« Si tu veux vraiment mourir, commence par te taire, mais si tu veux vivre, parle, parle plus fort que le fracas de ton corps. » Frankétienne (Ultravocal).
En décembre 1975, un couple de jeunes mariés recevait un billet d’avion pour une lune de miel dans l’univers surréel de la République du Cauchemar de Baby Doc. Vous avez bien deviné. Il s’agit d’Hillary et Bill Clinton. C’était l’époque où le tigre ensanglanté allait réaffirmer sa tigritude en dévorant, entre autres, un jeune journaliste du nom de Gasner Raymond. Papa Doc avait publiquement exprimé son amour pour la sauvagerie de ses Tontons-Macoutes et le fils suivait allègrement la voie (la voix) du sang. En filigrane, Jean Do, Kompè Filo et tous ces autres héros du micro se lançaient à l’assaut de la Maison Duvalier. Marcus, Liliane engagés dans la bataille contre les lianes épaisses de la répression et de la corde au cou. Pèlin Tèt de Frankétienne contre le Trou Foban de la mystification Jean-Claudiste. Sueurs froides dans la fièvre de la création artistique. Les forçats du clavier et du stylo accueillirent avec enthousiasme la politique de défense des « doigts » de l’Homme du Président Jimmy Carter. Le reste, on verra ce qu’on verra.
L’effort fait les forts, répétait à tue-tête Maître Pongnon, professeur de langues mortes. Mais Fort Dimanche ouvrait encore largement ses portes aux forts en thème. On y perdait rapidement son latin et son grec. Heureux les pauvres en esprit, ils deviennent, à l’image de Baby Doc et de Micky, présidents d’Haïti.
Fort-la-Mort. Fosses communes. Fausses accusations de conspiration par des Macoutes constipés dans le Ventre de Port-au-Prince. Atteinte à la sureté intérieure de l’État c’est moi. Je vous arrête parce que vous avez l’air suspect. Avez-vous le mot « communiste » dans votre dictionnaire ? Croque-morts. Certificats de décès. Pompes funèbres Paret Pierre-Louis. La mort subite et violente devenait de la poésie pure au Salon de l’Ange Bleu. Nous annonçons avec infiniment de peine, la triste nouvelle de la mort de. Portés disparus. Vaines recherches aux Recherches Criminelles. Veines ouvertes d’Haïti. Vanne de sang. Le sang du flamboyant.
Le Giraumont ne produit pas de calebasses. La vache enragée ne produit pas de lait condensé Nestlé. 1975. Haïti, jardin d’Eden pour touristes en quête d’exotisme et de sensations fortes. Pomme de discorde ? Le fruit défendu de la parole. Echappé du roman de Graham Greene, Aubelin Jolicœur prend la pause à l’Hôtel Oloffson. Images burlesques de Tonton-Macoutes déambulant dans les rues de Port-au-Prince avec leur uniforme gros bleu, leur mouchoir rouge, leurs lunettes noires, leur mitraillette, leur machette et leur boîte d’allumettes. Scènes folkloriques. Vodou. Bandes carnavalesques. Pimpantes beautés créoles. Images de carte postale. « Un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit », selon le Docteur Jean-Price Mars. « Le peuple le plus docile » du monde, selon l’écri/vain haïtien Micky Martelly, candidat au prix Nobel de la bêtise. Comme Eliézer Pitite-Caille, le personnage de Justin Lhérisson, Micky n’a pas étudié l’Histoire. Il l’a devinée.
Haïti chérie, il n’existe pas de plus beau pays que toi. Le coup de foudre du couple Clinton était instantané. Un moment Kodak. Sourire Colgate. Déclaration d’amour pour toujours. Vœux de retour dans la candeur de nos vingt ans. « Mon enfant, ma sœur songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble. » Rêves idylliques. Face cachée de la médaille de fer et de l’enfer duvalierien. « Nous sommes fascinés par ce pays. » « Nous aimons cet endroit. »
A peu près à la même époque, un jeune homme de 15 ans, Michel Martelly obtenait le droit de vie et de mort sur ses concitoyens en acquérant sa carte de Tonton-Macoute. Gros bleu ton sur ton. Carte blanche. Aux « armes » bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. Pendant que les jeunes gens de son âge et de sa classe étudiaient le Cid, lui, il s’intéressait surtout au pouvoir de l’homicide. Ciné-théâtre El Dorado. A l’affiche : L’Homme au Pistolet d’Or. « Quand tu tires sur un homme, il faut toujours l’achever pour ne pas être tué un jour par cet homme. » Ciné Palace : Le Dernier Jour de la Colère. Crépitements de balles dans la salle. Les Tontons-Macoutes se prenaient pour les gringos et les pistoleros du Far West. Ceux qui meurent, c’est leur affaire. « Ne faut-il pas tuer les Haïtiens de temps en temps pour leur apprendre à vivre ? » C’était Roger Gaillard avec sa plume incisive, ancrée dans le réel de la République Exterminatrice.
36 ans plus tard, la lune de guêpe avec Haïti continue pour la plus belle. Les mêmes acteurs (Billy, Hillary et Micky Martelly) se retrouvent aujourd’hui sur la scène obscène pour un nouvel épisode de la saga haïtienne vers l’au-delà. La lente descente aux enfers dans l’incandescence de l’indécence. Naissance du monstre sacré sous la supervision des « maîtres de ce monde, les maîtres avec leurs prêtres, leurs traîtres et leurs reîtres. »
Le dimanche 30 janvier 2011, deux semaines après le retour inattendu de Baby Doc sur le lieu du crime, la cheffe de la diplomatie américaine Hillary Clinton arrivait en Haïti avec, cette fois, dans son sac une mission bien précise: s’assurer que Micky Martelly (candidat de sac et de corde) allait passer au second tour de la mascarade électorale. Conseil Electoral Provisoire sous pression. Récital de chant et de chantage avec Préval. Avec sa clairvoyance coutumière, M. Frantz Duval, rédacteur en chef du journal Le Nouvelliste, éclairait notre vacillante lanterne. « Il a fallu que la communauté internationale torde quelques bras, annule quelques visas et menace au creux de l'oreille les uns et les autres pour que les faiseurs de rois restent à leur place, celle de gentils figurants. »
Alors que les résultats définitifs de ces élections n’étaient même pas encore publiés, Micky a été reçu en grande pompe à Washington en tant que président élu. La bienvenue aux Etats-Unis, M. Micky, Président d’Haïti. A Washington, on a confondu vitesse et précipitation. Compliments avec beaucoup de piment. Le Président Barack Obama a échappé cette fois à l’embarrassante séance de tête-à-tête avec « tête calée ». Mais son tour viendra. Et ce sera très peu plaisant. Rencontre au sommet avec un clown impudique devenu Président d’une République d’opérette. La politique « a des rigueurs à nulle autre pareille. On a beau la prier, la cruelle qu’elle est… »
« Nous sommes derrière vous… » a déclaré avec euphorie Hillary à Micky Martelly. En effet. Le vrai pouvoir derrière le trône en Haïti, c’est Bill Clinton. Micky, c’est le vice-président ou le Président du Vice. Assagi par les ans, Clinton va s’occuper des choses « sérieuses » tandis que Micky pourra donner libre cours à ses mauvais instincts. T Vice. Top Vice. Droit de cuisage. Chantage. Ta maman ceci, ta maman cela. Mâle des maux et des gros mots. « C’est mon bozo qui m’a mis là. » Oui, mais dans quel état ?
Micky est amnistié par des pasteurs sans jugement. Bénédiction empressée du « révérend » C. Jeune et de ses pairs de l’église très peu catholique. Les pasteurs incultes des Cultes et des forces occultes de la Zombification. Les Sectes et les insectes qui inoculent la maladie incurable de la léthargie et du rêve éveillé. Les tsé-tsé.
Selon un article publié à Métropolehaiti.com, Micky a soutenu le 13 avril 2011 à Radio Shalom que « la Bible est son livre de prédilection. » Depuis quand ? Et avant ? Quand vous vous êtes « livré » à la scandaleuse dépravation qui a perverti la jeunesse haïtienne. La Bible serait-elle réduite aujourd’hui à un « charme », un gris-gris, un sortilège, un talisman porte-bonheur pour gagner les élections ? Le Pasteur Muscadin a cru bon d’ajouter son propre ingrédient, son grain de sel ou de « ciel », à la poudre aux yeux : « l'élection de M. Martelly n'est pas le fruit du hasard mais est le résultat d'une planification divine. » Encore une fois, la grande question philosophique de l’utilité et de l’essence du verbe Être. L’être ou le néant ? Ce qui est certain, c’est que beaucoup de ces pasteurs savent bien conjuguer le verbe Avoir en tout temps et en tous lieux. On ne peut pas leur demander d’être aussi savants que Louis Pasteur mais au moins ils savent compter : la dîme, la collecte, les fidèles, les infidèles, les agneaux de Dieu, les brebis galeuses, le bon, la brute et le truand. Ils savent faire des calculs arithmétiques et politiques. Ils savent chanter des cantiques à la gloire de l’hérétique. Donner l’absolution instantanée pour les crimes passés, présents et à venir. Embrasser le mal et embarrasser les chrétiens sincères. Faire des miracles. « Convertir » le mal en bien. Défier la décence et les lois de la pesanteur. Marcher sur les eaux marécageuses pour entrer dans la fosse au lion. Transformer le poison en poisson. Entrer dans le ventre du poisson et espérer y vivre ivres de joie pendant cinq ans. Prier pour un nouveau mandat. Et encore un autre. « L’enfer, c’est les autres ». Les barbus de tout poil qui ont le « toupet » de résister aux avances indécentes de « tête calée ».
Micky Président : une « planification divine » ? Les mécréants ne seront-ils pas tentés de conclure hâtivement que Dieu ne connaît pas le goût de sa bouche ? Adieu cousine oh, les intentions et les malversations que l’on prête à Dieu !
Ayant reçu la sainte onction, Micky est en état de grâce. Il s’apprête à faire ses propres miracles. Parmi ses priorités : la résurrection de l’Armée défunte. « Cette Armée s’occuperait surtout de la reconstruction… » « Cette Armée doit être prête à intervenir en cas de catastrophe. » Cette Armée ceci, cette Armée cela. Une nouvelle Armée autochtone d’occupation pour remplacer la Minustah. Création miraculeuse d’emplois avec cette Armée. Une Armée de chômeurs armés prêts à mater toute tentative de révolte contre la tentation totalitaire.
Micky (à ne pas confondre avec la version inoffensive de Disneyland) apparaît donc comme le parfait cobaye dans le labo de l’expérimentation pour la création d’un gouvernement de Doublure. Il parle fort mais il est nul. Déclarations à l’emporte-pièce dans le spectacle folklorique d’un président cousu de fil rose. Combat épique entre l’être et le paraître. Entre masques et visage.
Le choix du prochain Premier ministre apparaît déjà comme une question épineuse pour le dictateur en herbe, le dictateur au pied plat. Si Jean-Max Bellerive est maintenu à son poste (comme le veut le vrai chef d’orchestre Bill Clinton), Micky perd automatiquement toute crédibilité. Adieu « changement », vive la continuité. S’il choisit un PM parmi ses proches duvaliéristes (Daniel Supplice, Gervais Charles, Jean-Robert Estimé) il risque de se faire rabrouer par les manitous de l’Unité qui tentent de s’imposer à la Chambre à travers des magouilles de dernière minute. Comme s’il en était encore besoin, le CEP vient à nouveau d’exposer à la face du monde, la vraie nature des « élections » qui se sont déroulées récemment en Haïti. Houleuses protestations. Déclarations enflammées par-ci, par-là. Incendie. Nouvel appel à l’Eau EA devenue pompier en Haïti. Tardive démission. Postures de dernière minute. Restés en poste jusqu’à la fin, les architectes de l’imposture redeviennent des chérubins et des séraphins. Enfin, cette faim de pouvoir qui provoque l’anémie falciforme, la déformation des traits, l’émaciation du visage et la déconstruction des valeurs. Ces pots-de-vin quotidiens qui abîment la peau malgré les promesses de « Palmolive à l’huile d’olive et votre peau restera toujours jeune ». Ah, ce « Jeune » qui revient comme un refrain sous cette plume possédée par la pleine lune et qui dans la distance offre pourtant une vision si claire de la terre d’Haïti qui est bleue.
En tant que Parti « majoritaire », la bande à Préval pourrait même vouloir designer le prochain Premier ministre. Ah ! Les joies de la cohabitation avec Micky. Imaginez un PM qui se prend pour Gérard Latortue et qui brandit la Constitution à la face du « bandit légal » : le Président « règne », le PM dirige le gouvernement. Le compte à rebours à déjà commencé et les masques s’apprêtent à tomber pour révéler le nouveau visage du malheur qui pour une fois avait un avertisseur très sonore.
Il est évident que les « puissances amies » ne sont pas très favorables à l’instauration d’un régime démocratique et progressiste en Haïti. Financés et armés par les maîtres de ce monde, les Duvalier ont pu s’accrocher au pouvoir pendant 29 ans. Avec Micky Martelly, c’est l’émergence d’une version revue et corrigée du Jean-Claudisme. Le grand problème sera de savoir comment faire du nouveau avec de l’ancien. Comment entrer dans la modernité avec la restauration du statu quo ante. Face à ce plan macabre, la Presse haïtienne doit renouer avec ses traditions d’indépendance et de vigilance. Une Presse déterminée coûte que coûte à barrer la route à la restauration du fascisme tropical de sous-développement.
Castro Desroches
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