Le passéisme historique est une marque indélébile de l’univers mental haïtien. Cette posture intellectuelle et morale trahit, chez nous, un paradoxe qui relève de l’extraordinaire et du l’art théâtral. Pourquoi les habitants du seul PMA de l’Amérique, plongé dans un gouffre économique à nul autre pareille, insouciant face à leur propre déroute sociétale et environnementale, nageant en pleines ténèbres dans un siècle de plus en plus engagé dans l’avenir, persistent-ils à se réfugier dans leurs exploits guerriers, leurs luttes de libération légendaires soit pour justifier leurs malheurs, pour se donner courage ou de manière plus sournoise, mystifier leurs échecs présents ? Peut-être est-ce parce que c’est notre seul refuge, la seule réalisation en deux siècles dont nous pouvons en être fiers, ainsi désemparés que nous sommes par rapport au processus sans précédent de notre effondrement en tant que nation, impuissants, nous nous accrochons à cette hallucinogène, nous sniffons désespérément cette drogue pour pouvoir soutenir du regard les cruautés que nous vivons à présent.
Cette attitude, cependant, ne nous ait guère profitable, pour ceux qui gardent encore l’espoir, les derniers rares combattants qui pensent encore à des lendemains meilleurs, les repères glorieux du passé ne peuvent pas être une argumentation pour soulager notre conscience, justifier notre honte et notre paralysie scientifique et intellectuelle à déclencher une véritable lutte sans merci face aux soubresauts d’un système d’exclusion à bout de souffle en manque de renouvellement. A chaque fois que nous dissertons sur les causes de nos malheurs et explorons les pistes de solutions possibles, nous nous laissons entrainer dans un engrenage émotionnel : les facteurs de notre sous-développement remontraient qu’uniquement à 1804 ; ce sont les descendants de Pétion qui maintiendraient les enfants de Dessalines dans une misère atroce ; les nègres trahissaient déjà leurs frères depuis en Guinée ; « le blanc » ne nous aime, il veut nous détruire, il ne nous aimera jamais ; nous pouvons effectivement développer ce pays « car nous avons fait 1804 » ; Nous sommes la première république noire indépendante du monde éternellement. Les débats deviennent ahurissants, inaudibles, les arguments prennent une tournure religieuse et partent dans tous les sens. Cette incapacité à garder le calme réveille à sa suite tous nos vieux démons : le colorisme, le noirisme, l’ultrachauvinisme, le complotisme, l’anarcho-populisme, le totalitarisme étatique, le mysticisme culturel, les péchés d’orgueil et d’ignorance qui masquent notre réel mépris pour nous-même et pour nos semblables. On n’aboutit à l’impression que tous les maux et toutes les solutions du pays sont condensés dans ce minime continuum spatio-temporel maudit et qu’il nous suffirait d’une machine à remonter le temps pour revenir en arrière et remettre les pendules à l’heure.
L'opium du passéisme historique
Le passéisme historique est une marque indélébile de l'univers mental haïtien. Cette posture intellectuelle et morale trahit, chez nous, un paradoxe qui relève de l'extraordinaire et du l'art ...
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