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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Dimanche, L'Etat Christophien par L. Péan (6)

Publié par Elsie HAAS sur 20 Septembre 2009, 09:36am

Catégories : #L.PEAN chronique

La condamnation de l’apartheid colonial

 

Mais les traumatismes qui hantent la conscience haïtienne et qui produisent la cohorte de tueurs de sang-froid qui peuplent l’univers haïtien ne sauraient faire l’impasse sur les affres infligées aux « anciens libres ». Trop souvent, ces derniers se gaussent de n’avoir pas été esclaves et réfèrent aux tares des « nouveaux libres » pour expliquer les blocages actuels. Or les personnalités, ressorts intimes et façons de faire des « anciens libres » ressortent de la même aune de colonialité. Les forfaits et méfaits qu’ils ont dû subir ont entaché leurs esprits de vastes zones d’insécurité pour survivre dans ce milieu de prédations qu’est la colonie. Ils se sont donc retrouvés avec des pulsions persistantes et incontrôlables pour sortir de leur état mental misérable en demandant leur acceptation comme êtres humains à leurs anciens maîtres tout en imitant leur modus operandi contre les « nouveaux libres » qui, en dépit de la rhétorique et des simulacres de rupture, partagent avec eux les mêmes positions idéologiques. 

Le baron de Vastey consacre une vingtaine de pages à ces préjugés dont ont été victimes les anciens libres.  Il cite ces fameux Règlements des Administrateurs concernant les Gens de Couleur Libres en date du 24 Juin et du 16 Juillet 1773 dans lesquels les Mulâtres et autres gens de couleur nés libres et les esclaves affranchis ne peuvent avoir les mêmes patronymes que les Blancs. Selon ces Règlements, « le nom d’une race blanche usurpé peut mettre du doute dans l’état des personnes, jeter la confusion dans l’ordre des concessions et détruire enfin entre les Blancs et gens de couleur cette barrière insurmontable que l’opinion publique a posée, et que la sagesse du gouvernement maintient »

 

On connaît les patronymes des Mulâtres Jean Zépingle et Jean Zombi qui furent de grands tueurs de Blancs lors du massacre des Français après 1804. Ces patronymes leur furent imposés sous la colonie. En effet, les Mulâtres et Noirs libres étaient obligés d’avoir comme noms de famille, des noms d’animaux, de plantes et des noms africains. L’Article 1 des Règlements des Administrateurs concernant les Gens de Couleur Libres dit en clair : « Toutes négresses, mulâtresses, quarteronnes, et métisses libres et non mariées, qui feront baptiser leurs enfants, seront tenues, outre le nom de baptême de leur donner un surnom tiré de l’idiome africain, ou de leur métier et couleur, mais qui ne pourra jamais être celui d’une famille blanche de la colonie ; et ce à peine de mille livres d’amende, et d’être tenues de tous dommages, intérêts et réparations civiles envers la famille dont le surnom aurait été usurpé ».  Le désir du nom de famille du maître s’est donc constitué avec force et a explosé dans une grande course aux patronymes qui eut lieu après la grande révolte des esclaves de 1791. 

 

Lapartheid colonial codifie les activités auxquelles les gens de couleur et autres anciens libres pouvaient se livrer. En tout premier lieu, la fonction publique leur était interdite et seuls les Blancs y avaient accès. Même verdict pour les professions libérales. Ils étaient interdits d’être médecin, enseignant, avocat, prêtre, pharmacien, etc. Quand ils exerçaient un métier, ils ne pouvaient être maîtres. La discrimination avait lieu parfois même à l’église. C’est le cas à Jérémie où les Mulâtresses furent chassées par les femmes blanches et ne purent y revenir qu’après l’intervention du commandant anglais qui expliqua que devant Dieu tous les êtres humains étaient égaux. C’était une exception car même dans la mort, au cimetière, les Blancs insistaient à se démarquer de l’engeance des anciens libres.

 

D’autres règlements d’exclusion des anciens libres renvoient au pouvoir capillaire dans la colonialité. Dans ce que Michel Foucault nomme « le grain des individus », la mécanique du pouvoir pénètre les corps, les gestes, les attitudes et tous les aspects microscopiques de la vie. Les Mulâtres ne pouvaient pas s’habiller comme les Blancs, avoir des styles raffinés et élégants. Rien de majestueux au niveau des vêtements et même au niveau des manières n’était toléré par la colonialité. Le chic était interdit pour les Mulâtres et la police de l’apparence fut si stricte envers eux que fut édicté un Règlement provisoire des Administrateurs concernant le Luxe des Gens de Couleur. Toute revendication identitaire est combattue même si elle s’exprime simplement au niveau du corps et de l’accoutrement des Mulâtres et Mulâtresses. Le colon y voit un mode d’expression politique qu’il tient à dominer pour qu’il ne renvoie à aucune respectabilité. Le Blanc pouvait rouer de coups de bâton un ancien libre et même le tuer sans être inquiété ou en recevant une faible amende. Un planteur blanc qui voulait accaparer les terres d’un Mulâtre qui était son voisin le fit déclarer esclave par le Conseil de Port-au-Prince pour confisquer une propriété qu’il lui avait vendue depuis plus de quarante ans. C’est le cas consigné le 7 Février 1770 par l’Arrêt du conseil du Port-au-Prince qui confisque au profit du Roi un Mulâtre se disant Libre. On peut voir la filiation historique avec les citoyens qui ont perdu la vie sous le gouvernement des Duvalier et des gouvernements successifs parce que des autorités voulaient s’accaparer de leurs propriétés terriennes. En dénonçant la réalité sociale coloniale, l’État christophien propose la construction d’un sens nouveau et des perspectives plus rassurantes aux différentes strates de la population pour se libérer de ces multiples relations de pouvoir préexistantes à l’État haïtien. Le défi pour Christophe sera de s’attaquer à ce que Foucault identifie comme « cette espèce de métapouvoir », c’est-à-dire toutes ces interdictions mentionnées antérieurement à travers une nouvelle codification des relations de pouvoir.

 

Valentin Pompée de Vastey,  Le système colonial dévoilé, op. cit., p. 75.

Ibid.

Michel Foucault, Dits et Écrits, Vol. II, Gallimard,  Paris, 1994, p. 751.

Baron Valentin Pompée de Vastey,  Le système colonial dévoilé, op. cit., pp. 83-85.

Ibid., p. 82

Michel Foucault, Dits et Écrits, Vol. III, Gallimard,  Paris, 1994, p. 151.

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