« On a lamentablement failli à la tâche »

Il était 16 h 53, le 12 janvier 2010, quand la terre a tremblé en Haïti, faisant plus de 250 000 morts. Après un élan d’empathie inégalé, tout a dérapé. Le pays, qui n’a jamais été reconstruit, est aujourd’hui en pleine crise, plus dépendant que jamais de sa diaspora qui refuse de perdre espoir.

PHOTO HECTOR RETAMAL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSELes millions de dollars qui devaient servir à reloger les sinistrés du tremblement de terre de 2010 en Haïti se sont envolés dans des projets douteux.

Très tôt après le tremblement de terre, « Haïti, ce pays traumatisé et endeuillé, a été le terrain de jeu de ceux qui voulaient s’acheter une conscience. Médecins sans frontières n’a pas fait pire. Elle n’a pas fait mieux non plus ».

En entrevue avec La Presse, la Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières, ne cache rien de son indignation.

Après le tremblement de terre, Haïti, livré à des ONG « qui voulaient toutes leur petite photo à côté d’édifices sur lesquels elles mettaient leur nom », est devenu « le royaume des éléphants blancs ».

Des hôpitaux ont été construits. On a vite réalisé qu’il n’y avait pas le personnel suffisant pour les faire fonctionner. On en a quand même construit d’autres.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSELa Dre Joanne Liu

De bons obstétriciens, par exemple, il y en avait peut-être 10 dans le pays. Les ONG se les arrachaient.

La Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières

Ils se livraient une compétition entre eux, mais aussi une compétition de l’intérieur, entre différentes sections nationales d’une même ONG, évoque la Dre Liu.

« Le secteur humanitaire est malade. On a lamentablement failli à la tâche. Et on n’a même pas fait de post-mortem. »

Promesses trahies

Au départ, la communauté internationale a promis 10 milliards à Haïti. On estime qu’à peine 5 % de cette somme a réellement été versée.

Beaucoup de promesses de dons ont carrément été reniées et « une très grosse partie des autres dons ont pris la forme de contrats qui ont surtout bénéficié aux entrepreneurs étrangers et aux pays donateurs eux-mêmes », relève Gonzalo Lizarralde, professeur à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, qui a collaboré à des projets de logements et d’urbanisme en Haïti.

Membre à l’époque de la Commission intérimaire pour la construction d’Haïti, Jean-Marie Bourjolly, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, a tout vu de ces promesses trahies. « Le Canada, la Banque mondiale, la France, etc. : tous ont voté pour que les pleins pouvoirs soient donnés à Bill Clinton et à Jean-Max Bellerive [alors premier ministre]. »

M. Bourjolly y était farouchement opposé.

La Fondation Clinton menait le bal. Je ne peux pas tout mettre sur son dos, mais il aurait fallu prioriser les bons projets. Au lieu de cela, il n’y a pas eu de planification. Ça a été une occasion ratée.

Jean-Marie Bourjolly, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM

À la fin de 2010, les débris jonchaient encore les rues partout, évoque-t-il.

L’exemple patent du fiasco, que tous évoquent en entrevue, c’est le projet Zorange, d’une valeur de 44 millions de dollars et qui prévoyait la construction de 3000 logements modernes.

Construits trop loin des services et du cœur de Port-au-Prince, offerts à des loyers trop chers pour les Haïtiens, ces maisons sont à peu près désertes.

La corruption a fait le reste. M. Bourjolly, qui publiera ce mois-ci un livre sur Haïti, rappelle que le pays disposait de fonds importants avant même le tremblement de terre. « Le gouvernement haïtien avait déjà plus de 2 milliards dans ses coffres, prêtés par le fonds d’aide du Venezuela », évoque-t-il.

Ce fonds a été régulièrement pillé. « En moins de 24 heures, Jean-Max Bellerive a par exemple accordé des contrats sans appel d’offres [par dizaines de millions de dollars américains] à un puissant sénateur dominicain qui était propriétaire de plusieurs firmes de construction. »

Maisons de fortune

En Haïti, devenir propriétaire, c’est l’œuvre d’une vie. Le tremblement de terre a donc mis à la rue des gens de 50 ou 60 ans qui n’ont plus le temps d’accumuler assez d’économies pour se reconstruire une maison.

« Les gens sont sortis des tentes, mais faute de fonds, ils habitent le plus souvent dans des maisons de fortune, non terminées », dit l’économiste Paul Bénédique, en entrevue téléphonique depuis Haïti.

Les gens sont certes conscients que les bâtiments doivent être construits plus solidement pour résister aux tremblements de terre. « Dès qu’ils sont capables de se le payer, les gens construisent avec du béton armé », précise M. Bénédique.

Mais l’ennui, c’est que malgré une conscience aiguë des risques sismiques, les constructions restent vulnérables.

La qualité des matériaux — qui vient souvent de la contrebande en provenance de la République dominicaine — est douteuse. La ferraille n’est pas de très bonne qualité.

Paul Bénédique, économiste

Le manque de formation nuit aussi à la qualité du béton, note Samuel Pierre, professeur à Polytechnique et très actif dans la reconstruction. « Il faut qu’il y ait contrôle de la qualité sur le béton. Des formations en ce sens sont maintenant offertes », relève-t-il.

Escalade de la violence

Haïti est aujourd’hui au plus mal. La colère de la rue face à la corruption et à la rareté des produits de base comme le carburant est telle que le pays se retrouve au bord de la guerre civile. La croissance économique est de 0 %.

« Entre septembre et novembre, l’État n’a plus été en mesure de percevoir les taxes, raconte M. Bénédique. Les banques et les routes nationales ont été fermées. Plus rien ne fonctionnait. »

En 2019, quelque 60 policiers ont été tués. Les gens ont peur et il y a quantité d’armes, poursuit M. Bénédique.

Dans un texte d’opinion, le professeur Marc Maesschalck, spécialiste de la gouvernance démocratique, résume la chose ainsi. « Une culture de la violence s’est installée. Le pouvoir s’achète ou se prend par les armes et par la drogue, qui fournit l’argent de la corruption. »

« La population est d’abord l’otage d’une guerre de cartels pour le contrôle d’un territoire sans État. »

Ce peuple n’est pas ingouvernable, insiste-t-il, « ni réfractaire à la gouvernance. On a capturé sa liberté et son autonomie, comme au temps de l’esclavage ! »

Pourquoi rester, dans ces conditions ?

« Je l’ai toujours dit, répond pour sa part Paul Bénédique. Je serai le dernier à partir. »

Construire un pays nouveau

Après le tremblement de terre, Haïti ne pouvait pas à proprement parler être « reconstruit », « parce que ce pays n’existait pas ». « C’est un Haïti nouveau qu’il faut construire, brique par brique », fait observer Samuel Pierre.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSEPeu après le séisme de 2010, Samuel Pierre, professeur à Polytechnique Montréal, a jeté les bases d’une « Cité du savoir » dans la région de Milot, en Haïti.

Professeur à Polytechnique, M. Pierre est l’un de ces Haïtiens qui partagent leur cœur entre le Québec et leur pays d’origine.

« La plus grosse bataille, c’est celle contre l’impunité. La corruption, en Haïti, c’est une constante, mais elle est présente partout, y compris au Canada. La différence, c’est qu’Haïti n’est pas un État de droit. »

Mais ce qu’on oublie, poursuit M. Pierre, c’est que « pour qu’il y ait un corrompu, il faut qu’il y ait un corrupteur. Et souvent, il ne se trouve pas du côté haïtien ».

Très lucide, Samuel Pierre ne cherche pas d’excuses à son pays d’origine, où tout est à faire. 

[Il faut] commencer par éduquer les gens à la citoyenneté, à la responsabilité sociale, à l’intégrité. Le culte du bien commun manque cruellement en Haïti.

Samuel Pierre, professeur à Polytechnique Montréal

C’est la raison pour laquelle, peu après le tremblement de terre, à la tête de l’organisme Grahn-Monde, il a jeté les bases d’une « Cité du savoir », qui croît à bon train sur 31 hectares de terre dans la région de Milot, dans le nord du pays.

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT DES SCIENCES, DES TECHNOLOGIES ET DES ÉTUDES AVANCÉES D’HAÏTIVue d’ensemble de la « Cité du savoir » en construction

L’idée, « c’est de former des leaders dans différents domaines », explique M. Pierre, précisant qu’il faut surtout donner des outils aux gens « pour qu’ils puissent s’en sortir ».

Il y a six ans, une télé-université a été lancée. Deux cents professeurs, dont 40 % viennent du Québec, y enseignent. « Des professeurs d’ici viennent y faire de courts séjours, mais ils enseignent la plupart du temps à partir de leur bureau. »

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT DES SCIENCES, DES TECHNOLOGIES ET DES ÉTUDES AVANCÉES D’HAÏTILe CPE Paul-Gérin-Lajoie

Le CPE Paul-Gérin-Lajoie, sur le modèle des CPE québécois, accueille 70 enfants. Dans quelques semaines, une école primaire recevra 75 élèves. Une école secondaire suivra.

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT DES SCIENCES, DES TECHNOLOGIES ET DES ÉTUDES AVANCÉES D’HAÏTIL’école primaire en construction 

1,2 million en dons

Pour faire vivre tout cela, encore faut-il qu’il y ait des emplois autour du projet. Une ferme d’élevage a été créée. Des fonds ont aussi été accordés au lancement de petites entreprises, dirigées notamment par des femmes.

Tout cela mis ensemble a amené la création de 150 emplois (dans la région de Milot, pour la plupart), dit M. Pierre.

Jusqu’ici, son organisme a récolté 1,2 million auprès de citoyens d’un peu partout, notamment du Québec.

« En Haïti, on ne peut toujours pas compter sur l’État et il ne faut pas abandonner les gens à leur sort », insiste-t-il.

Et oui, dit-il, il y a de l’espoir. Parce que malgré tout, en Haïti, « les gens croient en la vie ».

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