Cet article traite de la fragmentation socio-économique, ethnique, et politique de la capitale jamaïcaine, Kingston. Les acteurs et les enjeux de cette division géopolitique du territoire sont présentés. Il ressort de l’analyse des victimes de cette ségrégation (populations « noires » et pauvres concentrées dans une ville basse miséreuse) et des bénéficiaires (élites politiques et économiques, etc.). Si le mécanisme qui a conduit à la fragmentation ethnique, économique et politique de l’espace est explicite, et les responsables partiellement identifiés, il est indéniable qu’une certaine inertie du phénomène conduit plus subtilement à la reproduction de cette division dans l’espace culturel. Cette inertie est localement connue comme « syndrome de Lynch ».
Introduction
1L’île caribéenne de la Jamaïque a fait irruption sur la scène médiatique durant les années 1970 en raison de l’émergence d’une trilogie indissociable : le “socialisme démocratique” mis en place par Michael Manley à un jet de pierre du Cuba révolutionnaire, la violence politique associée à la déstabilisation du régime et bien sûr le Reggae de Bob Marley. Nous avons détaillé ailleurs les liens qui unissent ces trois facettes – politique, culturelle et criminelle – de l’île (Cruse, 2010d).
2Le présent article revient sur les racines de la profonde fragmentation de la société jamaïcaine à travers l’étude d’un espace particulièrement segmenté : la capitale Kingston.
3En faisant appel à l’Histoire de la Jamaïque coloniale, nous nous interrogerons tout d’abord sur les raisons de la division actuelle de l’espace urbain selon des critères ethniques et sociaux. Comment expliquer en effet une organisation de l’espace faite de “quartiers ethniques”, véritables “ghettos” juxtaposés ? La construction d’un tel espace urbain s’est elle faite sous la contrainte d’une autorité raciste comme ce fut le cas en Afrique du Sud par exemple ? L’analyse de la construction historique de l’espace urbain de Kingston révèle la complexité de ces territoires segmentés qui abondent dans la région caribéenne.
4Dans un second temps, nous nous intéresserons à la deuxième ligne de fracture majeure de l’espace urbain jamaïcain : les divisions politiques. Nous nous demanderons à ce moment comment expliquer l’émergence durant le dernier demi-siècle d’enclaves regroupant des communautés homogènes de supporteurs de l’un des deux partis jamaïcains, au sein même des espaces déjà segmentés sur des critères ethniques et sociaux.
5Enfin, dans la dernière section, nous analyserons le morcellement des territoires criminels jamaïcains – ces espaces abandonnés par l’autorité de l’Etat au contrôle de groupes gérant bon nombre d’activités illégales.
6La violence qui caractérise la capitale Jamaïcaine est bien connue, particulièrement en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne où la guerre des gangs jamaïcains fut exportée à partir des années 1970 via les réseaux diasporiques. Les liens entre les milieux politiques jamaïcains, le principal service de renseignement des Etats-Unis (la CIA) et les gangs jamaïcains responsables de cette violence sont aujourd’hui bien connus (Gunst, 1994 ; Harriot, 2003, 2008 ; Cruse, 2009 ; Sives, 2010). La division de l’espace engendrée, si elle est largement commentée, a par contre été très peu analysée d’un point de vue géographique (Eyre, 1984). Les premières cartes tentant de représenter ce phénomène datent par exemple de 2009 (Cruse, 2009).
7Dans cet article, nous verrons en quoi les termes “ghetto” ou encore “communauté-garnison”, largement employés pour décrire les bidonvilles jamaïcains, dérivent de la segmentation de l’espace d’une société divisée. Nous tenterons de comprendre comment la tectonique des territoires morcelés – c’est à dire l’extension de certaines zones d’influences au détriment d’autres – engendre la violence caractéristique de la capitale du pays. Surtout, nous verrons comment ces divisions résultent bien souvent de politiques mises en place pour servir un objectif commun : la perpétuation du pouvoir d’une petite minorité ayant hérité de l’“économie de plantation modifiée”, c’est à dire une économie moderne largement ouverte sur les secteurs secondaires et tertiaires mais toujours organisée selon le principe de l’économie coloniale de plantation (Best, 2005 ; Girvan, 2007 ; Best et Levitt, 2009)
Fragmentation ethnique et sociale
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