Si le nom paraît familier, ce n’est pas par hasard. Hilario est l’un de ces milliers de Cubains qui se partagent fièrement le même héritage : ils sont tous de descendance haïtienne. J’ai eu l’heureuse occasion d’être présent, les 1er, 2 et 3 août 2008, au Sixième Festival Kiba Kreyòl, dédié à Haïti et aux cinq Cubains actuellement emprisonnés auxÉtats-Unis.
Oui, déjà le sixième de cette série qui se déroule avec le support intégral du Gouvernement cubain et depuis quelques années, de l’UNESCO. Ce n’est pas peu dire ! C’est en effet en 1997 qu’Hilario et environ une douzaine de ses compatriotes cubains-haïtiens prenaient la décision de lancer son mouvement dénommé « Banzil Kreyòl », un mouvement ayant pour objectif essentiel de maintenir vivante la culture haïtienne à Cuba, de l’approfondir et de la diffuser parmi la population cubaine.
Suite aux différentes vagues d’immigration haïtienne vers Cuba durant le XXème siècle, Cuba compte maintenant beaucoup de citoyens dont les descendants haïtiens couvrent deux à trois générations. Grâce à leurs grands-parents, ils parlent kreyòl, apprennent la langue ou l’enseignent, sont très familiers avec nos proverbes et connaissent spécifiquement de quelle ville ou de quelle petite bourgade leurs grands-parents étaient partis.
J’ai assisté à Banzil Kreyòl pour la première fois en 2002 et c’était l’expérience culturelle la plus enrichissante que j’aie jamais connue. Cet événement ne se limite pas seulement à une rencontre de Cubains de descendance haïtienne, pas du tout.
En créant Banzil Kreyòl, Hilario Batista Félix tenait à offrir une tribune à des gens se partageant une langue commune, afin qu’ils puissent approfondir leur culture, former des liens plus étroits, discuter de toutes sortes de problèmes qui leur sont communs et établir des liens entre ces Haïtiens de deuxième et troisième générations en vue de créer une force culturelle à Cuba, un point de ralliement de la culture haïtienne.
Cet objectif commence définitivement à se concrétiser. En témoignent la reconnaissance et le ferme appui accordés par le Gouvernement cubain lui-même à Banzil Kreyòl, et le patronage de l’UNESCO qui étaitreprésenté à ce sixième Festival.
D’autre part, le Festival ne réunit pas seulement des adultes, et l’un des aspects les plus satisfaisants de mon séjour là-bas a été de voir des enfants de tous âges, de 8-10 ans jusqu’à 12-13 ans, danser des rythmes haïtiens et cubains avec grâce, beauté, élégance et professionnalisme. C’est qu’elles sont toutes des étudiantes à diverses écoles de danse et s’adonnent coeur et âme à cette activité, montrant un intérêt sincère à connaître la culture de leurs ascendants, ou simplement cette culture qui les entoure. Un après-midi, alorsqu’un groupe de tambourineurs et de percussionnistes jouait un morceau sur un rythme effréné, on a vu une dizaine d’enfants, membres d’un groupe de danseurs qui s’était produit auparavant, aller chercher une Cubaine-haïtienne sexagénaire, mais pleine de vigueur et de dynamisme, pour l’entrainer à danser sur les carreaux de la Maison de la Culture où se déroulait le Festival Banzil et Cuba en particulier (Exposé deMme Isabel Martinez, une linguiste cubaine d’une grande érudition) Kreyòl, l’imitant aussi dans tous ses mouvements. Tout au long de ces trois jours, ces jeunes ont eu une imposante présence culturelle, à la grande satisfaction de tous les participants.
Plusieurs exposés ont été faits, portant sur divers sujets. Sans vouloir être trop long, voici quelques-uns des thèmes qui ont été couverts à cette occasion :
a) Défendre le kreyòl, c’est défendre notre identité caraïbéenne (Exposé par le Président de Banzil Kreyòl, Hilario Batista Félix ;
b) Étude des traditions de la culture haïtienne dans la région centrale de Cuba ;
c) Présence de la langue kreyòl dans la communauté El Djao Municipio Salvador (Guantanamo) ; (Exposé par Lic Zenaida Heredia, une cubainehaïtienne
de Guantanamo)
d) Histoire de la langue kreyòl en Haïti ; (Exposé par Jean Maxius Bernard, de l’Ambassade d’Haïti
à Cuba)
e) Sauvetage de la culture haïtienne dans la province de Matanzas (Exposé d’une délégation venue de la province de Matanzas) ;
f) Le kreyòl dans la diaspora (Exposé par Serge Bellegarde)
g) Influence de la culture kreyòl dans la municipalité de Cotorro (Exposé de Natalie et Nadine Batiste, les deux filles d’Hilario Batista)
h) Perspectives du kreyòl au XXIème siècle (exposé du Prof. Eliseo Alfonso, un Cubain pur
sang enseignant le kreyòl à Cuba)
i) Le développement social. Tout est possible (Exposé du Dr. Acène Pierre Pierre d’Haïti)
j) L’impact de la révolution haïtienne sur la Caraïbe en général
Il faut souligner que la grande majorité de ces exposés a été faite en kreyòl avec traduction en espagnol et
vice-versa. Je dois tout particulièrement souligner la tâche du Professeur Eliseo Alfonso qui pendant deux jours s’est chargé de la traduction dans les deux sens kreyòl - espagnol. Le Professeur
Alfonso, un farouche défenseur du kreyòl haïtien et de la culture haïtienne, prépare depuis quelques années un dictionnaire espagnolkreyòl, ce qui, à ma connaissance, n’existe pas encore. Ce Cubain ne connaît même pas encore Haïti. Que dire de plus !
Ont été également présents à cette magnifique rencontre Raymond Precheus, un national de la
Guadeloupe ; Sari Jean-François, une jeune fille de Sainte-Lucie vivant au Canada ; Paul T Zeleza, un national de Malawi en Afrique, menant des recherches sur la religion et la culture haïtienne – il a déjà passé 3 semainesen Haïti- ; Grete Tove Viddal des Étas-Unis, faisant également des recherches sur le vaudou en Haïti –elle a fait une excellente exposition de photos vaudou, et naturellementdes Cubains-Haïtiens de Guantanamo,de Camaguey, de Matanzas et autre.
La composante culturelle deBanzil Kreyòl joue un rôle primordial. Dès le premier jour, le Groupe Demele
de La Havane, le Groupe Mekongo de Santiago de Cuba et le Groupe Todo Caribe de Camaguey ont donné
d’excellentes performances, accompagnés du rythme acharné d’excellents tambourineurs et de
percussionnistes hors-pair.Le Groupe Kiba kreyòldirigé par Natalie Batista, la fille d’Hilario, a également fait une belleprestation. Ce groupe est composé de quatre jeunes cubaines chantant enkreyòl et en espagnol, pendant que l’une d’entre elles joue du tambour. Natalie est une étudiante encommunication sociale qui fait des études de musique, danse, joue au pianoet à la guitare. Sa soeur Nadine, danseuse également, poursuit activement sesétudes à l’université.
Je ne saurais trop répétercombien ces trois journées mémorables sont dues au dévouement, à la persévérance et à la détermination d’Hilario Batista Félix et de son équipe de Cubains-haïtiens, tous fiers d’être Cubain, et pas n’importe lequel : Cubains d’origine haïtienne ! Ce n’est pas une petite affaire ! C’est grâce à eux d’ailleurs que le kreyòl haïtien est devenu la deuxième langue parlée à Cuba. Le plus étonnant, c’est de voir comment, en dépit de moyens fort limités dont il dispose, Hilario continue d’organiser ce festival qui chaque année prend de plus en plus d’ampleur. Cette dernière observation me porte à formuler les remarques suivantes sur la seule note négative au Sixième Festival Banzil Kreyòl..
J’ai pu personnellement vérifier toutes les contorsions que sedonne Hilario pour organiser chaqueannée ce grand festival de la culture haïtienne, que ce soit sur le plan de l’organisation, des finances, de la logistique et autres, ce en vue d’assurer que tous les participants soient satisfaits.
Il est donc d’autant plus insolite que l’ambassade du pays dont la culture est mise en exergue, ait brillé, d’un côté, par son absence à l’ouverture du festival le premier jour, et de l’autre, par sa très faible, ou devrais-je dire, très maigre participation.
Lors de ma première expérience à Banzil Kreyòl en 2002, l’Ambassadeur d’Haïti d’alors, Mme Andrine Constant, avait été exemplaire, prenant part à toutes les activités, aidant à l’organisation, bref manifestant un intérêt sincère, et gardant des rapports étroits avec Banzil Kreyòl.
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et cette fois-ci, l’ambassade n’a même pas daigné être présente à
l’inauguration du festival, voire apporter une contribution à son organisation, initiative qui aurait dû être tout à fait naturelle. Quelle honte nationale et culturelle ! Ce n’est que le troisième jour, soit le 3 août, que Monsieur Jean Maxius Bernard a fait son exposé. Selon de bonnes sources, il semble qu’il soit le seul à l’ambassade qui manifeste un intérêt à ce genre d’activités et à cette communauté. Il y a lieu de se demander comment l’ambassade d’Haïti, dotée d’un personnel de six fonctionnaires, me dit-on, puisse afficher tant d’indifférence (ou devrais-je dire, tant de mépris) à l’égard d’une manifestation culturelle si importante qui la concerne directement et qui soit fermement épaulée par le Gouvernement cubain. C’est à n’y rien comprendre !
Malheureusement, on retrouve trop souvent ce genre de comportement dans nos ambassades à l’étranger, et même dans les plus importantes capitales des pays avec lesquels Haïti entretient des rapports, au grand
préjudice de notre pays. Et le pire, c’est que l’on n’entrevoit aucun changementà l’horizon !
C’était là la seule note négative au sujet du Sixième Festival Banzil Kreyòl, que je ne pouvais passer sous
silence. Le prochain festival est projeté pour 2010 et il sera dédié, entre autres, à la diaspora de l’Amérique du Nord. Je souhaite ardemment qu’il puisse bénéficier d’une plus large présence d’Haïtiens pour une parfaite communion culturelle. Cela en vaut vraiment la peine !
Serge Bellegarde
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