Billet à Mr Benjamin Franklin,
Vos réflexions sur le concept d'intellectuel sont des plus judicieuses. J'entérine votre argument selon lequel il faudrait mieux définir le statut et le rôle de l'intellectuel en Haïti. Pour ma part, je fais mienne la définition de l'intellectuel que nous livre Edouard W. Saïd dans son célèbre " Des intellectuels et du Pouvoir" ( Seuil, 1996). En fait, cette édition est la version française du titre original Representation of the Intellectual, paru à Londres en 1994 aux éditions Vintage. Décédé en 2003 à l'âge de 67 ans, Edward Saïd fut un brillant intellectuel, critique littéraire, musicologue, militant politique, théoricien du post-colonialisme et du post-modernisme, et surtout professeur de littérature comparée à Columbia University à New-York. L'intellectuel, écrit-il, est un exilé, un marginal, un amateur, et enfin l'auteur d'un langage qui tente de parler vrai au pouvoir.
Cette conception de l'intellectuel s'éloigne paradigmatiquement de celle d'Antonio Gramsci qui distingue entre intellectuels traditionnels et intellectuels organiques. Les premiers, selon Gramsci, - enseignants, prêtres, et administrateurs - perpétuent la même fonction de génération en génération. Les seconds, dits organiques - le technicien d'industrie, l'expert en économie politique, le politologue, l'idéologue, l'expert en communication, les organisateurs d'une culture nouvelle et d'un système juridique nouveau, etc. - sont directement liés à des classes ou à des entreprises qui y ont recours pour organiser leurs intérêts, accroitre leur pouvoir, élargir leur contrôle. A la différence de l'intellectuel traditionnel, les intellectuels organiques luttent en permanence pour changer les esprits, et étendre les marchés, toujours en mouvement et cherchant à gagner par tous les moyens. L'intellectuel n'a pas ici d'autonomie qui lui serait propre. D'un point de vue utilitariste et opérationnel, il devient l'instrument d'une cause qui peut ne pas être la sienne, dès lors qu'ils acceptent de s'en faire l'organe. Dans la logique de Saïd, l'intellectuel cesse de l'être quand il choisit de ne plus dire la vérité au pouvoir, de ne plus défier l'autorité, d'abandonner la cause des faibles et des opprimés pour défendre et protéger les positions établies de groupes d'intérêt puissants. Cette vision progressiste de l'intellectuel rejoint celle assez révolutionnaire de Jacques Stephen Alexis ou celle plutôt existentialiste de Jean Paul Sartre qui, de son coté, définit (…) l'intellectuel comme celui qui refuse d'être le moyen d'un but qui n'est pas le sien et qui se mêle de ce qui ne le regarde pas (…). L'intellectuel saïdien et sartrien ne saurait être l'organe de Pepsi-Cola, de Duvalier, d'Aristide et encore moins d'un Préval. Ses élus, ses rois et ses présidents sont le petit peuple déshumanisé des bas-fonds.
Ce cadrage opéré, je me permets maintenant d'adresser vos affirmations d'ordre historique. Dans ce que vous appelez une approche diachronique du concept d'intellectuel (sic), vous avez regrettablement erré et induit involontairement en erreur votre audience par précipitation dans la méthode et approximation dans la temporalité historique. La diachronie s'entend de toute démarche scientifique visant l'étude et l'évolution d'un phénomène dans le temps. S'il est vrai, comme vous l'avancez, que la vulgarisation du terme d'intellectuel remonte au 19e siècle français durant l'Affaire Dreyfus, il est totalement faux que Flaubert en ait la paternité. Maurice Barrès, antidreyfusard, écrivain, homme politique et idéologue nationaliste, et Ferdinand Brunetière, critique littéraire, essayiste et maitre de conférence à l'Ecole Nationale Supérieure (ENS), furent les premiers à utiliser le mot dans cette affaire largement médiatisée et politisée pour ridiculiser les écrivains Émile Zola et Anatole France, ardents défenseurs de l'infortuné Dreyfus. Ce dernier, jeune et brillant officier militaire d'origine juive, était accusé erronément d'intelligence avec les Allemands par l'establishment politico-militaire et le contre-espionnage français. On connait le sale rapport de cette France d'alors avec les noirs et les juifs.
Tout au long des douze années qu'a duré l'Affaire Dreyfus, le concept d'intellectuel connotait tout ce qu'il y avait de péjoratif et de négatif. L'intellectuel était perçu comme un penseur abstrait déconnecté du réel vivant et mouvant des hommes, et traitant de sujets qu'il ne maitrise pas (espionnage et questions militaires dans l'Affaire Dreyfus). A ne pas perdre de vue que le 19e siècle fut aussi le siecle du positivisme d'Auguste Comte. Quand la science expose le monde microscopique, que l'histoire se fait elle-même positiviste, ou que la littérature prend des airs naturalistes pour nous décrire les particules élémentaires dont est fait le monde biologique, l'intellectuel, tel que l'époque le concevait, fait, bien entendu, figure de farceur…
Zola, farceur ? Voyons, donc ! Il ne le fut certes pas. Il est lui-même théoricien du roman naturaliste et expérimental où, comme dans son Assommoir, les personnages sont des documents humains. En ralliant le camp des dreyfusards, l'intellectuel devient désormais avec Zola une figure d'autorité, charismatique, avec qui les lieux de pouvoir doivent compter. Un Monsieur très sérieux qu'il faut considérer avec tout le sérieux du monde. C'est une figure emblématique, porteuse de sens, qui investit en puissance le champ politique pour dire quelques vérités aux gardiens-abuseurs du système. Il neutralise pour armer. Il dévalue pour valoriser. Il organise le naufrage des embarcations obsolètes. Il déconstruit pour ordonner. Il démonte des propositions axiologiques surannées pour faire sens autrement. La parole de l'intellectuel est d'abord un acte d'accusation contre le système. J'ACCUSE !
J'ACCUSE, ce texte réquisitoire contre ce monde géométrique kafkaïen, ce monde qui vous rend coupable de crimes imaginaires et taillés sur mesure, n'est point de Flaubert mon cher Benjamin Franklin. Il a été plutôt rédigé par notre cher ZOLA et publié dans le journal l'Aurore le 13 Janvier 1898 sous forme de lettre ouverte au Président de la République Félix Faure. Vous vous êtes trompé tant sur les divulgateurs du concept que sur le contexte historique qui l'a vu naitre. Contrairement à vos dires, le Maréchal Philippe Pétain allait devenir Chef de l'Etat Français seulement le 10 juillet 1940 sous l'occupation allemande, soit 46 ans après l'éclatement de l'Affaire Dreyfus en 1894. Lors de l'affaire, Pétain était un simple officier de l'Armée sans grande responsabilité, mais qui s'est joint en vrai opportuniste aux antisémites de la trempe de l'écrivain Paul Valéry pour signer une souscription nationale en faveur de la veuve du faussaire à l'origine de l'injuste condamnation du capitaine Alfred Dreyfus. D'ailleurs, il allait plus tard avouer qu'il doutait, dès le début, de la culpabilité de Dreyfus.
Le tapage médiatique et éditorial qu'entretenaient l'intellectuel Zola et autres dreyfusards autour de l'Affaire eut raison du système et de la raison d'état inique et irraisonnée qu'il incarne et qui le pilote. Après douze longues et tumultueuses années de combat intellectuel, juridique et politique, Alfred Dreyfus a été réhabilité dans ses droits intégraux de citoyen en 1906. Il a fait la ténébreuse expérience de cinq années de bagne. L'investissement personnel de l'intellectuel et homme politique de gauche Jean Jaurès dans le combat pour la vérité fut beaucoup dans cette tardive mais nécessaire réhabilitation. Zola, l'initiateur de l'Affaire, n'était plus là pour assister à l'épilogue de son engagement téméraire en faveur de la vérité. Il meurt le 29 septembre 1906 asphyxié par la fumée de sa cheminée. Ses idées, son combat lui ont cependant survécu. Superbes. Flamboyantes. Dérangeantes. Et déstabilisatrices.
Depuis l'engagement de Voltaire pour la rationalité, de Victor Hugo pour les misérables, de Zola pour la vérité, de Sartre contre la torture et pour les insurgés d'Algérie, de Michel Foucault pour les droits des prisonniers, de Frantz Fanon pour les damnés de la terre, de Bourdieu pour les chômeurs, de Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis pour les prolétaires, de Jean Dominique pour les paysans, de Ken Saro-Wiwa pour les minorités ethniques, l'environnement et contre les Shell de ce monde, la doxa de notre époque devrait demeurer l'immuable parti-pris des intellectuels en faveur des sans-voix et des laissés- pour-compte.
Intellectuels dominants ou marginaux, vous êtes par vocation des déstabilisateurs de mondes et des bâtisseurs de mondes nouveaux. Le bagne, l'exil, l'assassinat, la dérision…vos tourments personnels en démocratie comme en dictature ne sont en fait que des dommages collatéraux mineurs à coté des crimes innommables du système.
Mr Benjamin Franklin, vous avez demandé de la substance. Régalez-vous !
Daly Valet
Washington DC
8 août 2008.
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