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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Attenteland

Publié par Elsie HAAS sur 15 Juillet 2007, 20:21pm

Catégories : #E. HAAS chronique

 

Asseyez-vous là ! Ou met chita !
 

Haiti c’est le pays de l’attente. On comprend pourquoi Dieu et son royaume à venir y a une si grande importance.

 

Le temps appartient aux riches et à ceux qui ont le pouvoir d’en user. Les autres n’ont plus qu’à prier et espérer qu’ils auront au moins le temps d’attendre.

 

Seuls les riches possèdent les moyens de communication : grosses cylindrées tous terrains, avion, yacht, internet, téléphone qui leur permettent d’avoir la maîtrise de leur temps.

 

Ils peuvent donc anticiper, aller et venir, régler leurs affaires au mieux dans le temps présent et à venir.

 

D’ailleurs ne disent-ils pas que le temps c’est de l’argent ?

 

Pour les autres, c’est attenteland. A l’intérieur des taps taps (camionettes de transport en commun) jusqu’à ce qu’ils se remplissent : visages et corps fatigués, assis dans l’inconfort d’un espace restreint et surchauffé, attendent sans mot dire ni maudire.

 

Dans les rues, par grappes, debout sous le soleil, jeunes filles et jeunes gens sortant de l’école, hommes et femmes de tous âges ont leur entière attention dirigée sur la nécessité de repérer le bon tap tap et de s’y introduire coûte que coûte.Pas le temps de penser à autre chose, de regarder autre chose, de rêver, de projeter.

 

En attendant le passage d’un éventuel camion, sur les routes toutes de bosses et d’ornières, ce sont surtout les femmes assises sur ou à côté de leurs sacs de marchandises qui regardent sans ciller les 4x4 des particuliers qui, en passant, les baignent de poussière.

 

Dans les institutions publiques, arrivés tôt le matin ils, jeunes hommes et femmes, sont là parfois jusqu’au soir en attendant que la réceptionniste, la secrétaire,le gardien veuillent bien « faire monter » leur nom à qui de droit. Ils et elles restent assis des heures sans montrer aucun signe d’impatience ni de rien du tout même quand d’autres ostensiblement leur passent devant.

 

Dans le soleil toujours et encore, femmes avec nourrissons, bébés et enfants debout serrées les unes contre les autres, pendant que le jeune médecin colombien inspecte et fait son tri de qui aura droit ou pas à une auscultation gratuite ou pas. Femmes, nourrissons, bébés et enfants attendent sous le soleil torride de 11h la décision du petit médecin colombien. Image doublement insupportable -1-quand on sait tous les médecins haïtiens à la retraite qui pourraient venir donner un coup de main mais qui préfèrent crever en Floride devant leur téléviseur -2- parce que de le voir passer entre les rangs de ces corps de Noirs, passifs et résignés renvoie automatiquement aux inspections du temps de l’esclavage. On a beau dire à ce petit médecin colombien qu’il faudrait une tonnelle pour abriter les gens du soleil et de la pluie, il n’écoute pas, il s’en fout, il est venu soigner et c’est bien assez comme ça.

 

Ca ne peut véritablement être que pour des raisons mal intentionnées qu’on décrit Haïti comme l’un des « pays les plus violents de la planète. » C’est un grotesque mensonge qui véritablement fait partie de la campagne de déstabilisation systématique orchestrée par les pays occidentaux depuis l’indépendance de ce pays en 1804. La classe moyenne haïtienne par bêtise et mimétisme se complait dans la répétition de ces mensonges les plus grossiers et participe à ce dénigrement.

 

L’attente haïtienne est spéciale. Elle ne bougonne pas comme celle des Français, ni ne se réfugie dans la lecture comme celle des Anglais, ni ne se répand en plaintes et imprécations comme la russe ni ne se fige dans une dignité outragée ; l’attente haïtienne est toute de culpabilité, on s’excuserait presque d’encombrer l’espace de sa présence. On pénètre dans la salle d’attente, on dit bonsoir et tous les « attendants » répondent en chœur bonsoir, on va pour s’asseoir et chacun se pousse pour faire une place au nouvel arrivant

 

On ne sait pas de quand remonte cette aptitude spéciale à attendre ( et son corollaire faire attendre). De l’esclavage ? –le maître qui a tout pouvoir sur le corps, l’âme et le temps de l’esclave ?- des régimes politiques autoritaires qui se sont succédé tout au long de l’histoire du pays ? - de la structure familiale patriarcale qui veut que seul a de l’importance le temps du père, celui du reste de la famille comptant pour du beurre ?

 

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui en 2007, l’attente comparable à une sorte d’araignée monstrueuse enserre chaque Haïtien, le colle dans une sorte d’infantilisation et pérennise la dépendance. Et ceci à tous les niveaux des relations. Il y a celui qui fait attendre (en général pour rien) et ceux qui attendent (idem pour rien). D’où la place de choix allouée au rien et aux petits riens. Petits riens qui remplissent le vide abyssal de l’impossible dialogue.

 

Parce que entre celui qui attend et celui qui fait attendre il n’y a pas de dialogue possible. Il y a celui qui expose sa requête (dévitalisée par l’attente) et celui qui écoute en attendant que cela se termine.

 

Et cette espèce de carrousel tourne et tourne à n’en plus finir dans Attendeland également appelé Haïti.

 

Ou met chita ! Prenez place !

 

Dans le prochain épisode on évoquera la place des chaises dans Attendeland : chaises basses, chaises hautes, chaises en bois, en plastique, en fer, en paille, chaises sans dossiers, chaises à trois pieds, chaises…

 

 

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