Bruno Le Maire n’exclut pas des nationalisations partielles, visant notamment Renault ou Air France. Des responsables de gauche invitent, eux, à « nationaliser la santé ». Mais la propriété étatique est-elle une vraie alternative à la propriété privée ?
C’est l’un des innombrables effets de la crise sanitaire historique que nous traversons : elle a radicalement bouleversé la donne du débat économique. Hier, il n’était question que de privatisations : après avoir abandonné la Française des jeux à la boulimie des marchés, le pouvoir voulait bientôt leur céder un autre joyau national, celui d’Aéroports de Paris. Et voilà qu’aujourd’hui, on ne parle plus que de nationalisations : tandis que Bruno Le Maire n’exclut pas d’y avoir recours pour défendre certaines entreprises chahutées en Bourse, la gauche fait de la surenchère et parle même de nationaliser la santé pour garantir la sécurité sanitaire des Français.
Il faut pourtant se méfier de pareils emballements. Car il y a dans ce débat autour des nationalisations beaucoup d’insincérité, à droite évidemment, du côté d’Emmanuel Macron et de ses soutiens, mais tout autant à gauche. Pour dire vrai, ce débat, qui vient de prendre de l’ampleur, donne lieu à un véritable concours d’hypocrisie et d’amnésie, qu’il n’est pas inutile de chercher à décrypter. Histoire de ne pas être dupe d’une opération d’enfumage.
Le premier qui a donné de la voix sur le sujet, c’est donc le ministre des finances. Le 17 mars, à l’occasion d’une conférence de presse téléphonique, Bruno Le Maire a pris un ton martial et volontaire, pour faire croire que l’État pourrait intervenir de mille manières pour défendre les entreprises déstabilisées par la crise : « Je n’hésiterai pas à utiliser tous les instruments à ma disposition pour les entreprises attaquées sur les marchés […] Ça peut passer par des recapitalisations, ça peut passer par des prises de participation, je peux même employer le terme nationalisation si nécessaire. Nous emploierons tous les moyens à notre disposition », a assuré le ministre.
À écouter le ministre des finances, on était donc invité à comprendre qu’il n’est pas un idéologue ou un doctrinaire mais qu’il est bien plutôt un partisan du pragmatisme. Sur le coup, on aurait presque pu avoir envie d’applaudir son annonce. Mais Bruno Le Maire n’en est pas à sa première galipette ou retournement de veste. Et même s’il était sincère, l’hypothèse de futures nationalisations ou renationalisations mérite d’être examinée de près, avant de souscrire à l’idée.
Si l’homme n’inspire pas confiance, c’est que, dans le passé, il n’a jamais raté une occasion pour dire tout le mal qu’il pensait des nationalisations. Un exemple parmi de nombreux autres, consigné dans Le Figaro : le 19 mai 2017, à peine installé dans ces nouvelles fonctions de ministre des finances, c’est aux nationalisations qu’il consacre l'une de ses premières déclarations. « Tous ceux qui font le tour des usines en vendant la démondialisation ou la nationalisation, ils mentent aux ouvriers français, et ils mentent aux salariés français », s’emporte le ministre, qui est ce jour-là en déplacement sur le site du groupe verrier Arc, dans le Pas-de-Calais. « Il faut dire la vérité, dire ce que nous pouvons faire, ce que nous ne pouvons pas faire, c'est comme ça qu'on construit la confiance et qu'on peut avancer », ajoute Bruno Le Maire, appelant à « ne pas vendre des illusions ».
Hostile donc aux nationalisations, il est aussi celui qui a conduit quelques-unes des privatisations les plus sulfureuses qui aient jamais eu lieu en France depuis quinze ans. La très choquante privatisation de la Française des jeux est la dernière opération en date. C’est lui qui l’a pilotée en novembre 2019, en sa qualité de ministre de l’économie. La suivante qui devait intervenir, tout aussi scandaleuse, est celle d’Aéroports de Paris (ADP). Et c’est lui encore qui devait la conduire.
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Concours d'hypocrisie autour des nationalisations
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