Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


LE SACRIFICE. Par Ernst LIAUTAUD, 1971

Publié par siel sur 12 Février 2012, 11:17am

Catégories : #AYITI EXTREME DROITE





« Beaucoup me traiteront d’aventurier et j’en suis un, mais d’un type différent : de ceux qui risquent leur peau pour défendre la vérité. »
E. Che Guevara

« La défaite doit pleurer et souffrir elle compte ses soldats morts, mais la victoire doit avoir des joies sans mélange et elle les oublie.  L’avenir, la victoire et le repos ne nous appartiennent pas, nous n’avons à nous que la défaite d’hier et la lutte de demain. Rappelons nous donc que leur souvenir religieusement gardé est la seule couronne que nous puissions jeter sur la tombe de nos frères. Rappelons nous aussi que les chants d’espérance s’entendent au loin quand c’est l’écho de la tombe qui les envoie. »
Jeanron cité par Aragon
L’express no 1054.


Il naît le 26 décembre 1943, tout de suite après que les cloches des Eglises se soient tues et que se soient évanouis les derniers échos des fêtes païennes de la nuit de Noël.  A une époque de l’année, où les hommes, au souvenir du grand révolutionnaire juif, s’efforcent de regarder autour d’eux avec plus d’amour. Au lendemain d’une nuit, qui a vu, une fois de plus, l’anxiété et le désespoir des pauvres, qui a entendu les plaintes des démunis, plus malheureux au milieu des ripailles et des extravagances des privilégiés. On avait fêté chez ses parents la nuit de Noël. Bourgeois pas riches mais gagnant bien leur vie, ses père et mère avaient, comme tous ceux de leur classe, célébré l’anniversaire de la venue au monde de Jésus le Nazaréen en mangeant bien et buvant fort avec leurs amis les plus proches. Il naît au lendemain du festin, dans une maison où traînent encore les pas de la joie et de l’insouciance. Il fait son entrée dans le monde des vivants dans un pays où le soleil est roi et la nature belle, dans une république que ne trouble aucune révolution, dans une contrée comptant près de quatre millions d’habitants, dont les 4/5 ne mangent pas à leur faim, ne savent pas lire, et par ignorance et par bonté native acceptent leur sort en chantant et dansant au rythme du tambour. Mais au milieu des cris de joie, qui saluent son arrivée, on perçoit des rumeurs inquiètes, des murmures de revendication.  Ce sont des forces souterraines mal définies, qui, dans le substratum de la nation, travaillent les masses.  Inorganisées, mal connues, elles seront lentes à prendre conscience d’elles-mêmes et à se manifester.  Tout l’être de l’enfant, qui vient de naître, sera marqué par ces contestations inarticulées. Sa formation d’homme aura l’empreinte de l’injustice de notre société féodale.
Premier fils d’un jeune couple, il sera choyé, entouré, bercé par deux sœurs, filles de son père et nées d’un mariage précédent.  Ce cercle d’amour s’élargira, car bientôt arriveront d’autres frères  et plus tard d’autres sœurs, qui, tous, le considéreront comme la flèche fière et solidaire du tronc familial et paratonnerre de leur avenir encore obscur. Et l’enfant grandit, ni plus remarquable, ni moins intelligent que les camarades de son âge.  Il est à l’école des frères de l’Instruction Chrétienne, à l’Institution Saint Louis de Gonzague, l’un des temples du savoir pour les enfants de la bourgeoisie.  Il gravit les échelons des classes scolaires sans difficulté, mais sans le brio qui fait extasier les parents. Il est intelligent sans doute.  Il évite l’effort, qui permettrait à son intelligence de donner son plein effet et d’éblouir ses camarades par la facilité d’acquisition des disciplines enseignées à son école. Il est doué d’une sensibilité frémissante et, sous des dehors un peu froids, il vibre intensément à toutes les manifestations de douleur, d’inquiétude et de colère de la part de ses proches.  La pauvreté et l’injustice mettent en boule sa jeune personnalité. Sans mot dire, il sait montrer sa solidarité au malheur d’autrui. Un jour, deux de ses amis sont arrêté par la police et amenés au poste. Bien qu’il ne soit pas impliqué dans le délit injustement reproché à ses compagnons, il les suit et se rend, lui aussi, au poste de police.  Il se constitue prisonnier et n’en sort que trois heures plus tard en même temps que ses copains.  Arrivé tard chez lui, il est pris à partie par son père et fouetté de la belle façon. Il perd presque connaissance.  Son père est épouvanté : Il appelle sa femme et lui montre l’enfant frémissant et muet. Le père sera marqué par cet incident, qui souligne la délicatesse de la fibre affective de Joël : Jamais plus il ne le frappera.

L’enfant mûrit, alors que se déroulent les événements politiques du pays. La révolution de 1946 renverse le gouvernement, qui est honnête, mais qui n’est pas conscient des besoins exacerbés d’une classe d’hommes, Dumarsais Estimé est élu Président de la République. Il est entouré d’un groupe de citoyens noirs, qui font de la question de la couleur un pilier du nouveau régime politique. C’est la première fois que la très jeune génération se trouve se trouve en face de ce problème de la peau.  Elle ne comprend pas bien sa signification ni son importance. Elle ne s’intéresse pas à la politique, mais entend les parents parler des faits du jour et les commenter.  Seules les actions dramatiques leur font dresser l’oreille.  La mort donnée à un jeune noir, Jean Rémy, par un jeune mulâtre, Gérald Viau, pour venger l’honneur d’un père malmené par un quotidien de la capitale, soulève un souffle d’héroïsme dans les cercles bourgeois, comme celui, qui vous chatouille le cœur au spectacle d’un film dont l’acteur principal est beau, jeune et brave. Puis le calme revient et la jeunesse retourne à ses études et à ses jeux, laissant aux parents le soin de se tirer d’affaire avec les problèmes politico-économiques. Puis c’est la chute du gouvernement de Dumarsais Estimé et la montée au pouvoir de l’armée dans la personne d’un de ses authentiques représentants.  Joël a pris de l’âge.  Il ne manifeste, cependant, aucun intérêt particulier aux événements.  Lui et ses compagnons continuent d’étudier, de flirter avec les filles rencontrées de ci de là. Ils sont impatients d’arriver au bout du cercle scolaire, de sortir de l’enfance.

Rien n’a changé dans le système politique et social du pays. La vie se déroule paisiblement sous le beau soleil d’Haïti. Les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres.  En décembre 1956 se déclenche le mécanisme, qui fait trembler le gouvernement sur ses assises et le renverse, grâce à la collusion d’un groupe de civils et d’une partie de l’armée. Le pouvoir est vacant.  S’ouvre alors une période durant laquelle des gouvernements provisoires se succèdent, pour, enfin, déboucher sur une campagne électorale longue et mouvementée. Joël et ses camarades ont grandi.  Ils ne saisissent pas encore les jeux subtils et malpropres de la grande foire politique.  Par les émissions radiophoniques et   les propos entendus dans les salons et dans les rues, ils prennent contact avec la démagogie de certains leaders politiques.  Ce sont des torrents de mots ronflants sonores, qui n’expriment aucun désir sérieux de changement profond, révolutionnaire.  Certains soirs ils sont  pris de peur, car ils ont entendu des cris de mort contre les mulâtres.  Joël ne s’explique pas pourquoi existe cet antagonisme virulent entre les citoyens d’un même pays. Dans sa famille il a toujours appris le respect de la personne humaine.  On y a toujours jugé les gens sur leurs valeurs intellectuelle et morale, sur leurs qualités humaines et non sur la couleur de leurs peaux. Un camarade plus âgé lui dit un jour : Ne t’en fais pas, mon cher ami. C’est une ancienne ruse de guerre dont se servent toujours nos gros malins de la politique.  Sitôt la campagne électorale achevée, tu verras noirs et mulâtres s’entendre à merveille pour se remplir les poches. Il  se promet à lui-même d’étudier cette question, quand viendra le moment de s’y intéresser.

    La grande flambée électorale diminue et s’éteint un beau jour avec l’élection à la présidence du Dr François Duvalier.  La stabilité politique s’installe.  La paix des rues et des campagnes règnera, coupée de temps en temps par des tentatives de coup d’état et par des invasions venues de l’extérieur et écrasées dans le sang.  La paix n’est pas revenue dans les cœurs. Et souvent, Joël entendra raconter près de la table familiale, alors que fume la soupe dans les assiettes, que des citoyens ont été arrêtés,  que d’autres ont trouvé la mort au coin d’une rue.  Ce sont comme des tâches d’ombre, qui jalonnent sa route d’écolier pressé d’arriver aux classes terminales.  Enfin  c’est le Bac, première partie.  Il réussit sans trop de peine.  Il est maintenant un beau jeune homme, mince, sportif, les yeux ouverts sur la réalité Haïtienne et en possession d’une volonté d’homme.  Son frère plus jeune d’une année, et lui demandent à leur père l’autorisation de quitter l’institution Saint Louis de Gonzague et de suivre les cours de philosophie dans un établissement haïtien, où l’enseignement serait dispensé par des haïtiens et où cet enseignement serait plus libéral, dégagé de toute préoccupation mystique catholique. Ils entrent donc au « Centre d’Etudes », l’un des établissements laïcs réputé pour son enseignement sérieux. Malheureusement trois mois plus tard, un différend entre la direction de l’école et les élèves  de la classe de philosophie provoque le renvoi de ces derniers, qui ont refusé de se plier aux exigences, inadmissibles disent ils, du préfet de discipline. Grand remous dans la famille, où cet incident prend figure de catastrophe.  Joël et son frère, avec calme, expliquent à leurs parents, en des termes respectueux, que leur décision était dictée par leur dignité d’homme, car ils estiment qu’ils sont maintenant des hommes.  C’est la première fois qu’un désaccord se manifeste entre parents et fils.  Leurs rapports ont toujours été marqués par une vive affection et axés sur le respect.  Désaccord vite dissipé. Père et mère sont tout de suite conquis par l’esprit d’initiative et par la volonté de ne pas plier sous les événements, manifesté par ces grands enfants de la classe de philosophie, qui se sont organisés pour poursuivre leurs études.  Ils ont fait appel à plusieurs professeurs d’établissements privés et les cours sont dispensés régulièrement dans la maison d’un élève. Ma foi l’expérience n’est pas négative. Aux examens officiels presque tous réussissent et se présentent au seuil de la vraie vie d’homme ouverte devant eux.

    C’est l’euphorie et la joie après des mois d’un travail incessant.  On avait tant soupiré après cette fin d’études scolaires.  On avait entrevu ce moment de libération comme un horizon lointain avec des lueurs d’apothéose.  Et voila qu’on y est.  On est sorti de l’école. On est un peu ivre.  L’on fête l’événement dans des « party ».

    On se soule et on danse avec frénésie en serrant sa partenaire contre soi. Et au matin d’un lendemain de bal, c’est curieux, on sent au fond de soi, bien au fond, comme une pointe d’anxiété et de tristesse.  Pourquoi ? Un petit effort de méditation et de réflexion.  Et ma foi c’est bien ça.  On a l’impression d’abandonner quelque chose, à  laquelle on tenait beaucoup : une vie insouciante au milieu de camarades, auxquels on était lié par des années d’habitudes communes.  Tous ces copains, ces amis, vont se disperser aux quatre coins de l’aventure, qui commence.  Car on est au début d’une vraie aventure. Que nous réserve cette vie d’homme où nous allons nous engager ? Nous avons beau scruter l’avenir.  Nous ne voyons pas bien ce qui nous attend.  Tout est brumeux.  Au loin la richesse, la pauvreté, la gloire ou la mort prématurée ? Il vaut mieux ne pas y penser.  Vite un tour de danse et un verre de coca cola arrosé du bon rhum Barbancourt.


    Déjà finies les vacances… Joël et son frère, liés par une amitié solide se trouvent à la gare aérienne où gronde l’avion, qui emportera Joël vers l’Allemagne pour des études en génie électronique et son frère vers la France pour des études médicales.  L’avion se lance de toute la force de ses quatre moteurs dans le ciel bleu et blanc, laissant devant la piste d’envol une mère et un père réunis dans une même angoisse.  Ils sont bien jeunes les fils.  Malgré leur allure d’homme, ce sont des enfants, qui vont se trouver seuls dans ces grands pays industrialisés : Seuls pour affronter leur destinée et décider de leur vie d’homme.

    Joël commence sa vie de nègre clair, transplanté brusquement au pays des blancs du Nord. La civilisation industrielle souligne tout de suite pour lui le sous développement de sa terre natale.  Il se met au travail, passe quelques mois au Goethe Institut pour acquérir le plus vite possible les premiers éléments de cette langue Allemande si difficile, mais dont il avait toujours aimé la consonance, il ne sait d’ailleurs pourquoi.  Puis c’est la préparation du bachot allemand qui est indispensable pour son admission à l’université d’Aix la Chapelle.  Dans cette vie nouvelle toutes ses habitudes sont bousculées.  Il ne trouve plus, pour s’accrocher, les relais de la tradition haïtienne.  Il n’oublie pas son pays. Au contraire, il y pense constamment, englobant dans une synthèse sentimentale ses parents et ce conglomérat d’hommes, qui s’appellent des Haïtiens.  Quand il apprend, par la presse parlée et écrite, qu’un cyclone s’est abattu sur Haïti, il écrit immédiatement à ses parents le 14 octobre 1963 :
« Une nouvelle fois s’est abattu sur le pays un ouragan dévastateur et semeur de morts.  Vous ne pouvez imaginer comment cela m’a touché.  Un pays si pauvre, une vie économique si précaire et voilà que  s’amène une catastrophe de la nature. Croyez bien que je suis de tout cœur avec vous et avec ceux qui ont été touchés par le sinistre.  C’est dommage que je ne sois pas là pour mettre la main à la pâte et travailler pour le cher peuple Haïtien. »
Comment aider même de loin ceux qu’on aime ? Tout effort, quelque petit qu’il soit est valable pour montrer sa solidarité dans le malheur avec son peuple.
« Comme vous l’avez appris un comite d’aide a été formé à Cologne par des Haïtiens. Bien entendu j’en fais partie. J’étais à Cologne deux jours après la formation du comité. Pendant mon séjour  dans cette ville j’ai travaillé avec les membres du comité. Frantz a donné une interview à la télé. Un compte en banque a été ouvert mais jusque à présent les Allemands n’ont pas été très généreux (23-11-63) » .
                                                                                                              
Il avait vu juste. Le passage de cet ouragan précipita la dégradation de la situation économique. Tant dans le secteur commercial que dans celui de notre petite industrie, une baisse alarmante de notre production agricole et industrielle ralentissait le rythme des échanges. Le pouvoir d’achat de l’Haïtien s’amenuisait.
A ces causes économiques s’ajoutaient des raisons politiques, qui portaient des familles entières à laisser le pays pour aller s’installer ailleurs. A un certain moment le père de Joël, inquiet pour l’avenir de sa nombreuse famille, avait pensé, lui aussi, à émigrer. Après une analyse minutieuse des conditions locales et sous la pression des sentiments extrêmement forts qui l’attachaient a sa terre natale, il décida de rester sur place. Voici ce que lui écrit Joël le 12 Décembre 1963 :
                                                       « Tout d’abord je voudrais dire comment la décision de Papa de rester sur place malgré les difficultés économiques m’a rempli de joie et de fierté. Je suis trop nationaliste pour voir un tel départ du bon œil. Si tous les individus qualifiés laissent le pays pour chercher fortune ailleurs, que restera t’il à nôtre Haïti. Je sais que c’est dur de se serrer la ceinture pour les autres, mais il y en a qui se la serrent davantage que nous. Il faut quand même essayer de remédier à cela ; c’est avec une équipe d’hommes capables de projeter leurs pensées dans l’avenir que cela se réalisera. Papa, ce que tu m’as dit dans ta lettre est le plus cadeau que je pouvais recevoir en cette fin d’année, Je t’en remercie infiniment. »

Il passe avec succès le bac Allemand et le voici élève de première année de la faculté d’électricité et d’électronique, à l’université d’Aix la Chapelle. Suivant l’excellente méthode d’enseignement d’Allemagne, il est envoyé en stage à l’usine Siemens de Berlin, pour que soit mis à l’épreuve son goût pour la carrière choisie. Il est heureux. Pour la première fois il est en contact avec le monde ouvrier. Il essaiera de comprendre son mode de vie, ses préoccupations, ses réactions en face de cette civilisation industrielle, qui n’a pas été conçue à l’échelle de l’homme. Tout contact  humain est un enrichissement pour celui qui veut vraiment apprendre. Il laissera Berlin un peu plus mur et plus conscient des antagonismes qui se heurtent au sein de la société du 20ème  siècle.
Vite il se met à ses études universitaires. Il tient ses parents au courrant des efforts, de ses difficultés, de ses échecs momentanés et de ses succès, qu’il leur présente comme un bouquet de remerciements et comme un gage pour l’avenir. A ses heures de liberté, que peut-il faire d’autre, sinon se mêler au groupe des étudiants de toutes les contrées du monde ? A ces réunions de jeunes, qui gravitent entre 20 et 25 ans c’est un brassage d’idées de toutes sortes. Des idéologies politiques de toutes les nuances s’affrontent. Les problèmes de notre société de consommation sont posés pour, à la lumière de leurs lectures et de leurs fréquentations, essayer de trouver des solutions. Ce sont tous des jeunes, c’est-à-dire des êtres généreux sans arrière-pensée personnelle et égoïste. Dans ce milieu politisé il sent les lacunes de sa formation. Bien souvent il se tait, faute d’informations et d’arguments solides. Il sent confusément que le monde ne peut rester tel qu’il est, au milieu de tant d’injustice, que des reformes doivent intervenir pour changer le sort de l’homme, quelque soit sa couleur et en quelque endroit qu’il vive. Il prend la décision de s’instruire dans les moments libres que lui laissent ses études professionnelles. Esprit méthodique il ne va pas se gaver l’esprit de lectures prises en vrac. Il poursuivra pas à pas son chemin en direction de la vérité, car toute sa volonté est tendue vers la vérité. Ses parents touchent déjà du doigt le changement qui s’opère en leur fils. Au début, avec maladresse, n’étant  pas sûr de son vocabulaire, il laisse percer, dans ses lettres les idées, qui l’obsèdent. Le 26 décembre 1964 il dit  à ses parents :
                             « Mon ardeur n’a pas diminué. Tout au contraire. J’ai davantage foi en l’être humain, bien que, tout au long de son histoire, il ait eu des hauts et des bas. Comme disait l’autre « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt ». Aussi notre devoir à nous, qui croyons en la bonté de l’homme, est de chercher à transformer cette société, pour permettre à l’homme de s’épanouir dans toute sa dignité. Evidemment cela ne se fera pas sans sacrifice. Je pense que c’est notre devoir à nous, les privilégiés sur le plan intellectuel et matériel, de nous sacrifier un peu, pour avoir plus tard le sentiment d’avoir réalisé quelque chose.
Aujourd’hui, j’entre dans l’âge adulte et je me sens sur de moi, comme si mon chemin était déjà tracé et que je n’ai plus qu’à le suivre… »

Le père sourit d’abord de ce Rousseauisme élémentaire, mais se rend compte tout de suite que la vision du monde commence à changer chez son fils. Il prend soin, tout en comprenant le désir de Joël de s’intéresser  à l’homme en général et à l’homme Haïtien en particulier, de le mettre en garde contre une trop grande préoccupation des faits politiques et économiques et surtout contre les excès de certaines idéologies qui attirent la jeunesse. Au fond de lui-même il est tranquille en constatant que son rejeton continue normalement ses études professionnelles avec de bons résultats. Dans toute sa correspondance Joël ne manque jamais une occasion de commenter certains évènements internationaux. Toujours il montre son visage nouveau façonné par ses études et ses ré flexions. Le 7 juin 1965 il écrit :
                           « Cette intervention Américaine en Dominicanie ne peut nous laisser indifférents. Il y a le principe de la non ingérence dans les affaires internes d’un pays, qui a été violé. J’admire le courage de ces Dominicains qui résistent à l’agression. Ceci nous montre que même si un peuple a été brimé et écrasé par  un régime politique, il lui reste toujours assez d’énergie pour se révolter et frapper à son tour. Objectivement je ne peux pas comprendre que les Américains ne soient pas assez intelligents pour se rendre compte que la politique du «big stick » ne fait que réveiller l’aversion des peuples et permettre ainsi aux idées d’extrême  gauche d’affermir leur position en trouvant un terrain favorable ».

Le père comprend fort bien la position de son fils sur certaines questions. Il admet qu’il s’instruise pour être utile plus tard à sa patrie. Mais son expérience  d’homme âgé et sa formation de bourgeois Haïtien l’incitent à mettre son fils en garde contre tout excès et contre toute prise de position spectaculaire et imprudente. Cependant, bien des fois, les arguments avancés par son fils le laissent sans réplique, basés qu’ils sont sur un raisonnement sans faille.
                            « La dernière lettre de Papa a attiré particulièrement mon attention et je suis heureux de savoir qu’au moins sur certains points nous sommes tous d’accord. Le conseil, que Papa me donne, est très valable, mais comme il le dit au début de sa lettre, les temps ont changé. Nous ne pouvons plus rester assis à attendre que les autres réalisent quelque chose. Il faut un commencement à tout et je crois que dans la vie il  y a des risques à prendre et qu’il faut savoir prendre. L’Amérique du Nord est présente et nous domine, il est vrai, mais elle sera amenée tôt ou tard à changer d’attitude, si elle ne veut pas tout perdre. Car les forces montantes peuvent parfois paraître battre en retraite, mais ce n’est qu’une étape. Leur poussée est irrésistible. Rassurez vous. Nous ferons attention. Nous vous sommes infiniment reconnaissants de cette éducation libérale, que nous avons reçue, et qui nous a permis de nous imposer en tant qu’homme et non en tant que fils à Papa. S’il nous arrive de poser des actes, qui ne concordent pas avec vos idées, sachez que ce n’est pas sans réfléchir que nous les posons et surtout essayez de nous comprendre. Nous avons aussi nos idées. »

Il a 23 ans. Il suit régulièrement ses cours à Aix la Chapelle. Sa mère et son père ne sont pas inquiets outre mesure. Qui dans sa jeunesse n’a pas été généreux, n’a pas voulu changer le monde ? Tout cela passera comme eau sous le pont.  Et arrivera le moment où les obligations de vraie vie d’homme balaieront tous ses désirs de changement et d’action comme fétus de paille. Plutôt heureux que leur fils ne soit pas un bellâtre égoïste. Chaque fois que Joël en a l’occasion, il prend soin de fixer son rôle de fils respectueux, mais indépendant quant à ses idées.
                                   « Il faudrait que les parents s’habituent aussi à l’idée de voir un jour un fils prendre un chemin, qui peut ne pas leur plaire, mais qui, pour le fils devenu homme, est le seul juste chemin. Comme le disait  Maman dans une lettre le monde actuel est bouleversé. Les familles sont disloquées : Des parents sont sans nouvelles de leurs enfants. Ce tableau n’est pas très gai. N’est-il pas nécessaire que l’ordre social change ? N’est-il pas nécessaire que des hommes se lèvent  et luttent pour leur idéal ? Nous traversons une époque difficile Il faut savoir être dur avec soi et avec ses proche. (2-6-66) »
                                    
Les jours et les mois s’écoulent. Les études continuent. Evidemment en plus de problèmes politiques, celui de la fin de l’homme le préoccupe aussi. Tout le système de pensée, échafaudé par sa formation libéro bourgeoise est remis en question. Ses croyances religieuses, nées de son passage à l’institution Saint Louis de Gonzague, sont remuées et vacillent sur leur base. Là aussi il cherche sa voie. Avec les hésitations de l’homme qui n’est pas habitué à la triture des théories philosophiques, il essaie de  faire comprendre le cheminement de sa pensée.
                                      « Physiquement nous croissons et décroissons. Intellectuellement  c’est le même processus. Pourquoi ce cycle chez nous ? L’homme naît-il pour mourir tout simplement ? Répondre à  cette question par un oui ou par un non serait trop facile. Le croyant répond tout de go que Dieu l’a crée pour remplir une tâche etc.… etc. A mon avis, expliquer sa vie de cette manière n’est pas honnête. Je ne refuse a quiconque le droit de croire...Je reconnais que je vis dans un monde réel et qu’ici bas n’est pas une salle d’attente. Chacun doit regarder la vie en face de lui, lui donner un sens et choisir sa voie. Je suis d’avis que l’homme peut accélérer ou retarder tout  processus historique, du moment qu’il fait abstraction de toute considération d’ordre mystique. L’idéal se trouve sur Terre. Evidemment loin de moi ces idéaux vulgairement matériels où le moi joue le rôle principal. Ce que je veux dire, c’est que chacun doit donner un sens à la vie où l’humanité entre dans sa totalité. (5-9-66) »       

L’humanité dans sa totalité, mais d’abord le peuple Haïtien, car il n’a jamais oublié son pays. Tous les efforts qu’il fait sont tendus vers le bien être de ce peuple broyé par d’innombrables injustices. Il est jeune. Il ne sait  pas ce que veut dire « être au pouvoir en Haïti ». Il n’a jamais connu son père à un poste de commandement dans le gouvernement de son pays. Il ne s’attaque qu’à un système dans lequel la disparité des fortunes a creusé des fossés d’injustice entre les catégories sociales. Jeune, physiquement solide, ayant eu la chance d’étudier dans un grand centre universitaire d’Europe, il aurait pu se laisser vivre, obtenir son diplôme d’ingénieur électronicien, suivre une carrière facile, se payer des fantaisies avec des femmes de son choix, se garnir les poches, se marier et devenir un grand bourgeois cultivé et paisible.  Il semble refuser un tel avenir, car il ne parle que de risque à prendre pour que son peuple soit plus heureux. Hélas…Il ne sait pas que, dans son pays, des esprits aberrants traiteront de communiste tous ceux qui réclament un changement profond radical. Il ne sait pas que des gens soit disant cultivés et obsédés par le préjugé de couleur refuseront aux mulâtres le droit d’être marxiste. Il ne sait pas que ces hommes,qui ont connu toutes les compromissions politiques, qui ont épuisé les règles de l’équilibrisme pour être au service de tous les gouvernements, ne sauraient admettre qu’un jeune Haïtien, à peau claire, désire sincèrement le bien pour son pays, sans aucun profit personnel. Que de déceptions et d’illusions perdues l’attendent au bout du chemin qu’il a choisi. Aura-t-il le temps de s’en apercevoir ? Et soudain l’atmosphère sereine de la famille est troublée. L’anxiété et l’angoisse s’ y installent. Le 30 juin 1967, une courte lettre arrive, dans laquelle le père et la mère lisent entre autres choses :
                                     « Considérant ces deux aspects de ma situation en Europe,je me suis décidé à aller quelque part où je me sentirai plus à l’aise(pas dans le sens commodité matérielle,plutôt du point de vue intellectuel et moral) et où je pourrai tout aussi bien continuer mes études. Aussi je vous demande instamment de ne pas vous faire de bile à mon sujet et de ne pas vous inquiéter outre mesure. Vous m’avez élevé dans un sens qu’arrivé à un certain âge je suis à même de choisir librement et je vous en remercie infiniment. Rien ne peut me faire changer d’avis. Quand je pourrai je vous enverrai de mes nouvelles. »

Vite un télégramme est expédié à son adresse pour lui demander d’attendre une lettre de son père. Un autre va alerter son frère, en France, pour qu’il essaie d’entrer en contact avec lui. Il est déjà loin et tous les efforts pour le rejoindre sont vains. Où est-il allé ? On se creuse la tête, on interroge ses lettres, on écrit à ses amis en Europe, sans aucun résultat. Finalement on adopte l’hypothèse la plus plausible : Il est sûrement derrière le rideau de fer, réalisant son désir de voir en pratique les belles théories de Lénine. On se dit qu’une telle expérience répondra dans un sens ou dans un autre, aux questions qu’il ne cessait de se poser. Père et mère réunis dans un même chagrin, ont désormais une blessure, qui saignera, saignera lentement.
                          
Des mois sont passés sans qu’aucune éclaircie ne déchire la nuit, qui est tombée sur le fils bien aimé. Le 8 Janvier 1968, une grande joie explose dans la famille. Une lettre déposée à Paris, arrive et est vite lue :
                                    « De mon côté je me porte bien et c’est avec ardeur que je suis la voie dans laquelle je me suis engagé. Ce n’est pas un coup de tête mais le résultat de mes réflexions, de mes lectures, de mes conversations. Ce dont je vous suis reconnaissant, c’est la liberté de choix que vous m’avez toujours laissée, dès que j’étais en mesure de choisir. Et j’ai opté, conscient de mon acte, regrettant seulement de ne pas avoir la possibilité d’en discuter avec vous. « Jou va jou vien » je suis convaincu que nous nous retrouverons de nouveau autour de la table familiale. »

Paris ? Mais non le truc est trop connu. La lettre vient d’ailleurs, mais d’où ? Et quelle voie a-t-il choisi ? Le mystère est entier. Consolant de savoir qu’il est en vie et qu’il a l’air heureux dans la voie qu’il a adoptée. Que s’était-il passé ?

Le 30 juin 1967 arriva le jour où devait être appliquée  la décision prise depuis longtemps. Il écrivit à se parents, non sans peine. Il dut refouler au plus profond de lui même son amour filial, qui remontait comme un effluve de printemps. S’arracher de son passé, de tous les liens tissés avec amour depuis son enfance était extrêmement pénible. Il eut l’impression d’un envol d’avion, oui d’un envol d’avion. Encore un gros effort et il sera dans l’espace sans un nuage en route vers l’horizon où déjà se lève la lumière nouvelle. Sac au dos avec le strict nécessaire, ayant laissé dans une chambre d’ami le superflu de sa vie d’étudiant, il prit au coin de sa rue, l’autobus qui devait le conduire au lieu de réunion, quelque part en Europe, où l’attendaient ses copains. Tout avait été arrangé depuis des mois. De tous les coins du vieux continent accouraient de jeunes Haïtiens, de toutes les nuances de peau, pour commencer la grande aventure, pour participer à une nouvelle lutte pour l’indépendance nationale. Il s’agissait de libérer un peuple se son ignorance, de sa misère, de refondre le creuset d’où sortirait l’Haïtien de demain. Tous savaient qu’ils prenaient des risques énormes. Au bout de la route les attendait peut-être la mort, avec tout son cortège de tortures physiques, de souffrances indicibles, car le pouvoir politique, dans l’île ensoleillée d’Haïti, ne plaisantait pas avec ceux, qui ne jouaient pas le jeu. Ils le savaient et acceptaient par avance le sacrifice. Rien n’avait é‎té fait au hasard. La situation avait été minutieusement étudiée, les plans scrupuleusement établis. Ils pouvaient compter sur la sympathie de tous les progressistes du vieux continent et l’Amérique. Réconfort moral, pas plus. Ils devaient tout créer, eux même, avec les minces moyens du bord. Ils étaient prêts à s’entendre avec le vieux parti communiste Haïtien, tapi dans une semi clandestinité, qu’ils considéraient comme un membre sclérosé. Les théoriciens de ce parti manquaient de dynamisme : ils n’avaient pas suivi l’évolution des idées, qui avaient secoué tous les centres marxistes-léninistes du monde depuis la parution de Mao sur la scène Chinoise. Parmi eux, d’ailleurs se trouvaient des indicateurs du gouvernement. Ils savaient tout cela, mais voulaient se servir de toutes les armes trouvées sur place, sans aucune illusion sur leur portée. Ils étaient jeunes, décidés à aller jusqu’au bout de leur mission, quelque fut le prix à payer. Il s’agissait de secourir un peuple, qui s’enfonçait, et chaque jour d’avantage, dans une misère sans gloire.
Joël et son groupe furent reçus dans un camp, où des mois d’entraînement devaient les préparer à déjouer les pièges tendus par la nature et par les hommes. Il fallait que ce corps humain devint un instrument souple, docile, susceptible de subir toute les privations et en mesure de frapper fort et juste au bon moment et au bon endroit. Chaque jour commençaient et recommençaient les exercices physiques et les entraînements à l’utilisation de toutes sortes d’armes inventées pour donner la mort. Une fois, en plein travail, Joël s’arrêta. L’image de sa mère et de son père passa brusquement devant ses yeux. S’ils le voyaient, arme au poing, en train de tirer sur un mannequin de paille, en attendant que ce soit contre un être de chair et de sang. Brave bourgeois de Papa, pacifiste d’un temps révolu, et qui n’arrive pas à comprendre que le monde est livré à la violence sous toutes ses formes : violence des armes à feu, violence des luttes économiques, violences des forts contre les faibles, violence ouverte à tous les yeux, violence sourde des officines commerciales, violence absurde au fond des cellules des prisons contre des corps disloqués. Et qu’à la violence des puissants devaient répondre la violence des opprimés. Il sourit et se jeta avec plus d’ardeur dans la mitraille contre des mannequins de paille.
Un matin gris de l’automne finissant, son tour de partir avec quelques copains arriva. On avait du mieux possible essayé de camoufler son visage d’homme à peine sorti de l’adolescence. Une barbe bien fournie, mais modérément longue, cachait sa mâchoire. Sa lèvre supérieure disparaissait  sous une moustache tombante et molle. Il avait toqué ses lunettes à tiges d’acier contre des verres cerclés d’écaille. Son expression même avait changé. Le large sourire de jeunesse insouciante avait disparu. Un visage sérieux et dur. Il se regarda dans un miroir cassé et fut satisfait. Adieu le Joël de papa et maman. Maintenant se dresse dans le matin frileux Monsieur Fritz Lévy, nom inscrit dans son passeport et qui va donner un sens à sa vie en participant à la grande coumbite sur le sol d’Haïti, pour que la future moisson soit bonne pour tous. Il rejoignit ses compagnons et les trois, d’un pas ferme, montèrent dans l’avion, qui d’un coup d’aile, s’envola dans le ciel, vers le pays natal.
L’annonce de l’arrivée imminente à l’aéroport de Port-Au-Prince leur causa un pincement au cœur. Les trois se donnèrent un moment la main, se penchèrent vers le hublot et reconnurent le grand et beau soleil d’Haïti. Ils descendirent l’escalier de débarquement et furent contents, car leurs jambes ne tremblaient pas. Fritz s’arrêta brusquement. Il venait d’apercevoir dans la cour du building d’accueil sa sœur, employée d’une ligne aérienne. Rien qu’une minute. Il baissa la tête et continua son  chemin vers le bureau d’immigration et vers la douane. Les formalités furent vite expédiées. Tous leurs papiers étaient en règle. Quelques pas encore et ils étaient dans la rue, dans Port-Au-Prince, dans leur pays, et libres et décidés. Le cercle de fer, qui, malgré eux, leur serrait le cœur, se relâcha. Ils respirèrent à plein poumon  le bon air natal, l’air de la chère Haïti. Tout avait été minutieusement réglé. Un bon nombre de jeunes étaient déjà sur place, disséminés aux quatre coins du pays.  Des noirs dans les milieux ruraux et les villes intérieures  pour se perdre facilement dans la population. Des mulâtres et des noirs dans la Capitale, où, malgré la présence des membres de l’armée et des macoutes, il leur était possible de passer inaperçus.  Ils ne devaient jamais se réunir en nombre.  Ils étaient éparpillés dans tous les secteurs de Port-au-Prince et de ses environs, par petits groupes de deux ou trois personnes. Cela présentait l’avantage de pouvoir disparaître dans l’agglomération métropolitaine et d’être à même, le moment venu de contrôler pratiquement tous les quartiers de la ville et les points d’approche.  Fritz et ses compagnons prirent immédiatement contact avec celui qui leur avait été désigné avant leur départ.  Ils furent installés dans une petite maison très modeste, en dehors du centre de Port-au-Prince. Leur joie était grande d’avoir traversé le premier obstacle. Ils frémissaient d’enthousiasme et considéraient  déjà comme certaine la réussite de leur entreprise.  Impatients de commencer ce subtil travail d’éducation des masses, de leur politisation, de la préparation du grand jour où les faibles les démunis diront non à la l’oppression, non aux combinards, non aux démagogues sans scrupule, non à ceux qui se remplissent les poches au détriment du peuple.

    Et commença leurs vies de soldats anonymes toujours menacées : vies dédiées à une cause qu’ils savaient bonne, la seule, d’après eux, susceptible de transformer le sort du peuple.  Il n’était pas question de renverser un régime politique pour une simple substitution de personnes : de chasser celui-ci de son poste de commande pour y placer un petit copain intelligent et habile.  Ils désiraient un changement radical, profond, révolutionnaire.  Ils entrevoyaient une mainmise sur les moyens de production, un bouleversement des rapports économiques entre les classes sociales, pour une meilleure répartition de la richesse nationale, pour que disparaisse cette société faite d’injustices et de violence.  Voilà pourquoi ils avaient choisi d’être des « soldats de la nuit », prêts à tomber à n’importe quel carrefour de la ville, mais avec les armes au poing et la vérité dans les yeux.

    Ils se lancèrent dans leurs pérégrinations dans Port-au-Prince et dans tout le pays, passant à travers les filets de la police et trompant la vigilance des tonton macoutes impitoyables.  Fritz Lévy et ses amis, aux premières semaines de leur séjour en terre natale, partagèrent leur temps entre des réunions avec leurs chefs de groupe pour discuter des plans à établir, et des conversations avec des gens du peuple rencontrés ici et là pour trouver la meilleure méthode d’endoctrinement et d’enseignement.  Dès le début leurs esprits furent préoccupés par deux questions importantes.  Leurs parents et leurs proches les reconnaîtraient ils, si jamais ils les rencontraient ? Comment assurer leur vie quotidienne, que faire pour nourrir leurs corps ? Fritz Lévy fut vite rassuré sur le premier point. Dans un café de la ville, où il entra prendre une boisson fraîche, il vit son parrain assis avec des amis à une table ronde placée juste dans l’allée principale.  Après une seconde d’hésitation, il continua de marcher.  Son parrain le regarda et détourna ses yeux de lui comme d’un inconnu.  L’expérience était concluante.  Quant à ses père et mère, il les vit plusieurs fois de loin, dans leur voiture, et il dut faire un effort pour contenir les soubresauts de son cœur encore jeune. La confrontation décisive eut lieu un lundi matin.  Il se trouvait dans une voiture en stationnement devant l’un des grands magasins de la ville, attendant le retour d’un compagnon, qui faisait l’acquisition d’un article de ménage au coin de la rue.  Son sang ne fit qu’un tour, quand il vit sortir du magasin son père. Celui-ci se dirigea vers lui.  Il ajusta ses lunettes de soleil et se serra les mains à vouloir les briser.  Son père passa à côté de lui, le regarda d’un œil indifférent, sans le voir, et s’engouffra dans sa propre voiture.  Ouf ! C’était encore gagné.  Mais une autre fois, hélas, il perdit le pari, qu’il avait fait avec lui-même et avec ses amis.  Accompagné de deux copains, tous trois déguisés en prêtres dans leurs soutanes un peu sales, ils longeaient l’avenue Jean Jacques Dessalines, sous les galeries des magasins en se faufilant entre les « barques » des marchandes de quincaillerie, quand il dut s’ arrêter pour laisser passer quelqu'un. C’était son cousin à lui, son ami d’enfance, qui le regarda dans les yeux et fit « oh ». Pas une minute à perdre. Il  saisit le bras de son cousin et entraîna celui-ci dans la rue. « Oui c’est moi. Tu dois penser que mon anonymat est un facteur essentiel à la cause, que mes amis et moi sommes en train de défendre. Tu ne m’as jamais vu, compris ? Je compte sur ton silence. C’est l’occasion pour toi de me rendre un grand service. Ton père avait  dans le temps un revolver de calibre 38 et un fusil de chasse, qui sont sûrement  cachés chez toi. Essaie de les trouver et  apportes les moi. Je te donne rendez-vous à la cité de l’exposition en face du théâtre de verdure, après demain soir à 8h 30. Nous manquons d’armes pour nous défendre et nous sommes souvent en danger. Je m’adresse à toi parce que je sais que,  si les circonstances l’avaient permis tu serais à mes côtés.
 L’alerte avait été chaude. Mais aucune inquiétude ne troubla son esprit. Il avait confiance en son cousin et il avait foi en la jeunesse.
L’autre grand problème pour son groupe était de faire face aux obligations journalières de la vie. Manger trois fois par jours était au dessus de leurs moyens. Les quelques billets de banque reçus à leur départ s’étaient vite envolés. Souvent ils passaient de longs jours sans rien se mettre dans la bouche. Haves, fatigués, ils marchaient de long en large dans une rue obscure de la ville, attendant que leur soit apporté le billet de deux gourdes, promis par un membre d’un autre groupe. Et c’était bon de mâcher sous leurs dents de jeunes loups les « bobottes minan » et les « tablettes cocoyé » achetées au coin d’une rue après une journée de jeûne. Jamais aucun ne s’en plaignit, car c’était un peu payer les innombrables privilèges, dont ils avaient joui jusqu’alors. Il leur fallait perdre peu à peu leur carapace de jeune bourgeois pour se couvrir des oripeaux prolétariens, et tenter de vivre la vie du pauvre, en connaissant la faim hideuse, la faim totale, la faim exaspérante, qui abrutit ou qui mène à la révolte. Mais dans l’intérêt de leur mission, une telle situation ne devait pas durer. Il était urgent que chacun gagnât sa vie d’une façon ou d’une autre. Indispensable pour eux de garder intactes leurs forces physiques pour mener à bien les tâches qui leur seraient confiées. Un examen serré de la situation sous tous ses aspects s’imposait. Tout d’abord analyser objectivement les  conditions locales pour trouver une solution. De nombreuses réunions eurent lieu, au sommet, avec le grand chef, dont, en principe, ils relevaient.
Une décision importante fut prise. Un plan fut adopté, mis sur papier. Les habitudes de ceux auxquels ils s’attaqueraient étudiées pendant des jours : les épisodes de l’action minutées à l’avance.  Une large marge de manœuvre fut laissée pour l’imprévu. Et une nuit, à minuit dix, trois d’entre eux se glissèrent dans la cour intérieure  d’une école de la ville, entourèrent une camionnette Ford, de type minibus, lâchèrent les freins, poussèrent le véhicule sur la pente douce, qui descendait vers la route. Ils bandèrent leurs muscles et traînèrent la camionnette jusqu’au coin d’une ruelle adjacente. Le capot du moteur ouvert, ils firent les connexions nécessaires, en l’absence de la clef de contact. Le moteur  gronda et les voilà partis à toute vitesse dans la nuit. Arrivés dans la cour d’une cahute, située hors de la ville et habitée par l’un des leurs, la camionnette fut immédiatement prise en charge par d’autres copains, qui les attendaient. Deux grandes croix rouges furent rapidement peintes sur les portières blanches. Une sirène d’ambulance installée sous le capot du moteur. Aucun besoin de contrôler la mécanique du véhicule : son propriétaire homme méticuleux et prévoyant, n’avait dans sa cour que des véhicules en parfaite condition de marche.
    A sept heures trente du matin, l’ambulance s’arrêta devant la barrière d’une banque de la ville. La barrière était grande ouverte, car à ce moment précis sortait le chariot, qui transporte habituellement les valeurs en argent liquide à la banque centrale. Deux garçons poussaient le chariot, suivis d’un employé débonnaire, un peu courbé sous le poids d’un revolver pendant à sa ceinture. Huit hommes masqués jaillirent de l’ambulance, mitraillette au poing. Le chauffeur était au volant de l’ambulance, son moteur ronronnant doucement. Deux hommes prirent position au coin de la banque, deux autres dans la rue même de la banque à vingt mètres plus loin. Les quatre autres étaient déjà sur le chariot. L’employé tira son arme,  mais un coup asséné à son bras droit lui fit lâcher prise. La grande boîte pleine d’argent était basculée dans l’ambulance. Et tous à bord. La sirène hurlante, le véhicule traversa les rues de la ville, accompagnée de commisérations des passants sur le sort du pauvre malade, qu’on emmenait à l’hôpital à si vive allure. L’opération avait duré quinze minutes,  en retard d’une demie minute sur le temps prévu. La nouvelle fut vite connue et la ville consternée et admirative se lança dans des commentaires. Ce vol ne pouvait être que l’oeuvre des macoutes, car eux seuls avaient des armes à feu. Mais ce peut-il qu’il y ait des macoutes aussi intelligents pour réussir un tel coup ? On ne pouvait le croire et pourtant...
    L’opération rapporta au groupe soixante douze mille dollars, en espèces sonnantes et trébuchantes. Réunis le soir, autour d’un feu de bois, sur une propriété des environs de la ville, ils savouraient leur victoire et discutaient de quelques erreurs mineures qu’ils auraient pu éviter. Un tout jeune, âgé d’une vingtaine d’années, un peu troublé par sa formation bourgeoise et religieuse, se hasarda à dire « Nous avons volé ce matin pour la première fois. Où cela nous conduira-t-il ? » Un grand éclat de rire accueillit ses propos. L’aîné, l’homme de trente ans prit la parole : « Mais non, mon petit, nous n’avons pas volé. Les voleurs sont ceux qui s’approprient le bien des autres, le bien du peuple, pour gonfler leurs comptes bancaires, pour coucher avec les petites femmes qu’ils convoitent, pour payer à celle-ci un voyage à Porto Rico, à celle-là une voiture Américaine, pour s’empiffrer de mets compliqués et faire grossir leurs panses déjà passablement couennées. Nous autres, nous avons besoin de cet argent pour tenir le coup, nous permettre de mener à bien notre travail, pour libérer notre peuple, changer le visage de notre pays. En somme cet argent pris de haute lutte ce matin retournera au peuple d’où il est sorti. Faisons un effort pour nous débarrasser définitivement de la morale bourgeoise, de la morale des possédants. Seul doit compter le but, que nous nous sommes fixés. »
    Les chefs de groupe partagèrent l’argent, comme il avait été prévu : mettant celui-ci en mesure d’ouvrir un atelier, permettant  à celui-là d’acheter une voiture usagée pour ses déplacements indispensables, accordant à un troisième une bonne valeur devant l’aider à payer son loyer et à manger pendant six mois. C’est ainsi que Fritz Lévy reçut l’argent nécessaire à l’achat d’un bateau à moteur pour la pêche. Il avait toujours aimé le grand large, le soleil éclatant sur la mer houleuse, les horizons fuligineux gonflés de tous ses rêves d’Haïtien généreux. Beaucoup d’entre eux purent ainsi se stabiliser pendant des mois, hommes et femmes, car dans leurs rangs se trouvaient des jeunes filles et des femmes mariées, pleines d’enthousiasme et de courage, ayant laissé derrière elles la vie facile et terne, pour se colleter à la dure réalité haïtienne. Elles avaient dans leurs yeux la foi, qui fait des prodiges, et dans leurs cœurs l’amour, qui panse les blessures. Fritz Lévy, lui, baignait dans la joie. Il avait une occupation, qui convenait à ses goûts et avait l’impression de faire œuvre utile à son pays. Il travaillait ferme à bord, durcissant ses mains aux cordages, passant des heures à réparer le moteur de son bateau. Il était récompensé par les conversations qu’il avait avec les pêcheurs sur toute la côte sud. Quand au crépuscule, il mettait le cap sur Port-Au-Prince pour participer à d’autres tâches, que lui confiaient ses chefs, il se couchait sur le pont pour jouir du spectacle fabuleux du ciel d’Haïti, et penser avec amour à ses parents, qui ne savaient pas où il était. Si loin et pourtant si proche. « Etre dur avec soi et avec les siens. »
     Il avait pris contact avec les exportateurs de homard et leur vendait le produit de sa pêche et de son commerce, car il achetait poisson et homard des pêcheurs de la côte. Il avait immédiatement payé plus cher que les autres, estimant que le producteur, comme toujours, était exploité par les grands bonzes de Port-Au-Prince. Cette hausse provoquée par lui mettait en colère les bourgeois engagés dans le commerce des fruits de mer. Certains d’être eux avaient juré de lui casser les reins, de l’éliminer de leur champ d’opération, même s’ils devaient en appeler aux macoutes. Fritz ne s’en préoccupait pas. Sa joie était de voir les pêcheurs, sitôt qu’il jetait l’encre dans une crique, courir à lui, les yeux pleins de confiance, lui lancer leurs marchandises aux pieds, et s’asseoir autour de lui pour entendre les belles histoires, qu’il racontait si bien.
    Tout marchait à merveille pour cette jeunesse en plein travail. Le gouvernement Haïtien par ses indicateurs infiltrés au sein des étudiants en Europe, savait que certaines choses louches se passaient, que de jeunes hommes étaient entrés au pays pour faire triompher leurs idées. En somme, que voulaient –ils ? Que les richesses soient mieux réparties, qu’il y ait plus de justice ? Ma foi n’est-ce pas ce que proclamaient les hommes du gouvernement dans leurs discours ? Le gouvernement fermait un œil. Il n’était pas bien renseigné sur l’organisation signalée par ses espions. Il ne se tracassait pas, étant sûr de son système de police et d’espionnage, capable de balayer n’importe quel mouvement subversif à l’heure qu’il voudrait. D’ailleurs il ne lui déplaisait pas que ces rumeurs sourdes de revendication donnassent la trousse à ces gros bourgeois possédants de l’opposition. Or un après-midi, la radio de Moscou, dans une émission dirigée vers l’Amérique Latine, annonça que tous les partis d’extrême gauche de Haïti venaient de conclure un accord pour le renversement du régime dictatorial et rétrograde actuellement en place. C’était une déclaration de guerre. Comment une faute si grossière de tactique put-elle être commise par les dirigeants des mouvements subversifs mondiaux ? C’était donner l’éveil au gouvernement Américain et pousser le gouvernement Haïtien, qui était fort et solidement établi, à prendre des mesures immédiates contre le travail clandestin mais efficace de tous ces jeunes, qui voulaient un changement radical dans un avenir plus ou moins proche. Le fruit n’était évidemment pas mûr. Le pouvoir politique extirpa de ses tiroirs toutes les listes de noms, fournies par ses espions, diplomates en poste et étudiants bien rétribués. Ordre fut donné à la police et à l’armée de passer à l’action. On apprit plus tard que deux jeunes avaient été appréhendés au marché de Plaisance. Dans la mallette qu’ils transportaient, disait la police, on avait découvert un revolver automatique et des tracts communistes. Des mots d’ordre incitant à la prudence circulèrent dans tous les réseaux de l’organisation.
    Fritz Lévy continuait son travail de pêcheur et de militant actif mais prudent. Un après-midi de septembre 1968, il rentra de sa tournée dans le Sud. La pêche avait été excellente et les contacts avec les paysans plus étroits que d’habitude. Il accosta son bateau au ponton d’arrivée, dans la région de Bizoton, et sauta à terre pour fixer son cordage. L’attendait un gros bonhomme armé, qui tout de suite le prit à partie pour des vétilles et déclara qu’il le mettait en état d’arrestation. « M’arrêter, moi ? Vous n’en êtes pas capables ». Le macoute dégaina son revolver D’une seule détente Fritz était tout contre lui. Le revolver sauta de la main de l’agresseur et tomba dans l’eau. Un coup de poing projeta le macoute à quelques pieds de là. Il se leva prestement et prit la fuite. Déjà quelques habitants de la région s’étaient réunis et félicitaient Lévy, qu’ils connaissaient bien et dont ils avaient reçu maints bienfaits : « ou fait bien, Monsieur Fritz, nou bouké ak makout sa yo ». Qui avait envoyé le macoute pour chercher querelle à Lévy ? Pas le pouvoir politique bien sûr. On n’envoie pas un seul homme arrêter un de ces jeunes enragés. Mais qui ? On le saura un jour.
    Grâce à ce macoute,  le mécanisme de répression sans pitié était déclenché. Il courut alerter le poste des garde-côtes, en disant qu’il avait été attaqué sauvagement et désarmé par un pêcheur mulâtre. D’ailleurs ce pêcheur mulâtre était suspect. Un détachement de soldats fut dépêché sur les lieux, situés non loin du quartier général des garde-côtes. Fritz Lévy fut arrêté et emmené au poste. Il n’eut que le temps de jeter un dernier regard sur son cher bateau. Interrogé, on ne releva rien de grave contre lui. Ses papiers étaient en règle et on se rendit compte que l’agresseur dans la rixe, qui venait d’avoir lieu, n’était pas lui. Cependant le commandant du poste, en militaire discipliné et prudent, téléphona au palais pour faire part de l’incident. Il mettait sa responsabilité à couvert et se signalait pour une promotion. On n’est jamais sûr de celui-ci ou de celui-là. Depuis quelques temps bien des choses drôles se passaient. « Précaution pas capon ». On lui répondit : « Quel nom avez-vous dit ? Fritz Lévy ? Attendez…C’est un bonhomme dont nous avons besoin. Acheminez le ici ».
Le nom de Lévy figurait sur la liste des victimes désignées par ceux, qui avaient reçu l’argent de l’opprobre.
    Et commença le cycle infernal de la fin d’une aventure. Fritz Lévy fut interrogé, frappé par des policiers civils et militaires en proie à une fureur pathologique, confronté à d’autres membres de son organisation enfermés depuis plusieurs semaines. Sous la pression des questions posées de tous les côtés, en face de camarades en mauvais état physique, il finit par avouer qu’en effet il était entré clandestinement en Haïti, qu’il était originaire du Cap et qu’il appartenait à une organisation chargée de changer les conditions de vie du peuple Haïtien. Que de fois on le traîna de sa cellule à la salle d’interrogatoire, où se succédaient des policiers enquêteurs plus sauvages les uns que les autres. Un jour on le mit en présence d’un tout jeune, tombé dans les filets de la police à Saint-marc. Il le connaissait bien et l’aimait pour son enthousiasme et ses convictions politiques. Dans le feu de la discussion, sur un point sur lequel il n’était pas d’accord avec son ami, celui-ci l’appela par son vrai nom de famille. Les policiers dressèrent l’oreille : « Comment, Fritz Lévy n’est donc pas votre vrai nom ? » Un grand désespoir s’empara de lui. Il avait tout fait pour que ses parents fussent en dehors de son action, pour que son anonymat les protégeât comme un bouclier. Et  bien oui, son camarade a dévoilé son identité. Mais que vient faire un tel nom dans un tel débat ? L’action, dans laquelle il s’était  jeté, était en somme dirigée contre la classe dont faisaient partie ses parents. Depuis longtemps il a coupé toute relation avec eux. Aucune sentimentalité ne peut et ne doit entrer en ligne de compte dans la conduite d’un militant décidé et convaincu. Au fond de son cœur meurtri une voix disait : « Pardonnez  moi Maman et  Papa. Je ne veux pas que vous soyez impliqués ». Il connut plusieurs salles d’interrogatoire. Il fut frappé, insulté (il relevait la tête sous l’insulte comme sous une félicitation). Après des jours extrêmement pénibles il fut enfermé dans un cachot de la prison et gardé en réserve.
    L’enquête accompagnée des mesures policières les plus inhumaines continua. On arrêta des jeunes et des jeunes de toutes les nuances de peau et dans toutes les régions du pays. Grâce aux aveux faits par certains sous les douleurs de la torture - Qui peut prétendre pouvoir résister à la souffrance physique portée au paroxysme ? - grâce aux confessions involontaires de militants veules, et grâce aux déclarations des agents du gouvernement  infiltrés dans les réseaux de résistance estudiantine, la police militaire eut enfin tout en main pour passer à l’attaque et balayer ce mouvement, qui avait rêvé de changer les choses sous le beau soleil d’Haïti. Le 14 avril 1969 une maison située dans les hauteurs de Boutilliers, et habitée par un jeune couple, fut prise d’assaut et démolie à coups de canon. Un jeune homme perdit la vie, la mitraillette enrayée sous le bras et la tête broyée par les pierres dont se servirent les macoutes de la région. Une femme fut faite prisonnière et étonna par son sang froid et son attitude altière. Et ce furent, prises sous les feux des armes automatiques, des maisons détruites et saccagées, à la ruelle Chrétien, à Turgeau, à Martissant, à Fermatte, au Cap haitien. Partout le sang jeune et vif coula à flots, rougissant le sol d’Haïti et pour quelle moisson ? Des dizaines d’hommes furent emprisonnés. On en prit quelque uns qu’on fusilla la nuit à Fort Dimanche pour que les militaires et les macoutes ne perdent pas la main à tuer de jeunes Haïtiens. On jeta les autres dans des cachots humides.
    Fritz Lévy et ses compagnons virent arriver à la maison les restes lamentables de ce qui fut la cohorte joyeuse de la nouvelle armée de libération. Ils passèrent des jours et des nuits à parler de ceux qui n’étaient plus. Dans la pénombre des cachots ils évoquèrent la silhouette des copains tombés en pleine bataille et quand ils se taisaient à l’orée du jour, ils croyaient entendre monter de la cour de la prison les strophes de l’internationale chantées par des voix qu’ils connaissaient bien. Fritz Lévy et ses compagnons de cellule, qui étaient ensemble depuis des mois, avaient un moral extraordinaire et une foi inébranlable dans l’avenir. De leurs cachots ils exhortaient les autres au courage. Ils les portaient à manger les mets infects et insuffisants, qu’on leur lançait à travers les barreaux des portes verrouillées. Il fallait tenir le coup, faire des exercices physiques autant que possible pour l’entretien des muscles, malgré la malnutrition, s’entretenir l’esprit en dépit de l’absence de livres et de journaux. Lévy décida de leur donner des leçons d’allemand, en leur faisant répéter des mots d’abord, puis des membres de phrase. C’était touchant de voir ces jeunes, à peine sortis de l’adolescence, ânonner des mots et des mots de la langue de Brecht et chanter des chansons qui célébraient la solidarité et l’amour entre les hommes.
    La paix était revenue. Les troupes de choc avaient regagné leurs casernes, car il n’y avait plus d’hommes à tuer. Victoire était chantée et la vie continuait son cours comme si rien ne s’était passé. En juillet 1969, un matin de grand soleil, les prisonniers entendirent un remue-ménage dans la cour de la prison et bientôt des pas retentirent dans leur secteur. Des clefs tournèrent dans les serrures et les portes les unes après les autres, et chacune à son tour, grincèrent sur leurs vieux gonds rouillés. Que se passait-il ? Quand vint le tour de Fritz Lévy et de ses deux compagnons, ils virent arriver un grand manitou du régime, récemment nommé à la police secrète, et un capitaine de la garde présidentielle. On leur apporta des chaises. Ils s’y installèrent et le civil prit la parole : « Maintenant que nous avons écrasé sous nos talons votre sale et néfaste organisation de communistes, maintenant que 9/10 de vos camarades sont six pieds sous terre, nous venons vous demander si vous ne regrettez pas d’avoir participé à cette action anti-patriotique. Répondez ». Les trois compagnons, comme dans une pièce de théâtre déjà jouée par eux déclarèrent l’un après l’autre sans une minute d’hésitation :
«     C’était notre devoir------
    Il fallait remuer la boue sous laquelle succombe le peuple Haïtien------
    Nous le referions encore s’il y avait à le faire ------ ».

Le civil crispa le poing. Le militaire écrivit nerveusement les réponses sur un carnet de notes et il eut un tic du nez. Le civil haussa le ton :
« Vous êtes plus impertinents que je le pensais. Mais vous êtes jeunes, trop jeunes pour bien comprendre le jeu qu’on vous a fait jouer. Nous consentons à tout oublier. Signez une déclaration où vous admettez que vous avez été trompés et que vous accordez votre confiance au gouvernement prestigieux qui dirige actuellement les destinées du peuple Haïtien ».
    C’était la liberté au bas d’une signature, le retour à la vie facile, peinarde sous le chaud soleil d’Haïti. Mais à quel prix ? reniement de tout ce en quoi on avait cru, trahison à sa cause, oubli de ce pourquoi on avait souffert, crachats projetés sur les compagnons morts…Et les trois hurlèrent comme un seul homme :
« Ah ça jamais ! »

Le civil se leva et bouscula la chaise d’un coup de pieds. Il sortit, suivi du militaire, en prononçant des injures et des menaces, que les prisonniers n’entendirent pas.

Deux jours après, des rumeurs volèrent de cellule en cellule. Il parait qu’on a libéré quelques prisonniers communistes, hommes et femmes. Dans la nuit, vers onze heures et demie, des bruits de chaînes et de clefs firent sursauter les prisonniers du bloc. Les portes du cachot furent ouvertes avec brutalité et tous sortirent. Ils étaient plus de dix. On ligota leurs mains derrière le dos et à la file indienne ils laissèrent leur carré pour entrer dans la grande cour de la prison où se trouvait un camion bâché plein de civils armés de mitraillettes et de fusils. On les bouscula, les fit monter et se coucher sur le plancher, aux pieds de leurs nouveaux bourreaux. Un garde de la prison se cacha  derrière un arbre et regardant cette jeunesse désarmée et fière écrasa une larme au coin de son œil. S’agissait-il du transfert à une prison plus ignoble, en province peut-être ?

Le camion traversa des rues et des rues de la ville et après quelques cahots plus durs s’arrêta. « A terre foutre ! ». Ils descendirent et tout de suite ils reconnurent le fort Dimanche si tristement célèbre. Ils entrèrent dans une grande salle de garde. L’un des hommes, qui les accompagnaient, parla à l’officier de service et lui remit un papier. Sur un signe ils furent dirigés dans la cour, en direction de la mer, sous un clair de lune voilé de nuages noirs. Ils comprirent que c’était la fin, qu’ils allaient être assassinés sans jugement, sans pitié. Instinctivement ils se rapprochèrent à se toucher, l’un suivant l’autre. Ils relevèrent la tête, car il ne fallait pas flancher devant ces sbires abjects, témoins inconscients du dernier acte de la geste héroïque.
     
    Brusquement des rafales de mitraillettes claquèrent et ce furent comme des coups de fouets cinglants sur leurs poitrines et sur leurs ventres. Ils se cassèrent en deux. Fritz Lévy eut le temps de dire « Maman ». Il leva les yeux vers la lune rougissante, tomba, saisit une poignée de terre, de cette terre, qu’il avait tant aimée, et rendit l’âme.
   
    Rien ne changea dans la vie de Port-au-Prince. On continua à danser à Cabane Choucoune et dans tous les night clubs. Les restaurants étaient remplis de clients hilares. La lune toujours accrochée à un coin du ciel et la brise de mer toujours folâtre sous les palmiers de la côte.

Les Romalis, Août 1971


 Le cyclone Flora
 Il s’agit du Kindergarten Jaqueline Turian Cardozo à l’impasse Lavaud
 La banque Royale du Canada à la rue des Miracles; les fonds étaient en cours de transfert vers la Banque Nationale de la République d’Haïti, située un peu plus bas dans la même rue
 1968 dans le texte, corrigé
 Adrien Sansariq, un des dirigeants du mouvement armé, médecin et ancien compagnon de Che Guevarra dans sa participation à la lutte armée en Afrique
 Jaqueline Volel Brisson, épouse d’un autre dirigeant de la lutte armée Gérald Brisson qui mourra les armes à la main avec le dernier carré de résistants lors de l’assaut donné par l’armée et la milice à leur  ultime refuge à la Ruelle Nazon le 2 juin 1969
 Une autre version circule selon laquelle Joël Liautaud, Eddy Petit, Jean Robert Désir et d’autres auraient été exécutés dans la cour de la maison Pierre-Louis où Sansariq et Volel avaient été encerclés et faits des victimes parmi les assaillants. Ils auraient ensuite été enterrés sur place. Les 2 témoignages de prisonniers survivants recueillis et rapportés séparément dans leurs livres par Patrick Lemoine et par Claude Rosier donnent le 14 avril 1969 comme date d’extraction des prisonniers de leurs cellules où ils ne revinrent jamais. Cette date est exactement celle de l’assaut de Boutiliers et le carnage fait le soir même serait ainsi une satisfaction accordée aux macoutes pour venger leurs morts.
 Les Romali: quartier de pelerin 7 où résidait Ernst Liautaud











Commenter cet article

A
Mwen genyen kèk semenn mwen ap chache istwa sou nonm sa Joel Liautaud, aprè mwen finn tande Non li nan bouch Ekriven Michel Soucard, se sou sit sa mwen jwenn tout istwa.daprè sa mwen li se te yon nonm ki te genyen anpil kouraj ak detèminasyon pou yon Ayiti Miyò, elas jiska prezan Ayisyen poko jwenn fomil sa, oswa pou mete l an aplikasyon... Mèsi Siel enfiniman pou atik sa...
Répondre

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents