« Nous sommes des victimes de la corruption », signale Philogene Jocelyn depuis un des refuges qui se maintient depuis le tremblement de terre / DENNIS RIVERA, « QUOTIDIEN LIBRE » RÉPUBLIQUE DOMINICAINE
À la fin de 2017 le Sénat haïtien a présenté un autre audit sur l’utilisation d’un total de 1 600 millions de dollars de cette coopération vénézuélienne et a démontré qu’ont été violées les formalités dans les appels d’offre, ont été établis des contrats pour cacher les irrégularités ou gonfler les prix des constructions, ont été versés et déviés des fonds illégalement vers d’autres projets, ont été adjudiqués des contrats millionnaires à des entreprises récemment créées auxquelles ont été avancées d’énormes quantités d’argent, malgré qu’elles n’aient même pas présenté d’études de faisabilité.
Le rapport, qui a été à la charge du sénateur Evaliière Beauplan, est encore plus exhaustif que celui de Latortue. Sur plus de 600 pages, la commission parlementaire n’a pas seulement analysé la manière selon laquelle ont été autorisées les résolutions d’urgence, sinon qu’elle a énuméré chacune des entreprises privées et institutions publiques qui ont participé et exécuté les contrats de reconstruction, les montants déboursés et l’état dans lequel se trouvaient les projets qui ont reçu des fonds dans un processus qui, conformément à ce qu’a déterminé l’instance du Sénat, était « plein d’anomalies, d’irrégularités, d’actes de malversation et de prévarication » dans lequel n’ont pas été protégés les intérêts de l’État haïtien.
Autant l’audit de Latortue que celui de Beauplan ont analysé les 15 résolutions d’urgence que les gouvernements haïtiens ont approuvées pour utiliser rapidement l’argent de Petrocaribe et la manière selon laquelle les contrats ont été octroyés à chaque entreprise. Deux présidents et six premiers ministres, sans compter des fonctionnaires d’autres institutions, se sont retrouvés sous la loupe parlementaire. Les accusations pour népotisme, violation systématique des lois, enrichissement illicite, détournement de fonds, extorsion et fraude, cependant, ont été principalement dirigées contre les ex-premiers ministres Jean Max Bellerive et Laurent Lamothe et contre Michael Lecorps, ex-président du Bureau de Monétisation des Programmes d’Aide au Développement (BMPAD pour ses sigles en français). Les trois ont nié les charges et indiqué que les accusations contre eux étaient sans fondements.
La place Hugo Chavez de Port-au-Prince comprend des installations sportives / DENNIS RIVERA, « QUOTIDIEN LIBRE » RÉPUBLIQUE DOMINICAINE
« Petro Ciao »
AAu milieu du mois d’août, dans les rues de Port-au-Prince et d’autres villes d’Haïti, ont commencé à apparaître des affiches avec la phrase « Kot kòb Petrocaribe a ? » (Où est passé l’argent de Petrocaribe ?). Les réclamations de la société haïtienne ont petit à petit augmenté et le cas n’en est pas resté aux audits officiels détenus par des intérêts politiques ni en plainte civiles attrapées par la bureaucratie des tribunaux. Ils sont passés par les réseaux sociaux avec le #PetrocaribeChallenge, un hashtag qui a servi à ce que les citoyens haïtiens portent plainte en ce qui concerne la disparition millionnaire des ressources de la coopération vénézuélienne, mais c’est également passé dans les rues. Le 24 août dernier des centaines de personnes sont sorties pour manifester contre le gaspillage et la corruption de Petrocaribe et sont arrivés au siège de la Cour des Comptes, à Port-au-Prince, en chantant « Petro Ciao », une adaptation de « Bella Ciao », le fameux hymne de la résistance antifasciste italienne. « L’argent a été dépensé, on ne sait toujours pas où. Nous exigeons l’arrestation de tous les voleurs », chantaient les manifestants.
Depuis lors ils ont continué dans les rues du pays. Le 17 octobre dernier, les protestations sont devenues violentes. Suite aux incidents, le président Moïse a promis une enquête à fond, a destitué son chef de cabinet, Wilson Laleau, qui avait été ministre des Finances, et à 16 de ses conseillers, dont les noms apparaissent dans les audits sur l’utilisation des fonds de Petrocaribe. À la fin de ce mois, Jean-Henry Céant, premier ministre d’Haïti, a annoncer la création d’une commission pour enquêter sur ce chapitre de la #Petrofraude, et a invité tous les secteurs du pays à y participer, mais les groupes civils qui ont encouragé les protestations se sont opposés à l’initiative officielle et ont insisté sur le fait que les responsables soient jugés.
Ça fait des années que les autorités sont sur la piste de l’argent que Martelly lui-même a reconnu qu’il avait disparu. À l’enquête parlementaire s’est unie une investigation aux États-Unis –toujours en cours- à la suite de soupçons que les ressources de Petrocaribe impliquées dans la corruption et le blanchiment d’actifs auraient pu être passées par le système financier nord-américain. Une des conséquences de cette enquête a eu lieu en juin 2018, quand le Département du Trésor des États-Unis a sanctionné le sénateur dominicain Félix Bautista sous la « Global Magnitsky Act ».
Le parlementaire du Parti de la Libération Dominicaine (PLD) au pouvoir a été un des grands bénéficiaires des contrats de Petrocaribe à Haïti et, selon les autorités américaines, il avait utilisé « ses connexions pour gagner des contrats publics » pour reconstruire ce pays. Le Bureau de Contrôle des Biens Étrangers (OFAC pour ses sigles en anglais) a congelé ses comptes et ceux de quelques-unes des entreprises associées aux contrats haïtiens : Constructora Hadom SA, Soluciones Eléctricas Mecánicas Hadom S.R.L. ; Seymeh Ingenieria SRL, Inmobiliaria Rofi SA et Constructora Rofi S.A., et a interdit à des entreprises établies aux États-Unis de faire des affaires avec ces compagnies. En outre, Bautista, son épouse et leurs enfants ne pourront plus pénétrer aux États-Unis.
Bautista a milité pour le PLD pendant plus de 30 ans et a été un des dirigeants les plus proches de l’ex-président dominicain Leonel Fernandez. Grâce à son soutien il en est arrivé à diriger le Bureau des Ingénieurs Superviseurs des Chantiers de l’État (OISOE), une entité publique chargée de fiscaliser tous les chantiers publics d’infrastructure. Il y a été à deux reprises, de 1996 à 2000 et ensuite de 2004 à 2010, à chaque occasion nommé par Fernandez, qui a conduit la République Dominicaine à faire partie de Petrocaribe et a été une figure dans laquelle le défunt président Hugo Chavez, créateur de l’accord énergétique, et Maduro ont placé leur confiance dans des circonstances complexes pour les dirigeants vénézuéliens. Fernandez, par exemple, a aidé à surmonter la crise diplomatique survenue en 2008 entre le Venezuela, la Colombie et l’Équateur au sujet de l’assassinat du chef guérillero colombien sur le territoire équatorien et du fait de laquelle des vents de guerre ont soufflé. Ensuite en 2017 il a accompagné un dialogue entre l’opposition et l’actuel président vénézuélien qui vivait un de ses pires moments politiques entouré de manifestations qui lui demandaient de renoncer.


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