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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


De la responsabilité sociale des Intellectuels, par Daly Valet

Publié par Elsie HAAS sur 11 Août 2008, 09:35am

Catégories : #Archives 2


Billet à  Mr Benjamin Franklin,

Vos réflexions sur le concept d'intellectuel sont des plus judicieuses. J'entérine votre argument selon lequel  il faudrait  mieux définir le statut et le rôle de l'intellectuel  en  Haïti. Pour ma part, je fais mienne la définition de l'intellectuel que nous livre Edouard W. Saïd dans son célèbre " Des intellectuels et du Pouvoir" ( Seuil, 1996). En fait, cette édition est la version française du titre original  Representation of the Intellectual,  paru à Londres en 1994 aux éditions Vintage. Décédé en 2003 à l'âge de 67 ans,  Edward  Saïd  fut un brillant intellectuel, critique littéraire, musicologue,  militant politique,  théoricien du post-colonialisme et du post-modernisme, et surtout  professeur de littérature comparée à  Columbia University  à New-York.   L'intellectuel, écrit-il,  est un exilé, un marginal, un amateur, et enfin  l'auteur d'un   langage qui  tente  de  parler  vrai au pouvoir.

Cette conception de  l'intellectuel  s'éloigne paradigmatiquement  de celle d'Antonio  Gramsci  qui distingue entre intellectuels traditionnels et intellectuels organiques. Les premiers, selon Gramsci,  - enseignants, prêtres, et administrateurs - perpétuent  la même fonction de génération en génération.  Les seconds, dits organiques - le technicien d'industrie, l'expert en économie politique, le politologue, l'idéologue,  l'expert en communication, les organisateurs d'une culture nouvelle et d'un système juridique nouveau, etc. -  sont directement liés à  des classes ou à des entreprises qui y ont recours pour organiser leurs intérêts, accroitre  leur pouvoir, élargir leur contrôle.  A la différence de l'intellectuel traditionnel,   les intellectuels organiques luttent en permanence pour changer les esprits, et étendre les marchés, toujours en mouvement et cherchant à gagner par tous les moyens.  L'intellectuel n'a pas ici d'autonomie qui lui serait propre.  D'un point de vue utilitariste et opérationnel,  il devient l'instrument d'une cause qui  peut ne pas être la sienne, dès  lors qu'ils  acceptent  de s'en faire l'organe.  Dans la logique de Saïd, l'intellectuel cesse de l'être  quand il choisit  de ne plus dire la vérité au pouvoir,   de ne  plus défier l'autorité, d'abandonner la cause des faibles et des opprimés pour défendre et protéger les positions établies  de groupes d'intérêt puissants.  Cette vision progressiste de  l'intellectuel rejoint celle assez révolutionnaire  de Jacques Stephen Alexis ou celle plutôt existentialiste  de  Jean Paul Sartre qui, de son coté,  définit  (…) l'intellectuel comme celui qui refuse d'être le moyen d'un but qui n'est pas le sien  et  qui se mêle de ce qui ne le regarde pas (…).  L'intellectuel  saïdien et  sartrien ne saurait être l'organe de Pepsi-Cola,  de Duvalier, d'Aristide et encore moins d'un Préval. Ses élus, ses rois et ses présidents sont le petit peuple déshumanisé des bas-fonds.

Ce cadrage opéré,   je  me permets maintenant  d'adresser  vos  affirmations  d'ordre historique.  Dans  ce que vous appelez une approche diachronique du concept d'intellectuel (sic), vous avez regrettablement erré et induit involontairement en erreur votre audience  par précipitation dans la méthode et  approximation dans la temporalité historique.  La diachronie  s'entend de  toute démarche scientifique visant  l'étude et l'évolution d'un phénomène dans le temps.  S'il est vrai, comme vous l'avancez,  que la vulgarisation  du terme  d'intellectuel remonte au 19e siècle français durant l'Affaire Dreyfus,  il est  totalement faux  que  Flaubert en ait la paternité.  Maurice Barrès, antidreyfusard, écrivain,  homme politique  et idéologue nationaliste,  et Ferdinand  Brunetière, critique littéraire, essayiste et maitre de conférence à l'Ecole Nationale Supérieure (ENS),  furent les premiers à  utiliser le mot dans cette affaire largement médiatisée et politisée pour ridiculiser les écrivains Émile Zola et  Anatole France, ardents défenseurs  de l'infortuné Dreyfus.  Ce dernier,  jeune et brillant officier militaire d'origine  juive, était  accusé  erronément d'intelligence  avec les Allemands par l'establishment politico-militaire et le contre-espionnage français.  On connait le sale rapport de cette France d'alors avec les noirs et les juifs.   

Tout au long des douze années qu'a duré l'Affaire Dreyfus, le  concept  d'intellectuel  connotait  tout ce qu'il y  avait de péjoratif et de négatif. L'intellectuel  était perçu comme un penseur abstrait  déconnecté du réel vivant et mouvant  des hommes, et traitant de sujets qu'il ne maitrise pas (espionnage et questions militaires dans l'Affaire Dreyfus).  A ne pas perdre de vue que le 19e siècle fut aussi le siecle du positivisme d'Auguste Comte.   Quand la science expose le monde microscopique,  que l'histoire   se fait elle-même positiviste,  ou que  la littérature  prend des airs naturalistes pour nous décrire les particules élémentaires dont est fait le monde biologique,   l'intellectuel, tel que l'époque le concevait,   fait, bien entendu, figure de farceur…   

Zola, farceur ?  Voyons, donc ! Il ne  le fut certes pas. Il est lui-même théoricien du roman naturaliste et expérimental où,  comme dans son  Assommoir,  les personnages sont des documents humains.  En ralliant le camp des  dreyfusards,  l'intellectuel devient désormais avec Zola une figure d'autorité,  charismatique,  avec qui  les lieux de pouvoir doivent compter.  Un Monsieur très sérieux qu'il faut considérer avec tout le sérieux du monde. C'est une figure emblématique, porteuse de sens,  qui  investit en puissance  le champ politique  pour dire quelques vérités aux gardiens-abuseurs du système. Il neutralise pour armer. Il dévalue pour valoriser. Il organise le naufrage des embarcations obsolètes. Il déconstruit pour ordonner. Il démonte des propositions axiologiques surannées pour faire sens autrement. La parole de l'intellectuel est  d'abord un acte d'accusation contre le système.  J'ACCUSE ! 

J'ACCUSE, ce texte réquisitoire contre  ce monde géométrique kafkaïen,  ce  monde qui vous  rend  coupable de crimes  imaginaires et taillés sur mesure,  n'est point  de  Flaubert mon cher  Benjamin Franklin.  Il a été  plutôt rédigé par  notre cher ZOLA et publié dans le journal l'Aurore  le 13 Janvier 1898 sous forme de lettre ouverte au Président de la République Félix Faure.  Vous vous êtes trompé tant  sur les  divulgateurs du concept  que sur le contexte historique qui l'a  vu naitre.  Contrairement à vos dires,  le  Maréchal  Philippe Pétain allait devenir Chef de l'Etat Français seulement le 10 juillet 1940 sous l'occupation allemande, soit 46 ans après l'éclatement de l'Affaire Dreyfus en 1894.   Lors de l'affaire,  Pétain  était un simple officier de l'Armée  sans grande responsabilité,   mais qui  s'est joint  en vrai opportuniste aux antisémites  de la trempe de l'écrivain  Paul Valéry pour  signer  une souscription nationale en faveur de la veuve du faussaire à l'origine  de l'injuste condamnation  du capitaine Alfred Dreyfus. D'ailleurs, il allait plus tard avouer qu'il  doutait,  dès le début, de la culpabilité de Dreyfus.

Le tapage médiatique et éditorial  qu'entretenaient l'intellectuel Zola et autres  dreyfusards autour de l'Affaire eut raison du système et de la raison d'état  inique et  irraisonnée qu'il incarne et qui le pilote.  Après douze longues et tumultueuses années de combat intellectuel, juridique et politique, Alfred Dreyfus a été réhabilité dans ses droits intégraux de citoyen en 1906. Il a fait la ténébreuse expérience de cinq années de bagne. L'investissement personnel   de l'intellectuel et homme politique de gauche Jean Jaurès dans le combat pour la vérité fut beaucoup dans cette tardive mais nécessaire réhabilitation. Zola, l'initiateur de l'Affaire, n'était plus là pour assister à l'épilogue  de son engagement téméraire en faveur de la vérité. Il meurt  le 29 septembre 1906 asphyxié par la fumée de sa cheminée. Ses idées, son combat lui ont cependant survécu. Superbes. Flamboyantes. Dérangeantes. Et déstabilisatrices.

Depuis  l'engagement de Voltaire pour la rationalité, de Victor  Hugo pour les misérables, de Zola pour la vérité, de  Sartre contre la torture et pour les insurgés d'Algérie, de  Michel Foucault pour les droits des prisonniers,  de Frantz Fanon pour les damnés de la terre, de Bourdieu pour les chômeurs,  de  Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis pour les prolétaires,  de Jean Dominique pour les paysans, de Ken Saro-Wiwa pour les minorités ethniques, l'environnement et contre les Shell de ce monde, la doxa de notre époque  devrait demeurer l'immuable parti-pris des intellectuels en faveur des sans-voix et des laissés- pour-compte.

 Intellectuels dominants ou marginaux, vous êtes par vocation  des déstabilisateurs de mondes et des bâtisseurs de  mondes nouveaux.  Le bagne, l'exil, l'assassinat, la dérision…vos tourments personnels  en démocratie comme en dictature ne sont en fait que des dommages collatéraux  mineurs à coté des crimes innommables du système.

Mr Benjamin Franklin, vous avez demandé de la substance. Régalez-vous !

 

Daly Valet

Washington DC

8 août 2008.

 

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