Toujours se méfier des Allemands....
C’était l’odeur qui l’ancrait immédiatement dans l’autre monde. Un mélange de soupe aux poireaux, de produits pharmaceutiques, de désinfectant de collectivités, de lessives et d’urine. Que se passait-il dans son cerveau pour que son pas devienne à chaque fois plus hésitant, sa cuisse plus lourde et son souffle plus haletant, dès qu’elle entrait dans la maison ? Il fallait qu’elle force pour avancer et mieux respirer. Le rite étant pris, elle pouvait alors repérer le tableau d’affichage qui annonçait les anniversaires du jour, le saint à fêter, le menu au déjeuner et au dîner, les différentes activités proposées aux résidents.
Elle s’arrêta devant ces renseignements destinés aux visiteurs de la maison Sainte Blandine. Philippine Meyer, 92 ans et Ernestine Klein, 87 ans allaient être honorées. Anne connaissait bien madame Klein, de la chambre 107, voisine de celle de son père. Elle la trouvait, presque à chaque fois qu’elle arrivait dans le secteur Alzheimer, déambulant dans le couloir. Et aujourd’hui encore, elle glissait, hagarde, dans des charentaises à carreaux marron qu’elle perdait régulièrement. Anne lui adressa un bonjour en lui caressant légèrement la joue.
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« Vous allez bien madame Klein ? Vous faites votre petite promenade ? »
Nulle réponse. La résidente se tordait les mains et se mit à pleurer.
- « Qu’est-ce qui ne va pas, madame Klein ? Vous voulez que je vous raccompagne dans votre chambre ? »
Une aide-soignante arriva, prit par la main Ernestine, lui fit faire un demi-tour et sans vraiment regarder Anne :
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« Votre père n’est pas très en forme depuis ce matin. Je lui ai laissé son repas, mais il n’a rien avalé. Si vous réussissez à le faire manger, ce serait bien. »
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« Merci Antoinette. C’est gentil. Je vais aller le voir tout de suite. »
Anne ouvrit la porte avec précaution et trouva son père, assis dans son fauteuil, comme d’habitude, le regard tourné vers la fenêtre. Son plateau-repas, auquel il n’avait pas touché, sur la table, contre le mur. Un mur sans décoration aucune, sans photo. Aucun objet, aucun livre. Un lit étroit, une table de chevet garnie d’un gobelet plastique fermé d’un couvercle en plastique lui aussi, de couleur indéfinissable. Un placard fermé à double tour auquel on avait enlevé les clefs. Et une large porte qui donnait sur une salle d’eau comme on l’appelait ici.
Les premiers temps, elle avait essayé d’égayer cette chambre malgré les recommandations du personnel soignant qui lui avait affirmé que c’était inutile. Et effectivement, c’était inutile. Son père cassait tout, tordait tout, déchirait tout, détériorait tout, perdait tout. On lui avait même enlevé le papier toilette car il le déroulait entièrement avant de le jeter dans la cuvette des W.C. ou avant d’en faire de multiples confetti qu’il semait derrière lui, lorsqu’il marchait dans les couloirs de l’étage.
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« Comment vas-tu papa ? Tu n‘as rien mangé ? Viens, je vais t’aider, dit Anne d’un seul jet sans vraiment lui laisser le temps de réagir et tout en lui appliquant deux grosses bises sonores sur les joues. Je t’ai apporté ton dessert préféré. Regarde. »
Anne lui montra une boîte emballée à l’ancienne, avec un papier blanc qui montait à l’assaut de la gourmandise retenue par un joli flot rose, comme on disait en Lorraine.
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« Tu as vu ce joli flot ? Tu te souviens papa de ce mot ? Comme on avait ri avec les Leblanc qui venaient de Paris. »
Le père d’Anne s’était mis à bredouiller en avançant la main vers le paquet.
- « Ce sera pour le dessert papa. Viens, lève-toi, je vais t’aider. Tu vas t’asseoir sur la chaise et on va manger tous les deux. Il y a une bonne purée avec une escalope de veau. »
Anne vérifia ce qu’il avait aux pieds. Des sandales sans chaussettes qui laissaient voir des orteils aux ongles cassés, jaunis, striés. Une mauvaise circulation lui gonflait les chevilles. Elle allait devoir encore appeler le podologue. Elle attacha tout d’abord les languettes de ses chaussures et se plaça devant lui, le dos bien droit, les genoux pliés à 90° comme on le lui avait appris, pour l’enlacer, ses mains sous les omoplates. Son père comprit, il la prit par le cou.
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« On y va papa. Tu te lèves. » Et elle poussa sur ses propres jambes ce qui entraîna son père. Il était debout, à peu près stable. Elle relâcha son effort. Ils firent quelques pas. Le plateau-repas l’attira. Il tendit sa main vers la purée.
- « Attends, papa. On va s’asseoir d’abord » et elle recommença à le guider lentement mais fermement. Elle eut à peine le temps de poser une deuxième chaise à côté de lui que son père avait déjà plongé la main dans la purée froide et se léchait les doigts.
Anne ne montra pas son irritation ; elle saisit un rouleau de papier, lui essuya les doigts et lui glissa dans la main droite une cuillère. Alors commença la « becquée ». C’est lui qui tenait le couvert, mais c’est elle qui imprimait le mouvement, le rythme. Aujourd’hui, elle n’avait pas à appuyer sur la lèvre inférieure pour qu’il comprenne. Il happait et avalait sans régurgiter, sans tousser.
Votre père ne réussit pas à manger lui avait dit l’aide soignante dès son arrivée dans le service. Anne hocha la tête imperceptiblement. Comment pouvait-il manger seul ? Personne ne prenait le temps de le nourrir. Quelquefois, on l’installait dans la salle de restauration commune mais si Anne arrivait plus tôt que d’habitude et l’apercevait au milieu des autres résidents, bavant, une serviette nouée autour du cou, elle en était bouleversée. Elle ne s’y faisait pas. Non. Elle ne s’y faisait pas. Elle ne pouvait s’empêcher de revoir son père, il y a quarante-cinq ans, s’occupant de sa première petite-fille, sa propre fille. C’est lui qui lui donnait la « becquée ». Une cuillère pour maman. Une cuillère pour papi. Une cuillère pour le gros ours. Une cuillère pour madame Yolande !...
Il y a quarante-cinq ans, le jour où sa fille est née, le 12 février 1969, son père resta toute la journée chez lui, sans donner signe de vie. Il ne voulait pas les voir, ni l’une, ni l’autre.
Il vint deux jours plus tard à la clinique. Très en verve. Sans le savoir, Anne commençait sa dépression post-partum. Elle l’aurait bien passé par la fenêtre son père, ce jour là. Il parlait, parlait, ne comprenait rien, ne voyait rien. Elle aspirait au silence. Elle avait eu besoin de lui quarante-huit heures auparavant, mais pas ce jour là. Elle n’avait jamais été aussi seule. Sa mère, décédée quand elle était petite, lui manquait. Et le salaud qui l’avait mise enceinte… Où était-il ? Savait-il seulement qu’il était père ? Comment était-ce possible que d’un homme aussi monstrueux puisse naître une aussi jolie petite fille ? Heureusement que les copines avaient été là, pendant toute sa grossesse, avaient veillé sur elle. Sa fille n’avait pas eu de père, mais elle avait eu une farandole de mères qui à tour de rôle la cajolaient, la berçaient ; si elles avaient pu, elles l’auraient toutes allaitée, deux ou trois d’ailleurs l’avaient mise au sein.
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« Mais qu’est-ce que tu fais, papa ? »
Son père s’était mis à se déshabiller. La bonne sœur lui avait déjà à maintes fois fait la même remarque montant sur ses ergots, lui semblait-il : « On ne pourra pas le garder, si ça continue… On ne peut tolérer qu’il se déshabille, à n’importe quel moment de la journée… et de la nuit, devant n’importe qui… Il pourrait très bien y avoir des enfants… »
Des enfants ! Elle n’en avait jamais vu… Depuis le temps qu’elle venait… Les enfants d’aujourd’hui n’ont plus ni grand-père ni arrière grand-père. Ils n’ont plus le temps. Entre le cours de violon, la semaine de ski, la séance d’orthodontie ou d’orthophoniste, les cours particuliers, de rattrapage, de remise à niveau…
Anne reboutonnait la chemise de son père, lui rajustait ses bretelles.
- « Mais qu’est-ce que tu fais papa ? »
- « Il est l’heure… Où est la voiture ? Tu l’as laissée au garage ? Il va faire noir. J’ai peur que ta mère soit en colère contre nous. »
Inutile de lui répondre. Que pouvait-elle lui dire ? Pouvait-elle lui rappeler la dure vérité ? Maman n’est plus là. Ta femme n’est plus là. Elle est morte il y a plus de cinquante ans. Tu n’as plus de voiture. Tu ne serais plus capable de conduire. Tu es enfermé à tout jamais dans cette maison qui est ton mouroir. Plus rien ne vit. Plus personne n’espère. Il n’y a que moi qui vienne te voir. Tout le monde t’a oublié. On ne t’aimait que lorsque tu étais puissant, intéressant, lorsque tu pouvais rendre service, lorsque tu n’étais pas avare de ton temps, lorsque tu savais distribuer bons mots et prébendes, lorsque tu étais un hôte de qualité qu’on s’arrachait pour sa culture, pour son talent oratoire. Mais aujourd’hui…. On t’a oublié papa. Je ne m’humilierai plus à téléphoner aux uns et aux autres pour qu’ils te rendent visite ne serait-ce qu’une petite heure. Même Baptiste, ton meilleur ami, papa, t’a oublié. Pourtant ! C’est toi qui l’as formé, ce jeunot. C’est toi qui lui as tout appris, la médecine et la philosophie. Il en a passé des soirées à la maison à t’écouter, à s’enrichir, à se fortifier, à devenir un humaniste, lui qui ne savait rien, n’avait rien vu, n’avait rien lu. Lui qui pensait être le nombril du monde parce qu’il avait travaillé six mois en usine. Saint Augustin, c’est toi. Guitton, c’est toi. Raymond Aron, c’est toi. Renan, c’est toi. Le père Pouget, c’est toi.
- « Ne t’inquiète pas papa. La voiture est au garage. Elle ne craint rien. Nous, nous restons ici ce soir. Nous dormirons ici. Il vaut mieux. »
- « On a déjà mangé ? On va au restaurant ? Ta mère ne va pas tarder. Donne-moi mon manteau. »
- « je t’en prie papa… Reste assis. Tu es bien là… Tu as déjà mangé. Regarde… Je t’ai apporté des éclairs au café. C’est ton dessert préféré. »
Son père changea de visage. Elle connaissait bien ce regard qui subitement devenait mauvais et lui tordait l’estomac. Elle ne pouvait plus l’arrêter. C’était trop tard. Elle n’avait plus qu’à faire le dos rond et attendre que la tempête glisse. Mais alors que son père jeta à terre avec une force inattendue l’assiette qu’il avait devant lui, Anne se sentit tout à coup extrêmement fatiguée. C’était trop. Elle sentit des larmes qui montaient, elle craignait de se laisser aller, d’éclater en sanglots, elle s’efforça de les bloquer mais des hoquets la secouèrent et un rire ridicule sortit de sa gorge sans qu’elle pût le maîtriser. Son père leva la main comme pour la battre. Elle le retint sans ménagement et s’en voulut aussitôt.
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« Tu n’es qu’une putain. »
Le mot la cingla. Elle eut l’impression d’étouffer. Elle osa le regarder. C’était à nouveau un vieillard, malade de la maladie d’Alzheimer qui se tenait devant elle, un vieillard aux yeux éteints, silencieux, qui bavait, tremblait et se tordait les mains.
Anne lui essuya tendrement le visage, lui caressa les mains, ramassa les débris de l’assiette, et entreprit de lui donner la becquée.
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« C’est bon, hein, papa, l’éclair au café ! Mange doucement… Là, là, doucement… »
Il regardait avec avidité la deuxième pâtisserie qu’elle avait achetée pour elle en sachant qu’il la mangerait aussi. Tant qu’il y avait quelque chose sur la table, il mangeait. Il ne se rendait pas compte qu’il mangeait, alors il avalait tout. Un jour, alors qu’elle lui faisait faire une petite promenade dans le jardin, en fauteuil roulant, ses jambes ne le portant pas ce jour là, il s’était mis à manger les feuilles des arbres qu’il arrachait sur son passage.
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- « Doucement, papa. Attends un peu. Avale ce que tu as dans la bouche. Tu as soif peut-être ? »
Anne chercha des yeux son gobelet qui l’écœurait à chaque fois qu’elle l’avait dans les mains.
Une fois encore elle ne put s’empêcher de revoir son père s’occupant avec tant de minutie du lavage des verres. Lorsqu’ils attendaient des invités, c’était elle Anne qui dressait la table mais son père ne lui laissait pas toucher les verres. Il en avait toute une collection. Le vin et les verres, c’était sa marotte. Du plus beau cristal. Des plus fins. Même pour un peu d’eau, même s’il était assoiffé, il choisissait son verre.
Avec une petite grimace, elle reposa le gobelet en plastique.
- « J’en ai pour une petite minute, papa… Sois sage. Je vais demander un beau verre pour que tu puisses boire. Non. Ce ne sera pas du Daum… mais il sera transparent. »
Anne sortit de la chambre et se dirigea vers la salle du personnel où elle était sûre qu’elle trouverait quelqu’un. Elle s’en voulait un peu de déranger la fille qu’elle allait trouver là, en repos pour le moment, mais comment faire autrement. Il y avait si peu de personnel qui ne savait où donner de la tête.
- « Excusez-moi mademoiselle… Voulez-vous avoir la gentillesse de me donner un verre s’il vous plaît. »
La jeune femme à qui elle s’était adressée était en train de consulter son portable, une revue people ouverte devant elle. Il lui sembla qu’elle était légèrement agacée.
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« Vous avez un verre dans chaque chambre, » lui répondit-elle
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« Oui, oui, bien sûr, mais… Excusez-moi d’insister… J’en aurais voulu un en verre. »
Sans regarder Anne, elle lui dit d’aller en prendre sur le chariot de service, au fond du couloir.
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« Merci infiniment. Excusez-moi de vous avoir dérangée. »
Le chariot était bien à la place indiquée, chargé de piles d’assiettes et de tasses, déjà prêt pour le goûter. Elle trouva aussi des verres. Elle en prit un et revint sur ses pas. Par la porte entrouverte, elle vit son père qui n’avait pas bougé. Elle le regarda sans se montrer.
Il lui en coûtait à chaque fois de demander, de quémander, de dépendre des autres. Fasse le Ciel qu’elle meure brusquement pensa-t-elle. Elle ne voulait pas infliger sa déchéance à sa fille. Elle voudrait lui faire le plus beau cadeau qui soit après lui avoir donné la vie : lui donner sa mort. Une mort tranquille. Une mort ordinaire. Un jour où il fera beau dehors. Un jour où il y aura du vin dans la cave. Un jour où il y aura du pain frais. Un jour où les blés seront beaux. Un jour où la vigne sera belle. Un jour où les oiseaux chanteront, où les enfants riront. Elle lui donnera sa mort après lui avoir donné la vie. Elle partira en fumée de préférence. Il n’y aura pas de mots. Il n’y aura pas de pleurs. Il n’y aura pas « hier ». Il n’y aura que « demain ».
Anne eut envie de sourire. Mais la vue de son père qui s’était mis à manger sa serviette en papier la remit brusquement dans la réalité. En même temps qu’elle se précipitait vers lui, elle entendit son portable vibrer. Elle songea d’abord donner à boire à son père. Il faudrait ensuite le recoucher, il allait être vite fatigué.
Mais la curiosité l’emporta. Elle ouvrit son sac et s’empara de son téléphone portable.
« rappelle-moi. »
Elle fit un numéro. C’était Baptiste.
Baptiste ? Que lui voulait-il ? Un remords ? Il vient rendre visite à son ancien patron ? Il vient faire amende honorable ?
« Allo ! Anne ? Tu es auprès de ton père ? Tu sais… J’ai tellement de travail… Je n’ai pas un instant à moi… Mais… dès que je peux, je viendrai un jour. Je sais de toute façon qu’il est bien soigné et que tu es une fille aimante. Tu as toujours été tellement bonne ! Est-ce qu’il dit encore « faut toujours se méfier des Allemands… » lorsqu’il évoque le nom d’Alzheimer, avec de la malice plein les yeux ? Qu’est-ce qu’il a pu nous faire rire avec ce bon mot ! Non ? Il a oublié qui était Alzheimer ? Comme ses cinq ans de prisonniers ? Un jour, je viendrai le voir, c’est sûr.»
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