De nos jours, la vogue des commémorations semble une tendance de nos élites intellectuelles et politiques. Cet effort louable est-il le camouflage d'une fuite vers la contemplation d'un passé mythifié ou l'expression encore hésitante d'une volonté collective de faire le point avant un nouveau départ ? L'avenir le dira. En attendant, il est toujours bon de revenir sur certains faits, sur certains noms qui ont marqué notre histoire mais que les générations montantes (héritières qu'elles le veuillent ou non de ces faits et de ces noms) ignorent totalement ou - pire - dont elles n'ont qu'une image floue et complètement déformée.
Dans Le Nouvelliste du 24 novembre 1993 (n˚ 34.669) Mme Vve Ducasse Jumelle (née Antonia César), en réaction contre une déclaration faite quelques jours auparavant par le général retraité Pierre Merceron sur les ondes de Radio Liberté, publia une relation des événements ayant conduit à l'assassinat de Ducasse et Charles Jumelle, le vendredi 29 août 1958. Dans un autre article, inédit, elle a raconté l'enlèvement du cadavre de Clément Jumelle lors de ses funérailles, le 12 avril 1959.
Aujourd'hui, cinquante ans après ces événements, je propose au lecteur de méditer le premier de ces textes. Mais, auparavant, un rappel s'impose.
Tout au long de ce développement, J'utiliserai les souvenirs que me confiait souvent la veuve de Ducasse Jumelle qui, durant quarante trois ans, m'a donné autant sinon plus qu'une mère peut le faire. Ces mémoires, transmis oralement et avec une précision extraordinaire, ont été complétés par ceux d'autres membres de sa famille, surtout Anna et Louis, et de quelques personnes qui n'ont pas souhaité que leur nom soit mentionné ou que j'ai rencontrées à une époque où je ne savais pas encore que j'utiliserais leurs déclarations.
Atteints de projectiles
Au cours de la nuit du 28 au 29 août 1958, 50 ans après l'Affaire des frères Coicou en 1908, entre minuit et une heure du matin, à l'angle des ruelles Rivière et Alix Roy (actuellement Avenue Martin Luther King), Ducasse et Charles Jumelle tombaient, atteints de plusieurs projectiles tirés presqu'à bout portant par des hommes avec lesquels, avant la campagne électorale de 1957, ils avaient entretenu les rapports les plus cordiaux.
Sur le moment et durant les jours qui suivirent, cette affaire fit beaucoup de bruit. Dans les conversations privées, les commentaires allaient bon train, les versions les plus farfelues commençaient à circuler. Puis, ce fut le silence. Un silence de près de vingt-huit ans au cours desquels rien ne fut négligé pour effacer le nom des Jumelle de la mémoire haïtienne et pour réduire cette famille à la misère, à l'exil, à la disparition totale... ou presque. Mais comment en était-on arrivé là ? Remontons un peu vers la source.
Qui étaient les Jumelle ?
Originaires de Saint-Marc, les Jumelle appartiennent à une famille de grands propriétaires terriens de l'Artibonite dont les noms figurent en bonne position dans les grands moments de notre histoire depuis le XVIIIe siècle. Leur père, Théodule Télémaque Jumelle, député de Marchand Dessalines et notaire à Saint-Marc, avait, pour ancêtre direct, Louis Laurent Jumelle, un officier français qui, arrivé à Saint-Domingue avec Leclerc, avait préféré embrasser la cause de l'armée indigène. La mère, Clémence Ducasse, fille du général Maurice Ducasse (ou Ducasse Maurice), descendait du colonel Paulin, l'homme qui avait osé tenir tête publiquement au monarque du Nord dont, sans le vouloir, il a précipité la chute en 1820(1).
Les époux Théodule et Clémence eurent dix enfants : Dinah, Augustin Ducasse, Cadestine, Charles, Nicolas, Aline, Gaston, Rhéa, Clément et Simone. En ce début du XXe siècle, les familles, encore marquées par la discipline des "pères fondateurs", cultivaient le goût de l'étude, la passion de l'histoire et de la politique, le sens de la rigueur, de la solidarité et de la renommée. Après leurs études primaires à Saint-Marc, les filles ont été orientées soit vers Elie Dubois, soit vers Ste-Rose de Lima. Les garçons furent
envoyés à Port-au-Prince pour le secondaire, Ducasse et Charles au Lycée Pétion, Gaston et Clément au Petit-Séminaire.
Très vite, la politique les attira, mais à des degrés divers : Ducasse, l'aîné des frères, et Clément, le plus jeune, choisirent le droit. Charles, avant même la fin de ses études classiques, avait ressenti « l'appel de la terre ». Il revint dans l'Artibonite s'occuper des propriétés familiales qu'au fur et à mesure il agrandira avec ses économies. Quant à Gaston, il opta pour la médecine et se spécialisa en France en gynécologie et en endocrinologie. Nicolas, le moins connu, avait été tué au cours d'une querelle déclenchée par une "affaire de coeur."
C'était l'époque où le mouvement indigéniste, avec les théories de Firmin, de Jean Price-Mars et de J.-C. Dorsainvil passionnaient la jeunesse cultivée de la capitale. Epoque de grands rêves, mais époque aussi où la violence, surtout verbale, surgissait par intermittence dans les débats.
En 1948, le frère aîné, Ducasse, professeur de Droit administratif à la Faculté de droit, décida de « convoler en justes noces » en épousant Melle Antonia César, secrétaire du ministre de l'Education nationale, Emile St Lot. Il avait une fois entendu sa voix au téléphone et à partir de là son choix était fait. Ce fut comme un signal : jeune médecin en mission aux Cayes, Gaston y rencontra l'élue de son coeur en la personne de Melle Ulma Tanis, enseignante, ex-duboisienne. Quant à Clément, surnommé « le petit » par son grand frère et parrain Ducasse, il jeta son dévolu sur Melle Paulette Milfort, employée à l'Office national du café, qui répondit à sa "flamme".
Mais depuis 1946, « le vent de janvier »(2) soufflait sur la classe politique. A l'avènement de Dumarsais Estimé, de nouveaux horizons semblaient s'ouvrir pour ces jeunes cadres issus des classes moyennes urbaines, formés sous l'occupation et impatients de se lancer dans l'arène politique avec leur fougue, leurs acquis, leurs espoirs, leurs rêves et ... leurs défauts.
Le nouveau chef d'Etat fit appel à plusieurs d'entre eux. C'est ainsi que Clément Jumelle devint successivement(3) Directeur du Service des organisations sociales du Bureau du Travail puis Directeur général du Travail, avec François Duvalier comme ministre(4).
A la chute d'Estimé, le 10 mai 1950, en même temps que plusieurs membres du dernier cabinet, il est arrêté et gardé à vue pendant quarante-huit heures.(5) Ducasse avait également été emmené au poste à cette occasion, mais pour une durée moins longue. Sous la présidence de Paul E. Magloire, Clément Jumelle était, à 35 ans, le plus jeune ministre du Cabinet où il gérait les portefeuilles de la Santé publique et du Travail (1951-1953). Il dirigea l'Institut de statistiques, et enfin il fut ministre des Finances et de l'Economie (août 1954 -août 1956. C'est à ce poste qu'il donna toute sa mesure, surtout après le cyclone Hazel. Ce fut son principal titre de gloire. Mais dès le début de la campagne de 1957, ce fut aussi son talon d'Achille.
Pendant ce temps, que devient Ducasse ?
Lui aussi fit partie des hommes de 1946. Né le 14 avril 1900, après le Lycée, les lettres l'attirèrent un temps . Avocat au barreau de Saint-Marc dont il devint le bâtonnier avant de militer à Port-au-Prince, Grand Maître de la loge maçonnique Grand Orient d'Haïti, après un échec aux élections pour la députation de Saint-Marc, il devint professeur à la Faculté de droit d'octobre 1946 à septembre 1948, puis avocat conseil à la Banque Populaire Colombo-haïtienne, au Département de la Justice et au Département des Relations extérieures. Elu sénateur de l'Artibonite en 1950, il occupa les portefeuilles de l'Intérieur, de la Défense et de la Justice du 1e avril 1953 au 31 juillet 1954.
Les prémices du drame.
Clément Jumelle, estimant que l'armée orientait les élections au profit de l'un des candidats, avait fini par se retirer de la course. François Duvalier devenu président lui demanda de lui proposer quelques uns de ses partisans pour des postes-clé dans la fonction publique. Il lui répondit qu'ayant fait retrait de sa candidature avant la tenue des élections il ne pouvait plus influencer la décision de qui que ce soit. L'entrevue se déroula dans une ambiance à la fois courtoise et tendue.(6)
C'est à partir de ce moment que les persécutions commencèrent : expulsion des membres de la famille de Saint-Marc, arrestation de plusieurs jumellistes notoires dont son propre frère Charles... Ce qui porta l'ex-candidat à se mettre à couvert et à demander à la plupart de ses proches d'en faire autant. Sans doute qu'il avait cru que Duvalier ne parviendrait pas à se maintenir au pouvoir. Mais les faits jouèrent contre lui et, au fil des jours, sa situation devint de plus en plus difficile : recherché activement, abandonné par plusieurs de ceux qui le soutenaient, craignant pour sa famille et ses amis, qui comme lui devaient constamment changer de cachette.
A SUIVRE
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