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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Haïti en route vers une nouvelle farce électorale - Par Leslie Péan

Publié par Leslie Péan sur 19 Mars 2015, 10:03am

Catégories : #L.PEAN chronique

La population boycotte la farce électorale

La population boycotte la farce électorale

 8 mars 2015,

       

            Dans son histoire chaotique, Haïti a souvent organisé des élections sur mesure en exploitant un processus électoral vicié dans son essence. Sous le tyran François Duvalier, les élections sont organisées sans listes électorales et avec bourrage des urnes. Les résultats sont connus d’avance. Aux élections de 1961, Duvalier est réélu pour 6 ans avec 100% des votes. À l’occasion du referendum de 1964 pour la présidence à vie, les résultats sont : 99.8% oui et 0.2% non.  En s’appropriant le pouvoir à vie et de manière héréditaire, Duvalier rationalise le pouvoir comme valeur suprême dans les consciences. Il s’est développé dans la classe politique la conception absurde qu’on doit acquérir le pouvoir par tous les moyens. Ainsi, Duvalier exploite « le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite[i]. »

Avec cette façon de voir, la fraude est inscrite dans le processus électoral à toutes les étapes autant dans l’émission de la carte électorale que dans la création du fichier électoral, autant dans la gestion du scrutin que dans la proclamation des résultats. Ces élections sur mesure ne font qu’exacerber les tensions qu’elles auraient dû calmer. Quand il y a une exception, alors les forces du statu quo s’organisent avec l’armée et tuent les électeurs comme aux élections de novembre 1987. Avec la même désinvolture pour le crime, les forces populistes qui s’imposent aux élections de 1990 ne peuvent empêcher la réactivation du dispositif sanguinaire qui aboutit au coup d’État du 30 septembre 1991.

 

Lumpenisation des masses et des élites

 

La dépravation des esprits réalisée systématiquement par les 30 ans de Duvalier n’a pas fait que promouvoir la culture des tours de reins (gouyades) de Ti Simone sous de multiples déguisements. Le duvaliérisme a lumpenisé la pensée et le mode d’action politique. La corruption idéologique est allée plus loin que les danses endiablées du lumpenprolétariat en guenilles dans les carnavals. Duvalier n’a pas uniquement déchiqueté la société haïtienne avec la sauvagerie de ses tontons macoutes, forçant même ses adversaires à participer à la conspiration du silence. Ses pratiques impitoyables de malheur ont excellé dans l’apologie de la médiocrité. Ti Bobo a remplacé Price Mars. En provoquant la fuite des cerveaux, Duvalier s’en est pris aux fondamentaux de la société haïtienne tout en facilitant l’avènement de la dimension ludique et distractive à la Sweet Micky. Cette opération de délitement des valeurs et de dénaturation de la vérité a contaminé la jeunesse. C’est ce qui explique l’échec programmé de toute façon de ceux qui épousent aujourd’hui  la maudite cause des tontons macoutes.

La lumpenisation des campagnes a eu lieu à travers l’accaparement des terres de l’État par les tontons macoutes à la Zacharie Delva dans l’Artibonite[ii] ou les pratiques d’extorsions d’un Astrel Benjamin dans le Sud.  Sans compter, après 1986, les massacres de paysans de Jean Rabel, Milot, Piatre, Labadie et Gervais par les grands dons qui sont documentés par les organisations telles que Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen[iii]. Duvalier a procédé à une lumpenisation extrême de la population en faisant venir dans les villes des milliers de paysans, au cours des 22 mai, 22 septembre et autres 22, lesquels vont constituer les bidonvilles dans toutes les agglomérations urbaines. Exploitant à mauvais escient les croyances animistes populaires, Duvalier a renforcé une logique porteuse de représentations archaïques du monde comme fondement d’une politique d’intimidation, de peurs et de crimes.

La déliquescence qu’on constate aujourd’hui est le résultat de la politique de lumpenisation systématique appliquée par Duvalier pour constituer la base de masse du fascisme tonton macoute. La corruption envahit l’espace social et tout est dénaturé. Le duvaliérisme provoque la décomposition des classes sociales et l’installation d’une pourriture qui se répand et dirige la société. Il s’en suit la clochardisation de l’État qui fait la promotion du nivellement par le bas en tordant le cou à la qualité et en légitimant l’arbitraire. Politique de lumpenisation des masses mais aussi et surtout des élites. 

 

L’encanaillement macoute

 

L’échange, par émissaires interposés, entre la première dame Michèle Bennett et le propriétaire de l’entreprise d’aménagement paysager Oasis, Pierre David,  est à cet égard significatif. C’était à l’occasion du transfert des restes de Toussaint Louverture au Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH) en 1983. Désireuse d’embellir les environs du musée, Michèle Bennett fait demander à l’entrepreneur de poser des rouleaux de gazon à la dernière minute. À la réception du devis qu’elle juge exagéré, la première dame s’exclame :

— David fou ? Eske se ak pwèl milatrès lap fè travay-la (Est-ce que le travail sera fait avec des poils de pubis de mulâtresses).

Se ravalant à son niveau, l’entrepreneur répond du tac au tac :

— Si c’était le cas, ça aurait coûté moins cher.

Elle revient à la charge. 

— Comment ça ? Kote’l tap jwenn yo ? (Où les trouveriez-vous ?)

— Dans les boites de putes dominicaines de la route de Carrefour !!! et ailleurs.

L’encanaillement macoute s’était donc propagé jusque dans les salons du Palais national. Avec son cortège de vulgarités, de grivoiseries et de grossièretés.

Après 1986, les duvaliéristes ont résisté avec le concours des militaires, des « attachés » et autres groupes paramilitaires qui ont semé la violence systématique du moins jusqu’en 1994. Et même après, ils ont continué d’occuper une place importante dans l’imaginaire collectif et la réalité avec les « chimères », en attendant de trouver le candidat Sweet Micky aux reins ondulants, pour relever la tête.

Au fait, le courant du gauchisme chrétien qui a pris la relève a avancé sur le même terrain en croyant « promouvoir le lumpenprolétariat pour en faire l’avant-garde des forces du changement[iv]. » Haïti n’est pas parvenue à une reconversion des mentalités héritées du duvaliérisme criminel. Sur le plan électoral, la culture de lumpenisation se lit dans les multiples reports des échéances électorales, les magouilles de la classe politique et le spectacle de la fraude parfois exhibé avec des applaudissements frénétiques. C’est ce que René Préval exprimait en disant : « les élections, je ne suis pas sûr de maitriser les détails techniques pour les organiser … mais je sais seulement comment les gagner »[v]. Superbe !

 

La population boycotte la farce électorale

 

Depuis le massacre des électeurs à la Ruelle Vaillant du 29 novembre 1987,  les élections ne suscitent pas l’enthousiasme de la population. On peut en juger par les taux de participation qui sont de 4% en 1988, 60% en 1990,  31% en 1995,  8% en 2000, 60% en 2006 et enfin 23% en 2010, soit une moyenne de 31% de participation aux élections présidentielles depuis la fin de la dictature duvaliériste en 1986. En clair, la population boycotte la farce électorale.  Le CEP qui aurait dû être permanent tel que stipulé dans la Constitution de 1987 continue d’être provisoire gaspillant ainsi les ressources  financières du pays. D’ailleurs, c’est la mendicité internationale qui finance les élections.

La comédie ne s’arrête pas là. Le CEP décide de disqualifier les candidats qu’il veut dans l’arbitraire total. Lors des élections de 1990, le candidat Leslie Manigat est disqualifié par le CEP sous le prétexte qu’il est un ancien président et doit attendre cinq ans avant de pouvoir se présenter à nouveau comme candidat selon la Constitution de 1987. En même temps, le CEP refuse de considérer Leslie Manigat comme le président légitime d’Haïti. La magouille triomphe à plusieurs niveaux.

Pour parfaire le dispositif, le gouvernement de Mme Ertha Pascal Trouillot, préoccupé par la situation, règle le tout à l’amiable en procédant à la révocation de deux juges à la Cour suprême.  Le pays est témoin : toute poursuite judiciaire contre le CEP est impossible. Victime de sa « percée louverturienne » lors des élections bidon du 17 janvier 1988, en tant qu’homme de culture averti, Leslie Manigat peut comprendre ce marquage serré. Puis, c’est l’insécurité qui augmente avec les forces paramilitaires des « attachés » qui assassinent le syndicaliste Jean-Marie Montès et le conseiller d’État Serge Villard, également membre du CEP.  Enfin c’est l’intervention des puissances étrangères dans le processus électoral avec M. Raphaël Dufour, ambassadeur de France, qui déclare Aristide le vainqueur du scrutin au premier tour avec 67%. Rideau !  Un scénario qui se reproduit aux dernières élections de 2010 organisées par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) de Gaillot Dorsainvil et Pierre-Louis Opont. Alors, la Communauté Internationale (CI) descend dans l’arène ouvertement et choisit le gagnant. Une vraie mascarade. Martelly est déclaré le gagnant avec aussi 67%.

 

Le moule infernal

 

Sous le titre « Crise électorale et effet d’hystérésis », publié dans AlterPresse, nous avions alors écrit le 18 décembre 2010 :

« Le groupement INITÉ, érigé en un véritable parti de la méchanceté, a décidé, une fois de plus, de voler les élections. Une fois de plus, disons-nous, en faisant appel à la mémoire, cette tablette de cire molle selon le mot prononcé par Platon dans le Théétète. La catastrophe électorale du 28 novembre 2010 a eu des antécédents, d’abord en 1997 et en 2000 à l’occasion d’élections frauduleuses organisées par le président René Préval, puis en 2006 lors des élections présidentielles. Lors des élections législatives de Mai 2000, on se rappelle que Léon Manus, âgé de 76 ans, président du Conseil Électoral Provisoire (CEP) avait dû s’exiler aux États Unis. Il devait s’expliquer, dans une lettre à Colin Powell, Secrétaire d’État américain, en date du 27 décembre 2000, pour dire qu’il avait fui pour avoir refusé de diffuser les résultats frauduleux que le président René Préval lui avait sommé de déclarer[vi]. »

Ce sont ces traditions de brigandage venant de gens à tout faire agissant parfois comme des bêtes sauvages qui ne sont plus acceptables et qu’il faut bannir.  On comprend ainsi le mot du Dr Charles Manigat le 6 février 2015 s’exclamant : « Qu'est-ce que vous revenez faire au CEP, Opont ? »[vii]. Le Dr Charles Manigat s’en prend à Pierre-Louis Opont, ancien directeur général du CEP de 2010, devenu président de l’actuel CEP appelé à organiser des élections générales en 2015. C’était à l’Université Quisqueya à l’occasion de la table ronde sur le thème « Qui élit nos présidents ?»  Nous persévérons à continuer avec le moule du système criminel instauré depuis l’occupation américaine de 1915-1934.

Ce moule infernal longtemps dans les mains de l’armée d’Haïti produit les incohérences d’un ordre mental qui ne peut pas se remettre en question et qui se reproduit de génération en génération. Avec les mêmes manipulations et les mêmes pratiques vides de sens. Qui ruinent tout espoir d’un lendemain meilleur pour une population aux abois. Avec comme l’a souligné Ricardo Seitenfus, ancien représentant du secrétaire général de l'OEA en Haïti, une communauté internationale complice dans l’organisation de mascarades électorales qui coutent cher, soit « 44 dollars le vote valide en Haïti contre 2 dollars pour un vote valide dans un pays comme le Brésil[viii]. »

 

Arriération mentale et infantilisme

 

Le décret électoral de 2015 est muet sur le vote des Haïtiens de la diaspora[ix]. Les mêmes réflexes archaïques d’ingratitude et de haine prévalent. Comme nous l’avons signalé antérieurement, on est en droit de se demander si « Haïtien signifie haïr les siens »[x]. Comment des gens qui contribuent à hauteur d’un tiers du produit intérieur brut (PIB) haïtien peuvent-ils être exclus de la gestion de la cité ? Quelle tournure d’esprit peut conduire à tenir à l’écart des émigrés haïtiens sans lesquels plus de la moitié du pays serait morte de faim et de soif ? Cela ne saurait être de la négligence puisque la question ne cesse d’être soulevée depuis 1986 et  au cours des cinq élections présidentielles réalisées depuis 1990.

Le refus d’accorder une attention aux droits politiques des Haïtiens de l’extérieur est le reflet d’une mentalité pique-assiette, qui ne voit dans la diaspora qu’une « vache à lait », comme le mentionne Charles Ridoré[xi]. Les Haïtiens de l’extérieur paient pour des parents et amis les frais scolaires, le loyer, la nourriture, les factures téléphoniques, les frais de santé et n’ont droit à aucune considération. De plus, ils ont été la cible de la première mesure arbitraire du gouvernement Martelly qui a imposé la taxe sur les appels téléphoniques entrants et les transferts financiers.

On ne saurait comprendre cette obstination à refuser le droit de vote aux émigrés haïtiens alors que, selon l'Institut international pour la Démocratie et l'Assistance électorale (IDEA)[xii], 115 pays à travers le monde comme la France, les Etats-Unis d’Amérique, l’Australie accordent le droit de vote à leurs expatriés. Parmi ces pays, 28 en Afrique (dont Afrique du Sud, Mali, Soudan, Namibie, Guinée, Kenya, Ghana, Sierre Leone, Sénégal, etc.) et 16 dans les Amériques accordent le droit de vote universel à leurs ressortissants à l’étranger. En République Dominicaine, le Parlement a sept (7) députés qui représentent les Dominicains vivant à l’étranger.

En Haïti, on est dans la schizophrénie totale face aux Haïtiens vivant à l’étranger. Surtout quand on sait qu’il existe un Ministère des Haïtiens vivant à l’étranger (MHAVE). Pourquoi les gouvernements haïtiens s’accrochent autant à l’arriération mentale et à l’infantilisme ? Il faut secouer le cocotier. Les élections ont ruiné les espoirs du peuple à élire des gens pour défendre ses intérêts. Et dans des biens des cas, le remède s’est révélé pire que mal. Dans ce genre de situation, les élections sont non seulement vidées de leur sens mais elles discréditent la communauté internationale comme c’est le cas aux élections de 2010 dénoncées par Ricardo Seitenfus[xiii]. Les barbares qui ont tué les électeurs bénéficient de l’impunité et n’ont jamais été traduits en justice. Quant aux victimes, elles ont appris à se résigner à tout …. et à vivre à la merci de  leurs bourreaux.

En ajoutant à l’équation le rôle joué par les « agents exécutifs intérimaires » (AEI) dans les 140 cartels municipaux nommés par Michel Martelly pour remplacer les maires élus, la complicité agonisante et la mauvaise foi manifeste de la communauté internationale, on voit que les prochaines élections ne peuvent être qu’une farce monumentale. L’expérience historique révèle que rares sont les changements véritables dans la marche des sociétés qui sont sortis des urnes. Sans une révolution éthique, un soulèvement général de la population pour réclamer des changements significatifs dans le désordre actuel, les Haïtiens continueront d’être occupés par la communauté internationale qui assiste impuissante au maintien du désarroi quand elle ne l’impose pas carrément aux élections comme on l’a vu en 2010.

 L’autre choix est celui de mourir à petits feux ou d’aller mourir en haute mer et dans les pays de la région à la recherche d’une meilleure vie. Un sursaut est nécessaire pour sortir de ce cercle vicieux. Cela commence par une vraie déduvaliérisation et la critique systématique de la lumpénisation. Sinon, le peuple haïtien continuera de prendre ses distances avec la comédie électorale. Haïti est arrivée à un point de rupture où le dévoiement des rapports sociopolitiques et économiques commande une interrogation pour repenser l’organisation de la société. Il faut réaliser une « révolution éthique » avant les élections sinon celles-ci ne seront au mieux qu'une nouvelle farce électorale.

 


[i] Michel Foucault, « Préface à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari, L'Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie » dans Michel Foucault, Dits et Ecrits Tome III, texte n° 189, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001 (1ère Edition 1994), p. 134.

[ii]  Yves Sainsiné, Mondialisation, développement et paysans en Haïti : Proposition d’une approche en termes de résistance, Presses universitaires de Louvain, 2007, p. 182-184.

[iii] « Haïti-Paysannerie : Les 25 ans du massacre de Jean-Rabel », AlterPresse, 23 juillet 2012

[iv] Leslie Péan, « Une stratégie électorale pour l’avenir d’Haïti », AlterPresse, 2 août 2010.

[v] Gary Olius, « Elections en Haïti ou l’art de confisquer la participation populaire », AlterPresse, 9 février 2015

[vi] La lettre de Léon Manus à Colin Powell peut être lue en cliquant sur http://www.webster.edu/ corbetre/ha...

[vii] « Grand déballage pour savoir qui élit nos présidents », Le Nouvelliste, 06 février 2015.

[viii] Ibid.

[ix] Le Moniteur,  170è Année - Spécial No. 1, Port-au-Prince, 2 Mars 2015.

[x] Leslie Péan, « Le réflexe de rejet des Haïtiens de l’extérieur mis à l’épreuve », Alterpresse, 15 et 22/ 10/ 2011.

[xi] Charles Ridoré, « Réconcilier Haïti avec sa diaspora : un préalable à une refondation de la société ? » dans Jean-Daniel Rainhorn, Haïti Réinventer l'avenir, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2012, p. 269.

[xii] Voting from Abroad, The International IDEA Handbook, Stockholm, 2007, p. 3.

[xiii] Ricardo Seitenfus, HAITI: Dilemas e Fracassos Internacionais (Dilemmes et échecs internationaux en Haiti), Editora Unijui, Université de Ijui, Brasil, 2014; Lire aussi Ginette Chérubin, Dans le ventre pourri de la bête, Editions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, 2014 ; Lire enfin Louis-Joseph Olivier, « Les pays amis prennent la place des électeurs », Le Nouvelliste, 6 février 2015.

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L
Réponse à Sophonie et Lestrohan<br /> Le chaos insupportable vient du fait que l’esclavage a continué sous différentes formes en Haïti malgré la déclaration des droits de l’homme de 1793 l’abolissant à Saint Domingue. Haïti n’a pu jamais construire un État de droit. Ce n’est pas la loi qui gouverne la société mais la volonté du chef du jour qui a le monopole des armes et du pouvoir. Un tel arbitraire despotique est même encouragé par la communauté internationale pour ses intérêts mercantiles mesquins. Le remède fondamental est l’alliance entre les différentes catégories sociales qui ont signé l’Acte de l’Indépendance (mulâtres, nègres et blancs) pour atteindre des objectifs minimums tels que le règne de la loi, l’accès à la terre, l’éducation et la santé pour tous, la justice, la décentralisation, l’indépendance, la séparation et la limitation des pouvoirs, l’inclusion de la diaspora, la taxation progressive, etc. <br /> Les élites haïtiennes, n’ayant pas compris que la communauté internationale raciste était déterminée à faire échouer l’expérience haïtienne de liberté, n’ont pas forgé les instruments nécessaires et incontournables pour la croissance et le développement d’Haïti. Ces élites ont géré Haïti de la même manière anti-institutionnelle que le faisaient le Gouverneur général, représentant du roi de France et les colons. Il y a un refus des institutions et tout dépend de la volonté du chef du moment. La société haïtienne créée en 1804 continue la société esclavagiste de Saint-Domingue avec le racisme anti-noir, l’exclusion des bossales nés en Afrique, l’accaparement des 8000 propriétés qui appartenaient aux colons français par les généraux de l’armée indigène. D’un côté, qu’on se rappelle que Dessalines, ancien esclave de Toussaint Louverture, était déjà propriétaire de 30 sucreries dès 1801. Le caporalisme agraire obligeait les cultivateurs de travailler sur les anciennes plantations pour les nouveaux maitres. De l’autre, Boyer fait partie de cette autre aile des élites qui était prête à renforcer son pouvoir en acceptant la dette de l’indépendance. <br /> Haiti n’a jamais été une vraie république. La grande majorité de la population a été exclue des affaires nationales dès l’origine. Le capitalisme financier et les dettes accumulées par Haïti en 1825, 1874, 1875, 1896, 1910 et 1922 sous l’occupation américaine ont drainé tout le surplus à l’étranger et maintenu le peuple dans la misère.<br /> L’idéologie colonialiste esclavagiste a continué en Haïti après 1804. Les 500 000 restavèks dont une bonne partie sinon un cinquième vit à Cité Soleil sont la preuve la plus évidente.<br /> Le pouvoir politique est devenu le seul lieu de réalisation de soi. L’augmentation démographique, la diminution de la production agricole et l’exode des cerveaux sous la tyrannie des Duvalier ont créé l’anarchie que nous vivons depuis 1986. L’exaspération des luttes de pouvoir a atteint des sommets. Le modèle du pouvoir absolu et à vie instauré dès le gouvernement de Dessalines a été repris systématiquement pendant deux siècles. Même sous l’occupation américaine, les élections ont toujours été frauduleuses et déterminées par l’armée. Les présidents ont toujours refusé de respecter la Constitution et l’ont amendé pour se donner d’autres mandats. Les trois décennies de la dictature des Duvalier ont cassé la bouteille en des millions de morceaux qu’on ne peut plus recoller. S’il n’y avait pas les transferts financiers de la diaspora, la grande majorité de la population serait déjà morte de faim. <br /> Je salue toutes les âmes de bonne volonté qui essaient de faire quelque chose sans vraiment comprendre la nature du mal haïtien. Leurs efforts sont malheureusement des gouttes d’eau dans l’océan quand ce n’est pas carrément une action pour se donner bonne conscience. On ne peut pas transporter de l’eau dans un panier percé. Les actions micro qui peuvent être entreprises en Haïti pour soulager la misère de la grande majorité se heurtent tôt ou tard aux structures répressives bien ancrées dans l’État et la société. Ces structures ne veulent pas que les choses changent.<br /> Les réponses, remèdes, solutions, démarches, et autres actions concrètes, à faire et appliquer au mal haïtien sont multiples. Elles commencent par avoir des gens compétents et honnêtes dans l’administration publique afin que l’aide aille à ses vrais destinataires et qu’elle ne soit pas détournée comme c’est le cas avec les millions de la Croix Rouge ou encore les millions collectés après le séisme du 12 janvier 2010. Cela exige de la transparence dans l’allocation des fonds et la gestion des contrats. Cela passe par la participation des bénéficiaires dans l’identification, l’exécution et l’évaluation des actions réalisées. Un changement d’état d’esprit est la chose la plus importante dans ce processus pour lutter contre la culture de la pauvreté et de la mendicité qui s’est installée à tous les niveaux de la société.
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M
Pean s'est trompé lorsqu'il parlait des élections de décembre 1990. L'ambassadeur Dufour avait protégé Aristide en septembre 1991 pour empêcher les militaires de Cedras de l'assassiner tandis qu,aux élections de 90, c'est l'ancien président américain Carter qui avait voulu imposer Marc Bazin malgré le vote clair de la population à Aristide . Selon les témoignages de plusieurs observateurs , Carter aurait demandé à Aristide de se retirer au profit de Marc Bazin.
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S
Bonjour, j'ai mentionné votre message à Leslie Péan afin qu'il puisse vous répondre
L
oui, monsieur Péan, tout cela maintient La République d'Haiti dans un chaos insupportable pour tous. Mais, lorsque le médecin a diagnostiqué la maladie, il se doit de proposer un remède au malade ? <br /> La moitié du pays critique l'autre, défait ce que tente l'autre et cela depuis 215 ans que ça dure : la dette de la décolonisation n’explique pas tout, même si je la trouve scandaleuse et considère qu'elle a totalement plombé le pays pendant plus d'1 siècle. Mais, bon sang, pourquoi, Boyer a-t-il accepté une telle aberration ? Il n'avait tout de même pas la tète sur le billot !<br /> . Les jeunes que je côtoient sont fatigués et perdent tout espoir dans leur avenir et dans l'avenir de leur pays qu'ils auraient voulu servir. Avais-je raison déjà , quand je suis arrivée en Haiti en 2005 de penser après qq mois que , bientôt, il ne restera plus que les voyous et leurs sujets, les plus vulnérables, ceux qu'aucun Etat n'aura voulu accueillir ?<br /> Première République noire, Haiti ? je n'ose plus le dire dans mes conférences ou alors qu'on me dise quand ce pays fut une République ? <br /> L'un des premiers peuples à abolir l'esclavage ? et les restaveks, aujourd'hui, que sont-ils sinon des enfants, pour la plupart - pas tous, j'en connais même qui sont mieux traités que dans leur famille, mais il ne semble pas que ce soient la majorité - réduit en esclavage, exploités et, comble d'hypocrisie, qui suivent des cours dans des écoles totalement bidon, dirigées par des enseignants illettrés. Je crois même que c'est cette scolarisation hypocrite qui me choque le plus dans cette triste affaire.<br /> J'aime trop vos congénères, Monsieur Péan pour ne pas être en colère : ces enfants de Cité Soleil, scolarisés grâce aux actions de notre association en France, quel est leur avenir ? ( oui, oui, c'est à Cité Soleil que nous œuvrons et résonnent tragiquement à mes oreilles les ricanements de bien des "Vôtres bien comme il faut " Toutes les asso. étrangères "aident" Cité Soleil,ces vagabonds qui deviendront des bandits nous égorgerons" ( réflexion authentique que j'ai entendue de mes propres oreilles par des gens "bien comme il faut" qui n'auraient jamais risqué de salir leurs souliers dans les corridors de Boston ou de Cité Lumière) <br /> ces étudiants que j'aide parfois à préparer des concours et qui bien vite, réalisent qu'ils ne pourront valoriser leurs diplômes en Haiti et devront prendre, la mort dans l’âme, le chemin de l'exil, partir vrers l'inconnu, quitter leur famille, leurs amis, leur patrie ; est-ce une vie ??? " .Mon pays ! Ben, il va comme il va ! Moi qui étais si optimiste, qui croyais que le changement était possible!<br /> Je me demande si j'ai un avenir dans ce pays, si même si ce pays a un avenir!" " (mess de Sophonie 20 ans, 18 mars 2015)<br /> <br /> Monsieur Péan, comme vous le dira ce long mess. je ne vis pas dans les sphères de l'intellect., Haiti regorge de penseurs et ils ont tous raisons, mon grand age ( oui, oui) mes diverses expériences m'ont appris que seul "le faire" pouvait apporter qq changements dans le monde. S'il n'y avait eu que des architectes en Egypte, il y a 5000 ans, et aussi doué fut Imotep, les pyramides seraient restées au stade de jolis rêves. Si nous admirons ces merveilles aujourd'hui, c'est bien que des hommes " moins brillants" sans doute aux yeux des intellectuels de l'époque ont su mettre "en pierre" les pensées des "penseurs"<br /> Je vais sans doute vous scandaliser en vous avouant que je pense qu'Haiti "fabrique" bp trop d'intellectuels, ou d'hommes qui se prennent pour des intellectuels - qui papotent, qui barbotent, dépensent des sous des subventions étrangères en colloques, conférences ( et pas n'importe où, bien sur, là ou les locations des salles sont les plus chères, ça fait tellement chic. Pensez-vous que Oasis ou Convention Center, pourraient vivre des seuls touristes ? ) et on se régale ensuite de toute sorte de petites douceurs, dans un pays où tout le monde n'a pas la possibilité de manger une fois par jour ! Ça ne vous a pas gêné, quelquefois, tout cet artifice. Moi si, c'est pourquoi, je les boycotte, mais toute seule, un boycott à part vous donner bonne conscience ne fais pas avancer les choses.<br /> Ce long mess., Monsieur Péan, seulement pour vous demander, ce que j'ai demandé aussi à Lionel Trouillot en janvier, mais duquel je n'ai jamais reçu de réponse, quel remède, quelle solution, quelle démarche, quelle action concrète, envisagez-vous pour aller vers cette solution car vous le savez, monsieur, la critique est facile - elle est même à la portée de n'importe qui : je prends souvent les tap tap et je vous assure que chaque Haïtien sait très bien "taper", dénigrer, médire et calomnier, accuser son frère, son voisin, les hommes politiques et tous autre, sans autre preuve que celles de la rumeur ... et si les grands penseurs qui m'ont construite, Jésus, Gandhi, Martin Luther King s'étaient contentés de discours, comme de la fumée ils auraient disparu bien au delà de l'inaccessible éther.<br /> mh Lestrohan
Répondre
S
Idem. M. Péan vous répondra -ou pas-, je lui ai signalé votre message. Vos observations sont justes dans l'ensemble; Cependant, un intellectuel qui déjà analyse les réalités haïtiennes et dénoncent les dysfonctionnements. C'est déjà, surtout dans le contexte haïtien, un acte militant. Par ailleurs, il n'est donné à tout le monde d'être à la fois un penseur et un militant. Tout le monde n'est ni Jésus, ni Frantz Fanon, ni Sankara. A chacun de s'engager avec ses propres moyens et limites. De sorte que la société sera protégée des opportunistes qui montent sur les camions pour haranguer la foule. Puis, remontent dans leurs voitures blindées pour s'en retourner vaquer à leurs occupations.<br /> Merci pour votre participation

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