant rien à lui refuser.
Et après, le temps avait fait le reste…
Au prétexte de protéger la charge, ON avait donc, en toute connaissance de cause, accordé un blanc seing à un prévaricateur avéré.
Au rebours de protéger la charge, ON l’avait prostituée au clan assez puissant pour mettre en place un homme de paille qui rembourserait en retour, et au centuple, ses promoteurs.
L’affairiste de Neuilly s’était précipité dans la brèche, et se gobergeait depuis quatre ans.
On peut s’attendre à tout, absolument tout, d’un homme ambitieux et déformé par la vie politique, dès l’instant où cet homme se sent le pouvoir absolu entre les pattes.
Roger Martin du Gard, l’été 1914
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