Une inoculation de « bleuite » sous contrôle au Venezuela
- 11 Sep 2019
Un mois s’est néanmoins déjà écoulé quand Guaido annonce que, s’appuyant sur un réseau de 250 000 volontaires, pas un de moins, une pseudo « aide humanitaire » (arrivée des Etats-Unis par avions cargo militaires) entrera au Venezuela par les frontières de la Colombie et du Brésil « sí o sí » – littéralement « oui ou oui », « que cela plaise (au pouvoir) ou non ».
Seul résultat concret de ce 23 février : un fiasco mémorable couronne l’opération. « Crise sur le gâteau », on va découvrir que Gaby Arellano et José Manuel Olivares, envoyés du président fantoche à Cúcuta (Colombie) pour coordonner ce show avant tout médiatique, se sont mis dans la poche une part substantielle des fonds destinés à le financer, qu’un des camions transportant « l’aide » a été incendié, côté colombien de la frontière, non par les forces de l’ordre bolivariennes mais par les nervis qu’a recrutés l’opposition [1] et enfin que les quelque dizaines de militaires vénézuéliens ayant commis l’imprudence de se rallier aux nouvelles « autorités » ont été abandonnés à leur triste sort, complètement à la dérive, en Colombie, par ceux qui les ont incités à déserter.
Le temps passant, et malgré ses rodomontades répétées de semaine en semaine – « On est là et on va y rester ! Tous dans la rue, pour la phase définitive qui mettra fin à l’usurpation ! » (6 avril 2019) –, l’ « effet Guaido » perd de sa force auprès d’opposants qui, de manière pour le moins irrationnelle, se sont laissés subjuguer par une icône fabriquée de toutes pièces, dont ils n’avaient jamais entendu parler six mois auparavant [2]). Il faut à Guaido tenter un coup de poker pour reprendre la main.
Le 30 avril au petit matin, il apparaît sur les réseaux sociaux, prétend parler depuis le cœur de la base militaire de La Carlota (Caracas) prise par les hommes en uniforme qui l’entourent (en plan serré), affirme pour le énième fois entamer la « phase finale » de son projet et soutient que l’armée a basculé en sa faveur (tout en l’appelant au soulèvement !) : « C’est le moment, lance-t-il sur Twitter. Les vingt-quatre Etats du pays se sont engagés sur le même chemin : il n’y a plus de retour en arrière. L’avenir nous appartient : le peuple et l’armée unis pour mettre fin à l’usurpation. » Assigné à résidence depuis 2017, le dirigeant de Volonté populaire Leopoldo López se tient à ses côtés et précise, lui aussi dans un tweet, avoir été « libéré par des soldats ».
Secrétaire général de l’organisation des Etats américains (OEA) et homme lige de l’administration Trump, Luis Almagro se félicite immédiatement de « la fin de l’usurpation (du chef de l’Etat légitime) ». De Bogotá, en impudent adepte du « droit d’ingérence », le président Iván Duque appuie le coup d’Etat. Son homologue brésilien, le boutefeu (dans tous les sens du mot) et nostalgique de la dictature militaire Jair Bolsonaro réitère sur Twitter son soutien à la… « transition démocratique en cours au Venezuela ». Depuis Washington enfin, la « troïka de la tyrannie » qui entoure Trump – John Bolton (conseiller à la sécurité nationale), Mike Pompeo (ministre des affaires étrangères) et Elliott Abrams (en charge du Venezuela) – presse Maduro de quitter le pays.
Ce « grand bluff » ne fait pas illusion plus de quelques heures : les « factieux » ne se trouvent pas dans la base aérienne de La Carlota, mais à proximité ; seule une poignée de militaires sans troupes les accompagne ; malgré les incessantes menaces provenant tant de Washington que de Guaido, la Force armée nationale bolivarienne (FANB) renouvelle son appui aux institutions légitimes ; échaudés, les antichavistes restent à la maison au lieu de déferler, comme on les y invite, dans les rues du pays.
Après un affrontement avec les forces de l’ordre – trois policiers et cinq militaires loyaux blessés par balle (dont deux très sérieusement) –, puis un bref repli par le quartier bourgeois d’Altamira – fief de l’opposition –, les putschistes se débandent et Leopoldo López échange son statut d’assigné à résidence, dans sa confortable demeure, pour un séjour « tapas et paella » (à durée indéterminée) dans l’ambassade d’Espagne, où il se réfugie.
Fin de cet épisode grotesque – mais très dangereux ! Guaido et les siens ont joué un petit jeu potentiellement mortel pour la vie de pas mal de Vénézuéliens. La même technique fut employée le 11 avril 2002 lors du bref coup d’Etat contre Hugo Chávez : diffuser un énorme mensonge – à l’époque, un faux massacre des manifestants de l’opposition par les « hordes » chavistes [3], aujourd’hui la prise d’une base militaire grâce à un supposé soulèvement de l’armée – avec comme unique objectif de faire basculer une masse critique d’officiers pas forcément « putschistes », mais peu désireux de se retrouver dans le mauvais camp en cas de chute de Maduro. Jouant de la carotte et du bâton pour se les rallier, Guaidó n’a-t-il pas proposé une loi d’amnistie accordant toutes les garanties aux responsables civils et militaires qui collaboreraient au « rétablissement de la démocratie » ? Ce genre de (ce qu’on n’appelait pas encore) « fake news » fonctionna au début des quelques heures de la séquestration de Chávez en 2002. Il tombe complètement à plat cette année. Fort heureusement ! Aujourd’hui comme hier, un renversement réussi du président constitutionnel ne peut mener qu’à un déchaînement de violence aux incalculables répercussions.
Que ses partisans locaux et ses soutiens étrangers le veuillent ou non, en interne l’ « opération Guaido » a définitivement atteint ses limites. C’est donc depuis l’extérieur des frontières que la déstabilisation du Venezuela doit s’organiser. Même si, et contrairement à une idée répandue, Caracas n’y est pas particulièrement isolée : quasiment les trois quarts de la « communauté internationale » – composée des 193 pays plus 4 observateurs [4] représentés au sein de l’Assemblée générale des Nations unies – reconnaissent Nicolás Maduro comme président légitime de la République bolivarienne du Venezuela et ignorent royalement Guaido. Mais les Etats-Unis et leurs alliés – avec, en tête de liste, l’Union européenne et onze pays néolibéraux latino-américains emmenés par les peu fréquentables Bolsonaro (Brésil) et Duque (Colombie) au sein du Groupe dit « de Lima » – font feu de tout bois pour occulter cette réalité. Aidés dans cette noble tâche par les « gatekeepers », rédacteurs en chef « pensée conforme » et autres journalistes des médias dominants.
Qu’on l’appelle comme on veut, « guerre non conventionnelle », « guerre hybride » ou « guerre de quatrième génération » (G4G) [5], l’agression contre la République bolivarienne a atteint des niveaux exécrables. A la « guerre économique » sournoisement menée de l’intérieur depuis 2013 par l’organisation de pénuries et les attaques contre la monnaie, se sont ajoutées, depuis l’Ordre exécutif signé par Donald Trump en aout 2017, des mesures coercitives unilatérales étatsuniennes s’apparentant à un véritable blocus. Actes de piraterie économique, ces mesures interdisent au système financier mondial de participer à toute opération de renégociation de la dette souveraine de Caracas (ou de la compagnie pétrolière nationale PDVSA), perturbent le fonctionnement de l’industrie pétrolière, principale source de revenus du pays, confisquent tous les avoirs de l’Etat vénézuélien présents à l’étranger (pour parfois les remettre, dans des conditions particulièrement scabreuses, aux représentants et « dirigeants » illégitimes nommés par Guaido).

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