JACMEL, 30 Septembre - ‘La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires' disait le président français Georges Clémenceau.
L'armée est une question également trop grave pour être laissée aux premiers anciens militaires venus. Voire à des fanatiques. Ou plutôt des fadas. Quand on voit comment l'équipe Martelly déforme la réalité pour essayer d'imposer la nécessité de doter Haïti d'une nouvelle force armée.
Oyez plutôt: ‘La fragilité de l'Etat haïtien aujourd'hui le rend vulnérable aux risques de troubles internes pouvant plonger le pays dans l'anarchie. Dans un tel contexte, l'Etat haïtien doit se doter d'outils adéquats pour prévenir ces menaces plutôt que de se mettre dans une posture défensive.'
Or quelle est la dernière fois que le pays s'est trouvé dans une conjoncture pro-anarchique sinon au lendemain des résultats du premier tour des élections de novembre dernier quand des foules pro-Martelly ont envahi les rues pour exiger le respect du vote populaire!
Sans commentaires!
Le projet de formation d'une nouvelle force armée - en dehors du blabla obligatoire ‘protéger la population, garantir la souveraineté nationale ‘ (auquel aucun Haïtien ne croit et encore moins ceux qui ont pondu ledit projet) - ne tarde point à en venir à ce qui tient le plus à cœur à ses auteurs. C'est le chapitre intitulé ‘Service d'Intelligence Nationale' (SIN).
Cédras émargeait au payroll du SIN...
Entre parenthèses c'est le SIN qui est à l'origine du coup d'Etat militaire du 30 septembre 1991, peut-être le plus sanglant de notre histoire.
Le New York Times indiquait à l'époque que le numéro 1 du coup d'Etat, le général Raoul Cédras, émargeait au payroll du SIN.
Sous la dictature Duvalier, le quartier général du SIN se trouvait au bureau du SD ou police politique, logé aux Casernes Dessalines. Là où l'on torturait les prisonniers politiques avant de les envoyer crever à la prison du Fort Dimanche.
Voici donc pour les origines du SIN.
Venons en maintenant aux objectifs fixés dans le projet attribué au président Michel Martelly... il ne l'a pas encore rejeté publiquement en tout cas.
‘Objectifs: Prévenir et lutter contre le terrorisme.'
Quelle est la dernière fois qu'un acte terroriste a été commis ou que des terroristes ont été dénoncés en Haïti?
Cagoulards et bombistes...
Oui, aussi loin que la mémoire remonte, les premiers terroristes sont ceux qui pendant l'année électorale 1957 ont pavé la voie pour l'accession au pouvoir de la dictature duvaliériste. Ce sont les ‘Cagoulards' de Clément Barbot, Eloïs Maître, Luc Désir, Ti Cabiche, secondés par des officiers de l'armée dont nous préférons taire le nom (puisqu'ils ne sont pas directement impliqués dans ce dossier).
Ce sont les ‘bombistes' qui par leurs actes devaient procéder à la déstabilisation de l'armée lors dominée par le clan pro-Déjoie, l'adversaire principal du candidat François Duvalier.
Tandis que les derniers terroristes seraient peut-être les jeunes militants anti-duvaliéristes qui de temps à autre menaient des invasions au pays pour essayer de renverser la dictature mais que celle-ci désignait plutôt par les termes de ‘communiste', ‘anarchiste' ou simplement ‘kamoken' (celui de ‘terroriste' n'était pas encore de saison puisqu'il n'est entré dans la littérature politique ordinaire qu'après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis).
Boukman, Mackandal et Zabeth...
Mais déjà dans la colonie de Saint Domingue, le colon français devait sans doute considérer l'esclave révolté, les Boukman, Mackandal et Zabeth comme des terroristes.
Tout comme l'occupant américain (1915-1934) à l'endroit de Charlemagne Péralte et de Benoit Batraville. Le cadavre du premier fut cloué sur une croix et exposé sur la place publique.
Papa Doc s'en inspira plus tard dans la lutte contre les jeunes guérilleros qui envahissaient ‘son' royaume.
Plus loin encore on lit dans le même projet: ‘Surveiller les organisations et mouvements extrémistes visant à semer l'anarchie dans le pays.'
Pour ceux qui ont rédigé ledit projet, il s'agit probablement du parti Fanmi Lavalas puisque c'est le seul ennemi qu'on leur connaît aujourd'hui. Appelons pour une fois un chat un chat!
La ‘souveraineté nationale' a bon dos...
Et puisqu'il en est ainsi, nous arrivons à cet autre objectif qui justifierait la remise en service du SIN: ‘Prévenir et lutter contre toute forme d'activités mafieuses et de réseaux de trafiquants illégaux de toutes sortes.'
Là on est tout à fait d'accord. Sauf que le SIN a été le berceau des mêmes activités qu'il serait destiné aujourd'hui à combattre. Allons donc!
Au fond les auteurs dudit projet et stratèges du président Martelly - en défense et sécurité nationale - semblent se fiche d'Haïti (et de sa ‘souveraineté nationale') comme de l'an quarante et ne cherchent qu'à flatter l'administration américaine (ou plus sûrement encore les services de renseignement américains) dans l'espoir d'obtenir leur autorisation à remobiliser les anciennes forces armées d'Haïti.
Mais sur des bases plus radicales, autoritaristes et réactionnaires que jamais.
Nouvel ordre mais ordre ancien...
Ce sont des fanatiques d'un nouvel ordre (mais ordre ancien) - qui n'existe sûrement pas aux Etats-Unis, malgré les attentats du 11 Septembre et grâce aux ressources propres d'une des démocraties les plus vieilles au monde - mais dont Haïti pourrait constituer une sorte de ‘laboratoire', un cabinet du Dr Caligari, un tribunal de l'Inquisition mais passé à la sauce piquante et à l'humour infiniment noir d'un cinéaste comme Woody Allen ou Roman Polanski (‘Le bal des vampires'), un asile de fous furieux distribuant à tours de bras les accusations de terroriste, extrémiste, anarchiste. Torturant aussi bien sûr. Dans la bonne tradition du SIN!
Et personne n'est à l'abri puisque leur mission, qui est bien sûr sacrée (‘Protéger la population, Garantir la souveraineté nationale'), leur donne plein droit de violer la Constitution allègrement. Parmi les cibles prioritairement visées comme agents de renseignements (ou comme éventuels accusés et futures victimes!), sont les chauffeurs de transport en commun, les fonctionnaires publics, les hommes d'affaires, les hôtels, casinos, bordels. Et les médias!
Bas les pattes sur la presse!...
Faut-il rappeler que la liberté d'expression est garantie par l'Article 28-2 de la Constitution haïtienne en vigueur:
‘Le journaliste exerce librement sa profession dans le cadre de la Loi. Cet exercice ne peut être soumis à aucune autorisation, ni censure, sauf en cas de guerre.'
L'Haïti de Martelly (tant que le chef de l'Etat n'aura pas réfuté cette extravagance!) deviendrait donc une sorte de ‘outpost' ou semi colonie volontaire pour effectuer le tri de tout ce qui ne doit pas entrer chez le Maître.
Eventuels terroristes (même pour l‘instant imaginaires) ainsi bien sûr que les boat people. Il est vrai que ces derniers sont le principal casse tête de l'administration américaine et un élément important dans la détermination de la politique de Washington à l'endroit d'Haïti.
Même plus que la drogue.
Du chantage!...
C'est donc en jouant sur cette corde si fragile (ainsi que sur les images obsessives laissées par les attentats de 2001 sur une opinion américaine par ailleurs bouleversée par une crise économique qui n'en finit pas) que le projet espère obtenir l'accord des Etats-Unis. Bref, en faisant peur au grand Voisin! Du chantage.
Pourquoi ne pas demander une fois pour toutes qu'Haïti devienne le 51e Etat de l'Union!
Sauf que, plutôt qu'aux Etats-Unis d'Amérique, c'est à la Russie stalinienne qu'un tel projet, que cette description aussi minutieuse que dingue d'un Etat policier, fait plutôt songer.
Haïti en Marche, 30 Septembre 2011
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