Une décision fatale.
Depuis la nuit du 28 au 29 août 1958, tragique pour tous ceux et celles dont la vie fut définitivement bouleversée par ces événements qui nous préoccupent, plusieurs versions des faits ont vu le jour, à commencer par celle des autorités. Avant d'arriver à cette dernière, je préfère m'arrêter à celles qui m'ont été rapportées par des témoins ou par ceux qui les avaient approchés.
Ducasse et Charles, après plusieurs changements, avaient trouvé refuge chez des amis, à l'angle des ruelles Rivière et Alix Roy. La petite maison est encore là, au 115 de la rue Alix Roy (aujourd'hui Avenue Martin Luther King). Charles s'y trouvait depuis plusieurs jours lorsque son frère vint le rejoindre. Or, la consigne voulait que deux membres de la famille ne se retrouvent jamais au même endroit.
Qui avait pris la décision d'envoyer Ducasse dans cette maison et pourquoi ? Etait-ce dû à une erreur ou à un moment de panique fort compréhensible? Il est difficile de rester caché longtemps quelque part sans éveiller les soupçons. Les indicateurs du gouvernement ne chômaient pas et les trois frères devaient souvent changer de cachette. Les proches de la famille étaient étroitement surveillés en permanence et, au fil des jours, le nombre de caches possibles diminuait. Par ailleurs, tous les milieux étaient infiltrés et les défections avaient commencé. On peut donc se demander si c'est une erreur ou une manoeuvre subtile qui a réuni les deux frères.
La présence de deux personnages si recherchés par un pouvoir ombrageux ne pouvait ne pas attirer l'attention. Quelques voisins du numéro 115 se souviennent encore qu'ils trouvaient étrange d'entendre chaque matin, aux aurores, fonctionner les douches qui, comme dans beaucoup de ces anciennes maisons, se trouvaient à l'extérieur. Le 115 était séparé du 113 par une haie vive à travers laquelle le personnel domestique, réveillé très tôt, apercevait les silhouettes de deux hommes allant ou revenant de la salle de bain.
Que s'est-il passé durant la nuit du 28 au 29 août ?
J'en ai entendu plusieurs versions. En voici trois : d'abord ce que rapporte la tradition, ensuite celle d'un témoin qui a plus entendu que vu, et enfin celle du témoin oculaire :
Une autre tradition qui m'a été rapportée il y a environ un an, attribue ce double meurtre à une altercation entre Ducasse Jumelle et Clément Barbot. Au moment où Jumelle passait devant Barbot pour monter dans le fourgon de la police, celui-ci lui aurait dit : « Kounye a, ou pral di m kote Kleman ye ». L'autre de répondre « Jamais ! » Là-dessus, Barbot l'aurait giflé et lui, ayant les mains menottées, aurait riposté par un coup de pied. Ce serait donc la colère qui aurait poussé Barbot à tirer sur le premier frère et ensuite sur le second.
Les éléments qui ont permis à la veuve de Ducasse d'établir son témoignage (cf. « Pour l'histoire ») lui ont été fournis, dans les premiers jours de septembre 1958 par un ami, voisin de l'endroit où se sont déroulés les faits. Ce témoin ne pouvant sortir sur l'heure, a suivi la scène de la fenêtre de sa chambre, d'où il pouvait tout entendre.
Aux alentours de minuit, le témoin fut réveillé par des bruits insolites venant de la rue. A travers les persiennes, il s'aperçut que le quartier était cerné par un important détachement d'hommes armés. A ce moment il vit un groupe de militaires, parmi lesquels il reconnut John Beauvoir, sortir du salon du numéro 115, encadrant deux civils qu'il ne reconnut pas. Il entendit une voix venant du trottoir d'en face lancer : « Ale chèche lòt la ». Un des militaires qui venait de sortir répondit « M fouye tout kote, li pa la. » L'autre reprit avec impatience : « Mwen di ou li la ! Ale chèche l ! » Le militaire pénétra à nouveau dans la maison. A ce moment des coups de feu partirent. L'un des deux civils, encore au niveau de la barrière, tomba. L'autre, qui s'apprêtait à monter dans le fourgon, s'écria : « Lâches ! Vous êtes des lâches ! » C'est alors que le témoin reconnut la voix de Ducasse Jumelle. Une seconde salve retentit et celui qui venait de parler fut fauché. Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il faut pour le dire. Le militaire identifié comme John Beauvoir jaillit alors de la maison en criant : « Barbot ! Qu'est-ce que avez-vous fait ? Nous avions l'ordre d'arrêter, par de tirer ! » L'interpellé lui coupa sèchement la parole « Fèmen djòl ou ! Pa fout site non m ! »
Autre version, d'un témoin oculaire cette fois, qui, adolescent à l'époque, a assisté à une grande partie de la scène. Ce témoin dit que tôt dans la matinée du 28 août, le long de la rue Alix Roy, du carrefour de Lalue jusqu'au Pont Morin, de distance en distance on pouvait remarquer des couis contenant des objets assez étranges, comme pour accomplir un rite mystique. La journée se passa normalement, et jusqu'au soir rien ne vint troubler la vie des occupants du numéro 115. Au cours de la soirée, quelques individus, en passant sur la route lancèrent des propos du genre : « Jumelle ! Nous savons que vous êtes là ! Vous avez intérêt à décamper ! » Mais, ne voyant aucun mouvement en direction de leur demeure, cela ne leur sembla pas une menace sérieuse. Au cours de la nuit, entre 22 et 23 heures, des coups violents ébranlèrent la porte du salon. La mère ouvrit et des hommes commencèrent à fouiller partout. Les deux frères furent arrêtés sans brutalité (pas de menottes) et ils sortirent. Arrivé sur la galerie (là où se trouve aujourd'hui le salon de coiffure) Ducasse, qui était myope, retourna dans la chambre pour récupérer ses lunettes. Le temps pour lui de revenir, un second groupe d'hommes armés arriva. Comme les premiers, ces nouveaux venus demandèrent le maître de maison. Celui-ci s'identifia et ils le firent sortir avec les deux frères. Charles passa le premier la barrière(7), au moment où Ducasse y arrivait, l'un des hommes armés le gifla et ses lunettes tombèrent. Il continua son chemin jusqu'à la voiture garée le long du trottoir, longeant la propriété de ses hôtes. Lorsque les trois hommes furent devant les portières, quelqu'un lança : « En joue ! » Un autre individu près de la galerie dit rapidement aux membres de la famille restés en arrière « Couchez-vous ! » Au même moment, des détonations déchirèrent le silence. Les deux frères Jumelle venaient d'être abattus. Le témoin n'a pu savoir qui avait été touché le premier ni si des paroles avaient été échangées. Toutefois il fut surpris de constater que le père de la famille du 115 se trouvant entre les deux hommes abattus n'a pas été atteint. Mais ce soir-là, cet homme fut arrêté, ainsi que toute sa famille (enfants en bas âge et servante compris). Conduits au poste, les enfants furent libérés dans l'après-midi du 29 août, la mère et la servante un mois plus tard. Quant au père, torturé à portée de voix des siens, il ne devait plus les revoir.
Tout de suite après le double meurtre, un des militaires revint sur la galerie brandissant un grenade en disant à ses collègues : « Si yo pat ouvri, m t ap fè kay la sote » Un autre ramassa un pistolet à eau des enfants en déclarant : « Voilà une pièce à conviction. » Un troisième voulut entraîner les enfants au dehors pour leur montrer les cadavres. Ses compagnons lui conseillèrent de les laisser en paix.
Le communiqué du ministère de l'Intérieur, donne à l'événement l'allure des westerns fort à la mode à l'époque. Il y est fait mention de la « maison d'humble apparence à l'angle des ruelles Rivière et Alix Roy où s'était réfugié Charles Jumelle. » Mais le texte dit plus loin que Ducasse y est arrivé la veille en provenance de Saint-Marc. Ce qui est faux. Ensuite, « ces deux révolutionnaires... dès les premières sommations, sortirent révolver au poing en faisant feu. La riposte fut mortelle pour les deux. » En réalité, il n'y a pas eu d'échange de tirs et d'ailleurs dans cette maison personne n'était armé. En outre le gouvernement a fait un curieux amalgame en présentant trois les frères Jumelle comme les cerveaux de l'attaque des Casernes Dessalines, le 29 juillet précédent, et de l'affaire des bombes. Dans ces deux cas , les responsables appartenaient à des groupes très différents qui n'avaient rien à voir avec le parti de Clément Jumelle.
A SUIVRE
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