HOMERE SAINT-LEGER, MON COMPAGNON DE LUTTE
Par Claude B. AUGUSTE
Homère Saint-Léger (Bamako / Mali, 1999)
Homère Saint-Léger et Claude B Auguste
Deux ans après avoir préfacé mon ouvrage sur l’histoire de l'Union Nationale des Etudiants Haïtiens (UNEH), Homère Saint-Léger, un ami de toujours, mon compagnon de lutte, est décédé et a été inhumé à Bamako au Mali, en 2012. Il avait pris sa retraite dans la capitale malienne, où il avait été professeur à l'Université Nationale. J'ai connu Saint-Léger à l'école primaire Jean-Marie Guilloux, tenue à Port-au-Prince par la Congrégation des Frères de l'Instruction Chrétienne. Nous étions plus d'une cinquantaine d'élèves au cours préparatoire (CP). Saint-Léger a tellement brillé au CP1 et CP2 que l'école lui a fait sauter le Cours Elémentaire 1, de sorte qu'il a toujours eu une année d'avance sur le reste de notre promotion. Il était en 6e au Lycée Pétion et moi-même au Cours Moyen 2, toujours à l'Ecole Jean-Marie Guilloux, au moment où le président Lescot a été renversé du pouvoir.
Saint-Léger habitait sur la rue Tiremasse et moi sur la rue du Centre, non loin de chez lui. Mais nous ne nous voyions pas souvent. Il s'était fait de nouveaux amis dont Robert Germain et René Philoctète, qui fréquentaient le Lycée Pétion comme lui, tandis que je me retrouvais avec Hubert Lacroix et Leonard Adonis, mes plus proches voisins de la rue du Centre où nous avions formé une petite Association dénommée « Le coin des démocrates » c'est de cette association qu'est sorti tout ce qui a été fait de bon dans le quartier, surtout après qu'un de nos ainés, André Balay est venu s'y installer.
Dans la préface de mon livre sur l'UNEH, Saint-Léger a bien eu raison de signaler le rôle de rassembleur et de guide joué par Balay dans notre association, à son arrivée dans notre quartier.
C'est effectivement chez Balay que j-ai rencontré Saint-Léger après de longues années de séparation. Mon ancien condisciple de l'Ecole Jean-Marie Guilloux était très sûr de lui, un peu condescendant et agressif, ce qui ne m'étonnait guère, ayant appris qu'il était surnommé «Baboeuf» par ses amis du Lycée Pétion qui l'entendaient souvent parler de « l'affaire Baboeuf » et de « la conspiration des égaux » dans la révolution française de 1789. Ils les émerveillaient d'autant que ceux-ci ignoraient complètement ce dont il s'agissait. Il aimait à dire ce que ne savaient pas les autres. J'en ai eu moi-même pour mon grade, ayant été traité de « Koulak » dès le début de notre rencontre chez Balay qui lui fit observer que je n'étais pas un propriétaire terrien. Je ne lui en ai pas tenu rigueur puisque je ne connaissais pas le sens du barbarisme qu'il avait employé pour me qualifier. Je me suis renseigné un peu plus tard sur la vraie signification de ce mot auprès de Balay qui me passa un livre qui m'a éclairé sur ce sujet.
Saint-Léger est venu me voir par la suite pour s'excuser de l'incident, non sans m'avoir entendu lui dire ce que je savais désormais de l'affaire des « Koulak ». En fait, il voulait surtout m'inviter à une conférence qu'il devait prononcer sur « Les fleurs du mal » de Charles Baudelaire. Je m'y suis rendu et fut ravi de découvrir ses qualités tribuniciennes, surtout quand il parlait des amours ancillaires de Baudelaire avec une jeune Guadeloupéenne de couleur.
Dès lors nous sommes devenus inséparables et au fil du temps, il me fit alors au moins trois importantes propositions :
1. Création d'une petite école primaire, ce qui fut fait chez les Lacroix. sous la direction de Leonard Adonis. L'établissement reçut le nom d'« Ecole 1804 » et fut doté d'une petite bibliothèque de fortune constituée d'ouvrages de récupération.
2. Restructuration de l'ancienne association du quartier qui devint le « Club Jouvence » avec un comité directeur composé comme suit :
Président, Bertin Jean-Marie ;
Secrétaire culturel, Homère Saint-Léger ;
Responsable des loisirs et sport, Hubert Lacroix ;
Trésorier, Leonard Adonis
Secrétaire général moi-même.
Le club jouvence avait pour siège l' « Ecole 1804 » et commença par organiser des récitals de musique et de poésie et des conférences contradictoires faites par des aînés tels que André Balay et Hubert Legros dont les débats portèrent sur le mouvement révolutionnaire de 1946. Ce fut un succès total.
3. Etablissement d'un programme de coopération avec le groupe Jeune Culture de Charles Adrien Georges dit Charlie.
Certains suiveurs qui ont le plus profité de notre action trouvaient encore moyen de déclarer que Saint-Léger formait avec moi un tandem, comme si nos efforts ne concernaient que nous deux. En fait nous constituions une véritable force d'entrainement qui soulevait peut être la jalousie mais en tout cas l'admiration parmi nous.
Saint-Léger aimait la compagnie des politiciens et des intellectuels de gauche : André Balay et Hubert Legros bien sûr, tout comme Jacques Stephen Alexis. Celui-ci lui dédicaçait tous ses romans et fondait en lui de grands espoirs pour l'avancement des luttes démocratiques dans le pays.
C'est Saint-Léger qui a présenté Jacques Stephen Alexis à Charlie. Il m'a aussi mis en contact avec ce grand Romancier qu'il invita à prononcer une conférence sur la littérature Haïtienne au siège de la Société Nationale d'Art Dramatique (SNAD), situé sur la rue Capois. Alexis nous a alors communiqué l'adresse de ta Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique (FMJD) et de l'Union Internationale Des Etudiants (DIE) pour pouvoir nous abonner à leurs publications.
Parallèlement, Saint-Léger préparait le concours d'admission à la Faculté de Médecine. Il fut admis mais ne réussit pas à s’y maintenir par manque de moyens financiers. Il en sortait quand j'y entrais. J'ai dû m'incliner également devant les mêmes difficultés. Saint-Léger s'est alors réorienté un peu plus tard vers la Faculté de Droit et moi-même à la Faculté Dentaire. Tout en nous focalisant sur le mouvement estudiantin naissant.
La campagne électorale pour la succession de Paul Magloire à la présidence de la République avait pris dans notre camp un tournant inattendu en 1957. Saint-Léger soutenait Clément Jumelle, le candidat de l'aile réformatrice de la bourgeoisie terrienne. Il s'était brouillé avec Jacques Alexis que René Depestre accusait d'être un partisan camouflé de Louis Déjoie qui portait les couleurs de la bourgeoisie commerçante et industrielle dans la campagne électorale. Saint-Léger s'était également brouillé avec Charlie qui s'était rallié au leader populaire Daniel Fignolé. Aucun d'entre nous ne parlait de François Duvalier, le chef de file de la petite bourgeoisie consumériste, que l'on croyait battu d'avance comme Daniel Fignolé. Pour ma part, j'observais l'expectative dans cet imbroglio politique, ayant adopté la formule : « tous contre Déjoie ».
C'est ce qui s'est passé dans un premier temps quand Fignolé, avec l'accord de Jumelle et de Duvalier, fut choisi comme président provisoire par les militaires pour écarter Déjoie. Mais quelques jours plus tard, Fignolé fut abandonné par ses compétiteurs entre les mains de l'armée qui prit le pouvoir et organisa des élections truquées en faveur de Duvalier. Nous nous étions donc trompés sur la capacité et l'habileté politique dont fit preuve Duvalier pendant la campagne électorale !
Cependant, malgré l'effervescence politique, nous sommes restés attachés, Saint-Léger et moi aux anciennes valeurs universitaires, comme la plupart des jeunes de notre âge. Les blocs électoraux qui soutenaient dans les facultés les différents candidats à la présidence, s'étant transformés en associations après la victoire de Duvalier, nous nous acheminions vers la création de l'Union Nationale des Etudiants Haïtiens (UNEH) dont le premier congrès eut lieu en Mai 1960. A cette occasion, je fus élu Responsable des Affaires Internationales de l'UNEH...
Au moment de la grève de l'UNEH (22 Novembre 1960 - 13 Mars 1961), je vivais dans la clandestinité. Saint-Léger me servait alors d'agent de liaison avec ma famille. Il fut arrêté en Janvier 1961 en lieu et place d'Antony (Toto) Guichard et libéré immédiatement. Mais il fut renvoyé du poste de professeur suppléant qu'il occupait à l'Ecole Tertulien Guilbaud.
Après la grève, c'est lui qui m'accompagna à l'aéroport quand je quittais le pays en Octobre 1961. Il est parti par le suite au Congo comme professeur à Léopold-Ville actuellement Kinshasa.
Il m'a rejoint en 1962 à Prague où je représentais l'UNEH auprès de l'UIE. Il bénéficiait d'une bourse d'étude du Gouvernement Tchécoslovaque.
Durant mon séjour à Prague, Saint-Léger m'a beaucoup aidé dans l'organisation du congrès constitutif de la Fédération des Etudiants Haïtiens en Europe (FEHE), en 1963. Il était inscrit à l'université du 17 Novembre où ses études furent couronnées par une maîtrise en Relations Internationales pour sa thèse sur la doctrine de Monroe.
Saint-Léger n'a pas quitté immédiatement Prague après ses études. En somme, il est resté une dizaine d'années dans la capitale Tchécoslovaque à laquelle il s'était attaché. Notre lutte commune pour le changement et le progrès s'était arrêtée là.
Mais on continuait à se voir soit à Paris soit à Port-au-Prince, et en tout cas à Bamako où il s'était installé avec son épouse Raymonde Seignon. Je travaillais alors à Abidjan, en Côte d'Ivoire.
Homère Saint-Léger était très amer sur la situation en Tchécoslovaquie qu'il connaissait bien pour y avoir vécu si longtemps. Il condamnait l'entrée des troupes soviétiques à Prague. Il remettait même en cause les fondements du système socialiste en Union Soviétique et critiquait souvent Lénine et plus particulièrement sa Théorie de l'Etat. Il était fondamentalement contre la violence, le droit de la force et la dictature sous toutes ses formes. Aussi, n'a-t-il pas été surpris par l'effondrement du mur de Berlin et la disparition du bloc soviétique. Il ne se disait plus marxiste-léniniste mais plutôt marxologue.
Dans le cas d'Haïti, il se lamentait sur les répressions sauvages et barbares organisées par Duvalier contre les combattants de la liberté. Il était cruellement affecté par la mort tragique de Jacques Stephen Alexis, Charlie, Gérald Brisson, Alix Lamaute, Toto Guichard et Hubert Legros. Il n'arrêtait pas non plus de dénoncer la lâcheté, la cupidité, l'ingratitude et l'hypocrisie de ceux qui nous combattaient en étant du même camp que nous.
Et puis... Et puis, il s'est éteint lentement. Il s'en est allé. Il est décédé dans l'honneur et la dignité durant son long séjour au cœur de l'exil.
Que Dieu ait pitié de son âme et que la terre malienne lui soit légère !
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