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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Pulsion de mort. La société haïtienne contre elle-même. Penser la possibilité de notre puissance d'agir. Par Edelyn Dorismond

Publié par siel sur 20 Février 2020, 17:59pm

Catégories : #AYITI ACTUALITES, #PEUPLE sans mémoire..., #CULTURE

Un texte remarquable. Un peu pointu pour les néophytes. Je veux dire  pour ceux qui n'ont pas l'habitude de penser à partir d'autres facteurs que le politique et l'économique.  L'analyse de M. Dorismond est d'actualité au regard de la situation actuelle. D'actualité également pour moi auquel il apporte des éclairages aux questions que j'ai été amenée à me poser suite à un regard posé sur la société haïtienne depuis plus de 10 ans à travers ce blog.

Pulsion de mort dit Dorismond à ce que je qualifie de sadomasochisme et que je considère comme la culture dominante en Haïti; et qui à travers sa permanence au 21ème siècle des enfants restavèk - un semi-esclavage  d'êtres fragiles et vulnérables - devenue presque une institution une norme avalisée par l'ensemble des citoyens- exhibe ce rapport à la négation de l'autre. Lequel peut aller jusqu'à une certaine jouissance - d'où le qualificatif de sadomasochisme- face aux malheurs et à la souffrance de l'autre.

A cet égard, il suffit d'entendre les ricanements et gloussements de certains journalistes à chaque fois qu'ils informent de ce qu'ils considèrent comme  une humiliation, ou une punition du blanc ( affaire des visas) d'un  homme politique ou d'un citoyen en vue. Et aussi cette exposition sordide qu'ils font des malheurs de santé des pauvres sur leurs antennes, alimentant lamentations et plaintes en place et lieu de rappels vigoureux  à l'Etat et aux gouvernants  de leurs devoirs.

Une dizaine d'enfants ont été tués lors d'un incendie involontaire dans un orphelinat. Ni le président, ni son épouse -dite première dame- ne se sont déplacés ou ont fait une adresse publique, top occupés qu'ils le sont par leur programme carnavalesque. Le plus sidérant c'est l'indifférence des citoyens face à cette indifférence, ce manque ne serait-ce que de protocole - du couple présidentiel.

La littérature romanesque haïtienne, elle aussi, se nourrit de cette morbidité. Deux auteurs Jacques Roumain et Jacques S. Alexis s'en démarquent en chantant la vie, le partage, la responsabilité. Ils ont fait peu de disciples. Le "Pito nou lèd nou la " s'étant - grâce à la culture duvaliériste (J'aime la sauvagerie de mes macoutes, dixit Duvalier F) qui lui-même, malgré sa fable noiriste, avait une piètre idée des Noirs ( qu'il s'est bien gardé d'alphabétiser) et une intériorisation de la suprématie blanche puisée dans les racines de l'esclavage.

D'ailleurs, ce dictateur disait que son ambition était de reformater les Haïtiens. A savoir, les faire rentrer dans le rang de l'infériorité, de la soumission et de l'enfermement. Ce en quoi il a pleinement réussi.

Enfin, la  question fondamentale qui traverse le texte de Dorismond, revient au fameux - Que faire ? -de Lénine. A savoir comment sortir de cette pulsion de mort, de ce sadomasochisme dominant sources de de l'incapacité des Haïtiens à se respecter (le "tous les Haïtiens sont des voleurs" de Martelly sur TV5 est admis comme une vérité amplement partagée et répétée, notamment par des journalistes (( les Haïtiens ont du sang de voleur)  qui affirment que leur métier est d'informer et d'éduquer.

Oui, que faire   ? Quand l'Université ne s'intéresse pas à cette problématique -et encore moins les élites politico/économiques qui en font leur choux gras.

Ci-après un extrait du texte d' Edlyn Dorismond qui me touche tout particulièrement.

 

 

c- Les Haïtiens seraient-ils mus par des pulsions de mort ?

Plusieurs éléments dégagés de l'observation spontanée de la vie quotidienne haïtienne permettent de supposer qu'une dynamique pulsionnelle liée à la mort ou au manque d'estime de soi, traversent cette société. Vraisemblablement, cette dynamique serait en relation aux compulsions de mort qui la travaillent, en plus ou moins grande intensité ou densité selon les différents moments de l'histoire haïtienne. À titre d'illustration, nous recensons quelques éléments qui ne donnent pas un tableau exhaustif de la dynamique globale, mais l'illustrent à bien des égards. 

Manque d'ouverture au monde. Nous sommes peu ouverts au monde (on serait enclin à objecter que les Haïtiens partent dans toutes les directions du monde à la recherche de bonnes conditions de vie. En vérité, cela ne signifie pas encore l'ouverture au monde qui marque une forme d'habiter le monde dans la pluralité des relations au monde. Le grand nombre des Haïtiens partent avec leur bulle haïtienne qui ne laisse passer aucun autre sens du monde). Nous habitons le monde comme notre monde limité à notre espace territorial que nous ne maitrisons pas. Un narcissisme inversé nous inspire une admiration paradoxale à nous-mêmes: pito nou lèd nou la. Que nous soyons là, à la laideur de nos villes, de nos vices, de misère. L'essentiel est d'être. 

Le voisin dominicain qui nous prend très au sérieux est vu depuis une certaine hauteur liée à notre haut fait d'armes que représente l'indépendance comme minable peuple avec lequel nous entretenons une relation de domination honteuse que nous refusons d'assumer. Toute notre vie dépend aujourd'hui des Dominicains, alors que, par "abréaction", nous adoptons airs hautains dès que le nom de Dominicain résonne). Inversement, nous courbons l'échine en face des Américains, des Français ou des Canadiens, tout en nous plaçant en assistés auprès des Cubains et des Vénézuéliens dont nous sommes incapables d'estimer les sacrifices qu'ils ont consentis pour nous offrir leurs aides (les médecins haïtiens formés à Cuba sont chassés du pays par des pratiques d'exclusion, le fonds petrocaribe a été vilipendé dans les conditions que l'on sait, etc.) Tout traduit un nombrilisme asséchant qui nous conforte dans notre manière mesquine d'être au monde, engoncé à un moment historique - 1804- auquel nous sommes incapables de répondre dans ses promesses. Une double posture caractérise notre manque d'ouverture au monde: le manque et le trop d'estime de nous produisant chacune le même effet, l'impuissance d'être qui génère le laisser-aller et le besoin d'être pris en charge (constamment des Haïtiens réclament la mise sous tutelle d'Haïti par des "pays amis").

Se laisser aller et se laisser prendre en charge. Fort de ce rapport nombriliste au monde, nous inventons une société avec des logiques particulières. Politique des immondices, politique de l'insalubrité, politique des cadavres errants, politique de la peur ou de l'intimidation, politique de la production des corps armés para-institutionnels ( à côté des institutions exigées par la Constitution), politique d'assistance en expertise de toutes sortes (en manipulation médiatique en vue de l'abaissement de l'opinion publique), politique de la mendicité ( un membre de l'opposition avait crié à l'aide humanitaire. Le président a repris les propos quasiment dans les mêmes termes pour attirer la pitié américaine, alors qu'il pensait déjà au gaspillage des maigres ressources publiques dans les lascivités carnavalesques. Demain, sans aucun scrupule, il est probable qu'il fasse appel aux "amis d'Haïti" pour sauver le pays de la famine), etc. Nous nous laissons en piteux état pour attirer la pitié des ONG, des organisations internationales, comme ce mendiant qui dissimule sous ses haillons les sous-récupérés continuant à mendier en faisant le calcul, sous par sous, de sa richesse prochaine qui le délivrera de la mendicité. Ici, on ne mendie pas pour libérer le pays de sa misère on mendie pour se tirer personnellement de la famine collective. Procéder de cette manière, il est évident qu'un ressort est parti de notre structure d'être; nous avons perdu le sens de la dignité, le fait d'exister pour soi avec l'autre et pour l'autre. Nous nous sommes fait un lieu dont l'humanité a du mal à se réclamer. La puanteur de nos rues, la faim chronique, la prostitution généralisée qui entrave l'avenir des jeunes garçons et filles (dont nous avons de parler, mais dont nous sommes tous conscients et au courant), tout ce misérabilisme qui fait le fonds de commerce des responsables économiques et politiques n'est qu'une tentative de rayer l'humanité en nous. C'est là la manifestation de cette pulsion de mort qui peut prendre la forme explicite de l'"évanouissement" de soi comme être capable, ou la forme de petites stratégies d'effacement insidieux de soi, tel que la faim, le manque d'espérance, le mépris, l'expérience de la futilité de la vie exposée dans la prostitution qui use l'estime de soi dans la maltraitance de l'autre (victime lui aussi parfois de ce dispositif vampire), la misère quotidienne, etc.
 

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