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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Pensant aux Cayes. Par Marie-Thérèse Labossière Thomas

Publié par siel sur 9 Février 2014, 12:08pm

Catégories : #CULTURE

Note de l'auteur :  Cette narration familiale (père-fille) sur l'histoire et l'émigration, a évolué vers un parallèle avec des événements contemporains, alors qu'au cours de mes recherches, une source en menait à une autre. Les commentaires et liens qui s'y rapportent sont inclus dans les notes de fin de texte.

 

 

Pensant aux Cayes

et partageant nos souvenirs

 

                  Dans mon lit, sur le point de m'endormir, je me mets à regarder mes deux plus jeunes petits-enfants qui jouent par terre, dans une partie de la chambre où je peux les voir. La fillette a environ trois ans, et le garçonnet, près de deux. Ils sont tous deux en bonne santé et semblent si ingénus.  Je revois leurs parents quand ils avaient cet âge, et je suis comblé. Ma femme arrive, dans un va-et-vient entre la chambre à coucher, la cuisine et le salon où les deux garçons aînés s'amusent à ces jeux qui ont cours aujourd'hui. Ils sont nés dans ce pays, le plus âgé - mon premier petit-fils - ayant bientôt quinze ans, alors que son cousin en a à peu près huit. Nos six autres petits-enfants, qui vivent en Haïti, viennent souvent passer les vacances, remplissant notre appartement de Queens avec leurs cousins qui résident dans la région. Ils jouent, se battent entre eux, et courent un peu partout, pour la plus grande joie de ma femme. Parfois, elle se sent obligée de leur dire qu'elle va me demander d'intervenir quand la situation tend à la déborder ; tout comme elle avait coutume de le faire avec leurs parents, nos six enfants.


                  C'était alors si différent de notre situation ici, à New York, mais en même temps, certaines choses n'ont pas vraiment changé de notre vie en Haïti. D'anciens et de nouveaux amis s'amènent sans s'annoncer et trouvent toujours une place à notre table, sauf qu'aujourd'hui ils doivent sonner à la porte de l'appartement avant de pouvoir entrer. Ils me taquinent souvent au sujet de ma nombreuse famille, en me disant : « Tu as bien mérité de la patrie ».


                  Je regarde jouer les tout-petits et j'aperçois ma fille en train de m'observer. Nous nous sourions.


                  Je suis en paix. Mon travail est fait.

 

 

Vive la Revolution ! (Viv Larevolisyon!)

                  Je me souviens du jour où ma mère a emmené mes deux frères aînés, ma petite soeur et moi pour nous mettre en sécurité au consulat britannique en face de notre maison, à la Grand-Rue, tandis que se répandait la nouvelle du tout dernier soulèvement. Mon père, arpenteur, s'absentait souvent de la ville et pendant ces temps de troubles politiques, la famille avait prévu qu'en cas d'alerte, nous devions nous rendre immédiatement au consulat, qui était aussi la résidence de la demi-soeur de ma mère, alors mariée au consul.


                  Pendant que nous nous apprêtions à traverser la rue, nous vîmes les révolutionnaires qui, à cheval, se dirigeaient vers nous à vive allure. Ma mère s'arrêta, nous rassemblant autour d'elle. Il ne restait plus assez de temps pour atteindre le consulat. Le chef, armé jusqu'aux dents, portait un foulard sur le visage. Arrêtant son cheval, il fit halte avec sa troupe et abaissa son foulard en lançant : « Madame, criez Vive la Révolution ! » (Madanm, rele 'Viv Larevolisyon!') Ma mère obtempéra sans tarder. « Les enfants aussi », ordonna-t-il en nous faisant signe de lever les bras. Nous obéîmes tous, à l'exception du bébé, mais tout ce que j'avais pu comprendre et répéter, c'était le mot « Ishion ! » plutôt que « Révolution ». Il parut satisfait et nous laissa passer.


                  Les forces gouvernementales reprirent bientôt en main la ville et le chef rebelle fut sommairement jugé puis exécuté sur la Place d'Armes. Il avait été ligoté à l'un des canons installés en mémoire de la guerre de l'Indépendance ; l'évêque catholique était venu lui offrir les derniers sacrements. Comme nous n'habitions pas dans le quartier, je n'ai pas assisté à l'événement, mais ma mère ne laissait passer aucune occasion de nous exhorter, nous les garçons, à rester à l'écart de la politique. Toutefois, l'aîné de mes frères parut toujours réservé à ce sujet. Le temps s'est écoulé et j'ai raconté l'histoire à mes enfants. Je m'en souviens encore.

__________

 

 

L'histoire de Granny


                  Tout le monde disait que ma grand-mère paternelle était une sainte. Elle avait été une enfant douce, élevée par ses demi-soeurs après la mort de sa mère, qui les avait elle-même élevées à la suite du décès de leur propre mère, première épouse de leur père. Les deux femmes avaient été des amies proches dès leur enfance. Mon arrière-grand-mère, alors orpheline, célibataire et marraine de l'une des filles, avait pris soin de sa bonne amie jusqu'aux derniers jours de celle-ci, qui lui avait demandé de rester aux côtés de ses enfants pendant qu'elles grandissaient.


                  Elle se joignit alors à la famille, en même temps qu'une soeur de la mère défunte - pour des raisons de convenance, je suppose - car le père était un médecin plutôt aisé et sensible aux charmes féminins. Tout se passa bien ainsi, pendant plusieurs années, à une époque où de nombreuses femmes haïtiennes avaient choisi de ne pas se marier, et peu de temps après que de nouvelles lois avaient empiété sur les droits des épouses. Tandis que deux « femmes respectables » s'occupaient de ses filles à la maison, le docteur trouva du réconfort dans les bras de beaucoup d'autres, dont il eut encore plusieurs filles qu'il reconnut parfois légalement lorsque la mère jouissait d'un certain statut social. L'une de ces filles, née d'une femme d'affaires riche et bien connue, épousa un officier de la marine marchande anglaise qui devint le consul local.

 

                  Le scandale éclata plusieurs années plus tard. Mon arrière-grand-mère, qui avait presque dépassé l'âge de concevoir, devint enceinte. Pire. Le docteur, qui avait semblait-il d'autres « obligations », ne pouvait  immédiatement l'épouser. « Elle est morte de honte », me dit ma mère lorsque je découvris l'histoire par accident, et une cousine de la branche aînée pensait qu'elle s'était mariée sur son lit de mort ou que le médecin était arrivé trop tard pour le mariage. Le prénom du bébé - Sarah - veut dire « princesse » et, en l'élevant dans la maison de famille, les soeurs aînées l'entourèrent de toute  l'affection qu'elles avaient reçue de sa mère. 

 

Au temps des baïonnettes (Sou rèy bayonèt)


                  Les maisons habitées par ma grand-mère, comme enfant puis comme jeune mariée, n'étaient pas loin du quartier général militaire situé sur la Place d'Armes. C'est là que vivait le général Antoine Simon, longtemps commandant du Département du Sud, avec sa famille. Amie des filles Simon, ma grand-mère se joignait parfois à elles pour préparer des activités officielles et des réceptions. Tandis que son mari travaillait indépendamment, les deux frères de ce dernier et au moins l'un de ses cousins avaient, selon une tradition familiale, opté pour la carrière militaire. D'autres membres de la famille servirent aussi dans l'administration locale pendant que le général y était.


                  Antoine Simon était respecté aux Cayes, où il est resté en poste pendant près de vingt-six ans.  Quand l'administration alors en place à Port-au-Prince dépêcha un bateau de guerre nouvellement acheté pour le faire prisonnier - injustement, d'après ce qui se disait - la ville se souleva. Le général Simon prit alors la tête de l'Armée du Sud, bien disciplinée, pour marcher sur la capitale, où il fut proclamé président d'Haïti, tandis que d'autres candidats en provenance du Nord décidèrent de faire halte avec leurs troupes, face à des rumeurs d'intervention par les États-Unis pour protéger les intérêts étrangers en cas de guerre civile.


                  Mon père aimait raconter cette histoire, qui était l'une de ses favorites parmi celles du « temps des baïonnettes». Certains d'entre nous se souviennent encore de la chanson des soldats du 17e Régiment célébrant la déroute finale des forces gouvernementales.


                  Des fonctionnaires des Cayes intégrèrent alors la nouvelle administration en qualité de membres du cabinet, diplomates, ou à d'autres postes. Mes deux grands-oncles, promus, servirent comme commandants militaires dans des villes proches et éloignées. Les problèmes, toutefois, ne tardèrent pas à surgir. Peu de temps après l'entrée en fonction du général Simon, un incendie - d'abord porté au compte des ennemis de son gouvernement venus d'ailleurs, pour être ensuite considéré comme un probable accident - ravagea les Cayes, causant d'immenses pertes économiques dont beaucoup ne purent jamais se remettre. La maison de mes grands-parents fut brûlée, forçant la famille à déménager. Malgré certains résultats, l'effort gouvernemental vers la modernisation occasionna des contrats à la mise en oeuvre douteuse au profit d'intérêts étrangers, ainsi que le déplacement de populations de petits agriculteurs en plusieurs régions du pays. Le mécontentement se manifesta par des troubles et des révoltes armées, comme celle dont mon père fut témoin à l'approche de son sixième anniversaire. Quelques jours plus tard, le président partit pour l'exil. Mes grands-oncles en firent de même. La présidence de Simon avait duré près de trois ans.


                  Aux Cayes, les répercussions de la crise politique, survenant si peu de temps après l'incendie, entraînèrent de profondes conséquences pour plusieurs familles. Le départ des pères pour l'exil contraignit des enfants à abandonner leurs études, des familles à quitter leurs maisons pour se rendre, dans les meilleurs cas, sur des propriétés de campagne pour y trouver leur subsistance. Le soutien mutuel semble avoir aidé à supporter les difficultés. C'est dans ce contexte que survint l'occupation américaine de 1915. Mon grand-père mourut sept ans plus tard, à l'âge de 49 ans.


                  Ma grand-mère vécut jusqu'à environ soixante-dix ans. D'un tempérament serein et d'une bonté naturelle, ce fut une personne qui aimait aussi les livres, lisant souvent pour ses enfants qu'elle éleva avec courage et dignité malgré les revers, les temps difficiles, les troubles politiques et un veuvage précoce. Et aujourd'hui, trois ou quatre générations plus tard, plusieurs filles de la famille portent encore son prénom.

__________

 

 

                  Mon sommeil me ramène aux Cayes. Je suis à la cathédrale, en compagnie de ma mère, de  mon père et d'autres proches. Nous remplissons l'église et je m'y sens si bien. En paix. Ma seule raison de revenir ici, c'est vous, ma famille, ai-je dit à ma fille.

                  Et elle me prit la main.

__________

 

 

Mon père mourut vers la fin  juillet 1984 et ma mère, deux semaines plus tard. Je peux enfin revivre avec sérénité ces souvenirs de leur vie. Bon anniversaire, Maman et Papa, où que vous soyez.

 

Marie-Thérèse Labossière Thomas

Le 20 janvier 2014

 

 

Notes : 

En écrivant cette histoire, j'ai essayé de trouver sur internet des informations concernant la révolte à laquelle mon père avait assisté dans son enfance, en basant mes recherches sur le nom du leader. J'ai découvert le lien suivant, au sujet d'un article daté du 29 juillet 1911: http://query.nytimes.com/mem/archive-free/pdf?res=FB071EFE3E5517738DDDA00A94DF405B818DF1D3

Pour des informations au sujet des femmes haïtiennes au dix-neuvième siècle, veuillez consulter : Bouchereau, Madeleine Sylvain. Haïti et ses femmes. Port-au-Prince: Les Presses Libres, 1957.

Frederick Douglass s'exprimant au sujet d'Haïti le 2 janvier 1893 : « Que ce soit dit à leur déshonneur, des hommes se sont vantés devant moi, dans des milieux de haut rang aux États-Unis, qu'ils ont la capacité de déclencher une révolution en Haïti au gré de leur plaisir. Ils disent n'avoir qu'à rassembler assez d'argent pour armer et équiper des mécontents dont ils peuvent faire leurs alliés, afin de réaliser leur objectif. Ce sont des hommes qui possèdent d'anciennes munitions de guerre ou de vieux bateaux à vendre, bateaux qui couleront sous la première tempête, des gens qui ont intérêt à fomenter des troubles en Haïti. Cela leur procure un marché où écouler leurs armements sans valeur. D'autres, qui s'inspirent de calculs spéculatifs et possèdent de l'argent à prêter à des taux usuraires, sont heureux de conspirer avec des chefs révolutionnaires, pour les aider à déclencher une insurrection meurtrière... » Voir le texte intégral en anglais à l'adresse : http://www2.webster.edu/~corbetre/haiti/history/1844-1915/douglass.htm 

Au sujet de l'avènement à la présidence du général Antoine Simon :

Haiti Rebels Rout Government Troops(Des rebelles haïtiens mettent en déroute les forces gouvernementales) :

http://query.nytimes.com/gst/abstract.html?res=F2061FFB3A5A15738DDDA00A94D9415B888CF1D3

Haitian President Expected to Quit(Départ attendu du président d'Haïti) :

http://query.nytimes.com/mem/archive-free/pdf?res=F60915F83A5A15738DDDAB0894DA415B888CF1D3

Rebel Army Now in Port-au-Prince(L'armée rebelle maintenant à Port-au-Prince) : http://query.nytimes.com/mem/archive-free/pdf?res=F2071FFA3C5517738DDDAF0894DA415B888CF1D3

Hurry Election of Simon in Haiti(Élection à la hâte de Simon en Haïti) :

http://query.nytimes.com/mem/archive-free/pdf?res=F30B17FC3A5A17738DDDA10894DA415B888CF1D3

 

 

Merci à Teddy Thomas d'avoir contribué à la traduction de ce texte, dont la version en anglais s'intitule « Les Cayes on my mind ». 

 

thesydescayes@yahoo.com

www.labossierethomas.blogspot.com

www.ahaitianexperience.com

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