Kijan nou ye ? Nap lite. Comment ça va ? On lutte.
Il y a différentes réponses au Kijan nou ye/ Comment ca va ? Dans le Plateau Central, du moins dans la région de Pandiassou, c’est : on lutte!
Cette marche aller et retour nous a pris toute la journée. Grimper d’abord dans un camion qui nous a laissé à un carrefour, puis de là, à pied, prendre une autre route qui mène au morne. Tout le long, des visages, paysages, paroles qui rappellent ceux de « Gouverneurs de la Rosée ». On a prétendu que l’auteur, un bourgeois, avait idéalisé la réalité paysanne. Pas du tout, le portrait reste conforme jusqu'à aujourd'hui et même le « nap lite » semble tout droit sorti du roman de Roumain.
A un moment tout au début, un homme se propose de nous accompagner. Il est, d’après ce que j’ai compris, une sorte de personnalité morale, président d’une association qui essaie d’apporter de l’aide aux gens. Tout en cheminant il nous raconte qu’il y a une communauté, tout en haut d’un morne, bien plus haut que là où nous nous rendons qui subit une attaque de tiques. Il est allé les voir avec les quelques médicaments qu’il avait à sa disposition, a enlevé les tiques, soigné les plaies mais dit que ça va recommencer parce que faute de sandales les gens vont pied nus. Il s’est adressé aux autorités sanitaires locales mais n’a toujours pas eu de réponses. Quelques semaines plus tard je lirai dans Le Nouvelliste, un des quotidiens de la capitale, qu’une épidémie de tiques frappe les paysans d’une certaine localité dans le Plateau Central. C’est bon signe, son message aura été finalement entendu.
Je n’ai malheureusement pas les photos ayant oublié de les demander à Edouard.
La végétation change constamment parfois des petites plantations de maïs et d’haricots à flanc de coteaux, parfois c’est un plateau totalement caillouteux et sans arbres. Déboisement ? Impossible de le savoir. Dans un coin un des arbres serrés les uns contre les autres, isolés au sein de la caillasse forment un bouquet de fraîcheur. Une source ?
Quelques chèvres ici et là, mais pas de véritable troupeaux. Parce que les paysans sont trop pauvres ou bien parce que la terrain est trop restreint ? Habitude culturelle ? Avec mon créole trop francisé je ne peux pas faire deux choses à la fois, avoir une conversation sur un sujet précis et marcher. Surtout que ça grimpe fort et que je n’ai ni les jambes ni l’âge de mes compagnons de route. Alors on parle de tout et de rien sans jamais approfondir.
Il faut remarquer aussi que ici trop de curiosité frôle l’impolitesse. Ne pas oublier : Pa foure bouch ou nan sa ki pa gadew ! Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. Tout propos risque d’être rapporté et déformé selon les besoins et les intentions de celui qui les rapporte. Alors, le paysan est méfiant. Mais néanmoins la nature de mes liens avec Edouard les intéresse. On me demande si c’est mon mari. Le pauvre il a bien 30 ans de moins que moi. Si c’est mon frère . Comme quoi la notion de race est parfois bien bizarre. Finalement je décide de dire que c’est mon fils. "Ou gen ou bel ti milat", me dit-on . Bon voilà en l’espace d’un cillement, Edouard , Blanc tout ce qu’il y a de français de France, changé en mulâtre. Pov Diab! Le pauvre !
A un moment, dans une ravine, une rivière et plus loin une superbe cascade qui fait envie. Impossible de descendre c’est à pic. Sur le versant de l’autre côté une maison, et encore plus haut une autre. Comment les gens arrivent à monter là, à y construire leurs habitations et à y vivre presque en équilibre entre le ciel et la ravine ? Ca m’effraie cet isolement total.
Voilà, ça y est. On arrive après tours et détours, montées et descentes, à Dlo Gayé. Magnifique bassin où le frottement de l’eau contre la pierre a créé un banc lisse et courbe comme sculpté, on aurait envie de s’y asseoir pour se laisser masser par le courant. Mais attention ça glisse dangereusement et ça vous entraîne en un rien de temps.
La source claire, entourée de grands arbres, l'ombre douce, l’eau froide et limpide et les paysans, femmes, enfants et hommes, avec ânes, bœufs et chevaux. L’ensemble trop beau pour être vrai. On est en Haïti, en 2007. Très, très loin de Port-au-Prince et ses immondices. Je mettrais ma main à couper que ces gens ne sont jamais allés plus loin qu’à Hinche, la capitale du département. Les visages sont à la fois graves et souriants. Leur dignité est naturelle. Aucun d’eux ne tente de nous extirper quoi que ce soit. Edouard fait encore des photos. C’était ça le but de la randonnée, faire un rapport de l'état des lieux en photo parce que le Frère Franklin Armand de la congrégation des Petits Frères de l’Incarnation, qui a entrepris un travail colossal à Pandiassou, voudrait trouver les moyens financiers pour réparer l’installation.
Une expérience inoubliable que je dois Edouard, mon mari, frère, et fils d’une journée, Français de France, qui a fait preuve d’une gentillesse et d’une sollicitude à toute épreuve au cours de cette équipée.
Commenter cet article