Première édition : 4 janvier 2002
Préface de Didier Decoin
Genre : biographie
848 p.
29 €
ISBN : 2859407766
Zones géographiques : Italie
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Le général se meurt. Alexandre a trois ans et demi. On l'envoie dormir chez un oncle. A minuit, il est réveillé par un grand coup frappé à la porte. Il se lève pour ouvrir. Une cousine le retient, le recouche de force. Il se débat, sanglote, hurle : c'est papa qui vient lui dire adieu.Effectivement, le général est mort à minuit moins deux. Au matin, on annonce la triste nouvelle à Alexandre. Il ne comprend pas, mort, qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il ne reverra plus jamais son papa. Pourquoi donc ? Parce que le bon Dieu l'a repris. Et il demeure où le bon Dieu ? Au ciel. Alexandre réfléchit. Il s'échappe de chez son oncle, court chez sa mère, pénètre dans la pièce où l'on garde les armes, s'empare d'un fusil que son père avait promis de lui donner plus tard et monte l'escalier. Il rencontre sa mère sur le palier. Elle sort de la chambre mortuaire, elle pleure.« Où vas-tu, me demanda-t-elle, étonnée de me voir là, quand elle me croyait chez mon oncle. — Je vais au ciel, répondis-je. — Comment, tu vas au ciel ? — Oui, laisse-moi passer. — Et qu'y vas-tu faire, au ciel, mon pauvre enfant ? — J'y vais tuer le bon Dieu, qui a tué papa *. »Cet extrait de Mes mémoires, qui confère désormais au mot d'enfant un statut littéraire, est le fruit d'une longue collaboration entre Alexandre et Marie-Louise, sa mère. Veuve moins éplorée que fidèle à la mémoire d'un héros romantique avant la lettre, beau, herculéen, impétueux, intrépide, intègre, tourmenté et complexe, forcément hors du commun. Durant toute l'enfance, elle entretiendra leur fils dans un culte sans autre dévotion qu'une visite quotidienne au cimetière où le général est enterré.Au fil des années, la geste fondée sur les souvenirs de Marie-Louise, de la parenté et des amis, comme sur les archives personnelles du général, s'enrichira de témoignages d'anciens soldats ou compagnons d'armes, dont notamment celui de Dermoncourt, son aide de camp. Ainsi l'oeuvre commune à la mère et au fils sera travaillée oralement avant d'être figée dans une forme écrite. Qu'importe si elle recèle çà et là des lacunes que l'on s'efforcera de combler, ou de petites distorsions ou inexactitudes, seules sont vraies les légendes auxquelles on croit.Certes Alexandre ne transcrira sa préhistoire familiale que près d'un demi-siècle plus tard, mais auparavant les multiples facettes du père lui auront inspiré maints personnages de théâtre et de roman. Et sans doute l'immortalité des Mousquetaires est-elle en partie due à celle du héros flamboyant que le plus puissant conteur de tous les temps n'aura jamais vu vieillir, donc redevenir petit.Nombre de généraux de la Révolution sont d'origine modeste. Sous l'Empire certains deviendront rois ou barons. Le premier des Dumas n'a pas si mal fini. En revanche il est parti de plus bas, pis que bâtard et mulâtre : esclave.Son père est un petit-marquis, Alexandre Antoine Davy de la Pailleterie. En 1760, à quarante-six ans, il rejoint à Saint-Domingue son frère Charles, administrateur d'une importante sucrerie et marchand d'esclaves. Les deux frères ne s'entendent pas, se séparent. Pour ne pas déroger en exerçant une profession incompatible avec son titre, le petit-marquis prend le pseudonyme d'Antoine Delisle et acquiert une plantation, « La Guinaudée », à Trou-Jérémie, sur la côte sud-ouest de la future Haïti. Là, il prend une femme-caille, une concubine choisie parmi les plus jolies de ses esclaves. Comme Marie Cessette tient également l'intérieur du maître, elle est surnommée « la Marie du mas ». Elle met au monde deux garçons et deux filles. L'aîné, baptisé Thomas Alexandre, né le 25 mars 1762, deviendra le général.Bien évidemment le petit-marquis n'épousa pas la belle Marie Dumas. Ce qu'il aurait pu faire, comme l'y autorisait le Code noir rédigé par Colbert et promulgué par Louis XIV . En effet, dans un souci moralisateur et afin de tenter d'enrayer le libertinage des colons qui régnaient sur de véritables harems, l'article 9 de ce Code rendait le mariage possible entre un Blanc et une esclave dont il avait eu des enfants. Par cet acte, ceux-ci devenaient automatiquement libres, ainsi que leur mère. En conséquence ils ne pouvaient plus être vendus.En 1772, un cyclone ravage l'île. Des milliers de morts et de blessés, anéantissement des récoltes et du bétail. S'ensuit une épidémie de dysenterie, Marie Dumas y succombe. La plantation est en ruine, la plupart des esclaves sont morts ou en fuite, chute vertigineuse du capital humain. Qu'à cela ne tienne, afin de pouvoir rentrer en France récupérer son héritage, ses frères étant heureusement décédés, le petit-marquis vend de surcroît ses quatre enfants.Il ne faudrait toutefois pas en déduire qu'il est un père dénaturé. Il éprouve même une certaine faiblesse envers son aîné qu'il cède seulement à réméré, c'est-à-dire avec possibilité de rachat dans les cinq ans. Et comble de la délicatesse, à moins que ce ne soit de la pudeur, l'acte de vente désigne Thomas Alexandre sous l'identité de Thomas Rétoré, la suppression d'« Alexandre », marque de la filiation dans la famille, indiquant avec clarté que ce n'est pas un père qui vend son fils, mais un propriétaire qui négocie son bien.De retour en France, le petit-marquis presque sexagénaire coule des jours paisibles entre les bras d'une jeunesse, Françoise Élisabeth Retou, sa femme dite de charge. Parfois la nostalgie le point : ah ! la vie aux colonies, c'était le bon temps, pourquoi ne pas en conserver près de soi un petit souvenir vivant ? Et en 1776 il rachète Thomas Rétoré, le fait rapatrier, le reconnaît comme son fils naturel. Affranchi, l'adolescent se nomme désormais Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie. Il n'en demeure pas moins bâtard selon les normes de l'époque. Il habite chez le petit-marquis, notamment à Saint-Germain-en-Laye, localité où plus tard Alexandre sera le colonel de la garde nationale. Mais on ignore tout de ce que furent les quatre années d'esclavage de Thomas Rétoré. De même, on ne sait rien du sort de son frère et de ses soeurs, on peut seulement l'imaginer.A la différence de ceux de notre époque, les héros romantiques n'ont pas pour principale activité de ressasser leur enfance. C'est pourquoi la geste composée par Marie-Louise et Alexandre ignore pour l'essentiel ce qui précède. Elle ne commence véritablement qu'en 1784, date à laquelle le petit-marquis, la femme de charge et le fils naturel viennent résider à Paris. Thomas Alexandre mène dans la capitale une vie de « vrai fils de famille », comme le notera avec quelque envie Alexandre, qui, lui, aura une jeunesse laborieuse. Thomas Alexandre fréquente aussi bien les tripots que les salons. Il plaît aux femmes attirées par la prestance de ce gaillard à la haute stature, « cinq pieds neuf pouces », soit un mètre quatre-vingt-six, et non pas un mètre quatre-vingt-quinze ni deux mètres, ainsi qu'on l'a prétendu parfois. Une taille néanmoins hors du commun pour son temps et avec ça « beau de visage, quoique son teint de mulâtre donnât un caractère étrange à sa physionomie ; élégant comme un créole, admirablement fait à l'époque où c'était un avantage d'être bien fait, avec des pieds et des mains de femme ; prodigieusement adroit à tous les exercices du corps, un des meilleurs élèves de Laboissière, le premier maître d'escrime du temps ; luttant d'adresse et d'agilité avec Saint-Georges », un autre mulâtre mais beaucoup plus âgé, compositeur de musique au demeurant, également grand séducteur, charme de l'exotisme et, sans doute, bénéficiaire de la rumeur flatteuse sur les performances sexuelles des hommes de couleur.Cet avantage esthétique a sa contrepartie raciste. Les blêmes aristocrates supportent mal qu'on leur préfère un nègre. Tel ce mousquetaire entrant sans façon dans une loge du Théâtre de La Montansier où Thomas Alexandre tient compagnie à une ravissante jeune femme : « Pardon, monsieur, dit la dame l'interrompant le mousquetaire aux premiers mots qu'il prononça, mais il me semble que vous ne remarquez pas assez que je ne suis pas seule. — Et avec qui donc êtes-vous ? demanda le mousquetaire. — Mais avec monsieur, je pense, répliqua la dame en indiquant mon père. — Oh ! pardon ! dit le jeune homme, je prenais monsieur pour votre laquais. »Un gentilhomme bien né eût souffleté l'insolent. Le fils de Marie Dumas a davantage de classe, il l'empoigne et le catapulte dans la salle par-dessus le rebord de la loge, chute d'un mousquetaire au sein du parterre. Un duel s'ensuit, l'équité veut que Thomas Alexandre soit vainqueur.
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