Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Il y a cinquante ans l'assassinat des frères Jumelle (suite et fin)

Publié par siel sur 13 Juillet 2010, 09:00am

Catégories : #DUVALIER

La nuit est encore longue
Non loin de ce théâtre macabre, au numéro 7 de la 2e ruelle Rivière, habitait la belle-mère de Ducasse Jumelle, Mme Vve Horace César, née Sylvie Templier, avec ses deux filles, Anna et Altagrâce. L'autre soeur, Antonia, après avoir été expulsée de sa maison, était retournée chez sa mère d'où elle avait dû partir précipitamment pour se mettre à couvert. Son mari, de sa retraite, lui avait fait savoir que le gouvernement avait l'intention de l'arrêter pour le forcer à se rendre.

Une heure après les événements, les dames César entendirent frapper violemment à leur porte : « Police ! Ouvrez ! » Elles obtempérèrent. Une patrouille militaire fit irruption, à sa tête, un officier supérieur pointant le canon de sa mitraillette vers le cou de Mme César. Pendant que ces messieurs fouillent la maison, elle ne cesse, au grand dam de ses filles, de protester tout en ironisant lorsqu'elle les voit inspecter le panier où la vaisselle était rangée. Ces trois femmes ne savaient pas encore ce qui venait de se passer. Elles avaient bien entendu les coups de feu : une détonation suivie d'une rafale, puis, quelques secondes après, une autre détonation suivie d'une nouvelle rafale. Elles pensaient que ces hommes recherchaient Antonia et surtout Clément.

Durant toute l'opération, Anna était intriguée par un personnage élégamment vêtu d'un complet marron clair. Noir, de taille moyenne, il avait les traits fins et détournait la tête à chaque fois qu'il se sentait observé. D'une main, il tenait un stick terminé par de petites billes métalliques, et de l'autre un petit pistolet à manche de nacre. Pendant que les militaires s'activaient à l'intérieur, une foule d'individus occupaient la cour. Parmi eux, un grand type qui ne cessait de rire à gorge déployée.
Anna apprendra plus tard qu'on l'appelait Camaguey et qu'il passait pour un des hommes de main de l'individu au complet marron qui n'était autre que Clément Barbot. Tous repartirent, n'ayant pas trouvé celui - ou celle - qu'ils cherchaient.

Le troisième homme
Le lendemain matin, une communiqué lu à la radio annonçait l'élimination « dans un beau coup de filet » des trois frères Jumelle. Comme on l'a vu, en fait deux étaient morts, le troisième n'avait pas été retrouvé(9). Au courant de la journée, l'erreur sera rectifiée. Toutefois, il y a là une énigme qui n'a pas encore été élucidée. Une vingtaine d'années après ces événements, je fis la connaissance de la mère de l'un de mes condisciples qui était infirmière. Son époux fut un jumelliste notoire qui disparut au Fort-Dimanche. Elle m'apprit ceci : dans la nuit du 28 au 29 juillet, elle était de garde à l'Hôpital général. Aux alentours de 4 heures du matin, une ambulance pénétra sur la cour. Le chauffeur dit à la dame : « Madan D., m kwè se moun paw yo wi ». Elle ouvrit la portière arrière et vit trois cadavres : ceux des deux frères et un autre qu'elle n'arriva pas à identifier. C'était un homme dont la corpulence rappelait celle de Clément Jumelle.

Alors qui d'autre a été tué ce soir-là ? Jusqu'à présent, mystère. Ceux qui ont moins trente ans aujourd'hui auront toujours - et je l'espère pour eux - beaucoup de mal à imaginer la force de cette loi du silence imposée par la terreur. Un simple exemple en donnera une idée. Après la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, la veuve de Ducasse entreprit des démarches pour récupérer les biens de son époux. La première difficulté que lui signalèrent les juristes, c'est qu'il n'y avait aucune preuve légale de la mort de son conjoint.

En effet, aucun acte de décès n'était disponible. Personne ne savait où trouver le procès-verbal du juge Baroulette(10). Que pouvait-on faire en pareil cas ? C'est le communiqué du ministre de l'Intérieur, publié dans le Nouvelliste du 29 août 1958 (N˚ 24.494) qui servit de pièce à conviction.
Peut-on parler d'erreur, de trahison ou d'indiscrétion ?

Nous avons vu plus haut pourquoi la décision de réunir les deux frères avait été funeste. Saura-t-on jamais si c'est la sagacité des services d'intelligence du gouvernement ou une défaillance du système de sécurité des « maquisards » qui a conduit à ce résultat ? La vérité doit se trouver quelque part entre les deux. Peu de temps après le drame, un ami de longue date des Jumelle se donna la mort. Pour certains, c'était un geste de désespoir ; pour d'autres, c'est le remords d'avoir dit un mot de trop dans un lieu où il pensait n'avoir affaire qu'à des gens de confiance...

Il y a quatre ans, un ancien résident de la ruelle Alix Roy me dit qu'en sa présence durant ce mois d'août 1958, non loin du feu rouge qui se trouve à l'angle de Lalue et de la rue Alix Roy, une dame chez qui la servante du numéro 115 s'approvisionnait régulièrement, remarqua en présence de plusieurs clients que celle-ci, depuis un certain temps achetait de plus grosses quantités de viande. Or, le conjoint de cette commerçante faisait partie de la milice...

Il fallait enterrer ces chrétiens
Peu de jours après, Louis César, le frère de Mme Ducasse Jumelle, estima qu'il était temps de donner une sépulture aux défunts. Ce ne fut pas facile. Agronome, vivant sur ses terres à la Plaine du Cul de Sac, c'était un homme indépendant qui n'avait d'autres passions que la culture et l'élevage. Il comptait sur l'appui de quelques fonctionnaires dont plusieurs étaient de vieilles connaissances. Mais la plupart des portes se refermaient brutalement après la réponse laconique : « Ou gen lè ou fou ! »

Finalement, un des responsables lui donna l'autorisation de lever les corps après lui avoir fait signer des papiers attestant que ceux-ci lui avaient été remis en bon état, hormis les blessures causées par les balles. Il avouera plus tard à sa mère et à ses soeurs que le corps de Ducasse avait été affreusement mutilé : il lui manquait un oeil, la nuque était écrabouillée, les bras portaient des trous de balles à chaque articulation et le ventre était largement ouvert. Quant à Charles, il avait à la tête une blessure qui saignait encore, plusieurs jours après le décès !

Aidé de deux de ses ouvriers agricoles, Louis procéda à leur toilette. Il acheta un morceau de calicot pour envelopper le crâne de Ducasse, deux cercueils où les corps furent placés. Sur celui de Ducasse il fit graver la lettre « D » et sur celui de Charles la lettre « C », pour qu'on puisse les identifier un jour. Maintenant, il fallait trouver un prêtre. L'aumônier de l'Hôpital, le père Delva, eût le courage de procéder à une cérémonie de quelques minutes. Les autorités avaient d'abord accepté que neuf des membres de la famille accompagnent les défunts au cimetière. A la dernière minute, la permission fut retirée. Louis César, toujours aidé de ses deux travailleurs, arrima comme il put les deux cercueils sur sa Jeep et, suivi par une voiture de la Police, il se rendit au cimetière où deux fossoyeurs, François et Ticoq, lui apportèrent bénévolement leur concours. Les deux frères Jumelle furent inhumés dans le caveau de la famille César, dans le compartiment de gauche jusque là inoccupé.

Vingt ans après, Louis fit cette déclaration en ma présence : « Ceux qui me traitaient de fou avaient raison : je en me rendais pas compte du danger que je courais et que je faisais courir à ma famille. On a aussi pensé que j'étais brave, mais ce n'était pas cela. Je n'avais qu'une idée en tête : ces hommes avaient été baptisés, ils devaient donc être enterrés chrétiennement. »

Et ce n'était pas encore leur dernier voyage...
Au début des années 80, à l'occasion de l'enterrement d'un autre membre de la famille César(11), le compartiment de gauche fut ouvert. Les fossoyeurs l'avaient fait par erreur ; ils ne pouvaient savoir que depuis 1958, la consigne adoptée par la famille voulait que ce compartiment ne soit à nouveau ouvert que le jour où l'on pourrait transférer les restes de ses occupants à Saint-Marc, leur ville natale, comme ils l'auraient souhaité s'ils n'avaient connu une fin aussi brutale.

Ayant remarqué cela, avant les autres, je laissai le cortège et me précipitai pour voir enfin les deux cercueils avec les initiales D et C... Il n'y avait rien dans la tombe. Interrogé, Ticoq répondit avec embarras aux membres de la famille revenus le voir après cette découverte : « Depi nan demen mesye yo te antere a, moun te vin pran sèkèy yo. » Lui aussi, comme beaucoup d'autres, pendant toutes ces années avait gardé le secret.

A qui profite le crime ?
Lorsqu'on parle de responsabilité dans cette affaire, deux noms reviennent toujours. Les duvaliéristes d'hier et d'aujourd'hui rejettent l'entière culpabilité sur Clément Barbot. Ils y a certainement d'autres pistes à examiner, mais pour le moment envisageons la position de ces deux personnages. Quel intérêt avaient-ils à éliminer les Jumelle ? Le futur président à vie avait-il déjà conçu le plan de supprimer tous ceux qui, par la suite, auraient pu s'opposer à ses desseins ? Avait-il interprété le refus de collaborer de Clément Jumelle comme un outrage personnel ou comme la menace d'un éventuel coup d'Etat ? Il est vrai que le parti de ce dernier, quoique n'ayant pas gagné, comptait encore des hommes et des femmes décidés, compétents et se recrutant dans plusieurs secteurs. En outre, l'ethnologue connaissait bien la force du sentiment de solidarité dans cette famille : la mort violente de ses deux frère ne pouvait qu'entamer sérieusement le moral de l'ex-candidat.

Quant au chef de la milice, faut-il croire à la thèse de la vengeance personnelle motivée par une déception sentimentale. D'aucuns prétendent en effet que, jeune homme, Clément Barbot s'était épris de l'une des soeurs Jumelle, Rhéa, et que ses frères se seraient opposés à leur union. Il y a là une confusion qu'il est temps d'éclaircir. L'épouse de Barbot, originaire de Saint-Marc, s'appelait aussi Rhéa. Mais elle était d'une autre famille de grands propriétaires terriens. Cette famille, au début, avait hésité à accorder la main de la jeune fille à un jeune fonctionnaire aux revenus modestes. Mais finalement il a obtenu gain de cause.

L'ambition politique semble un argument plus sérieux. La prise d'armes de Barbot en 1963 permet de se demander si, dès 1958, l'homme n'agissait pas pour son propre compte en profitant d'une situation confuse pour supprimer ceux qui, plus tard, auraient fait obstacle à sa conquête du pouvoir.

A qui la faute ?
Les proches du président ont affirmé qu'en apprenant la mort violente des frères Jumelle il en fut si consterné qu'il passa une sombre journée. Aux dires de l'un d'entre eux, il se serait écrié au bord des larmes « Voilà ! L'histoire va me rendre responsable ! » Etait-il sincère ou était-ce la comédie d'un politicien retors ? Avait-il donné au militaire l'ordre officiel d'arrêter et au chef de sa milice l'ordre secret d'abattre ? Il est difficile, sinon impossible de connaître le coeur de l'homme, cet être "ondoyant et divers ", comme disait Pascal.

Dans cette affaire, le doute subsistera. Cependant, si le chef n'avait pas voulu la mort de ces messieurs, pourquoi a-t-il permis à ses hommes de s'acharner sur leur famille et leurs amis pendant tout son règne ? Pourquoi, huit mois plus tard, le cadavre de Clément Jumelle a-t-il été enlevé en pleine rue, au coin du Petit-Four, au milieu du cortège qui l'accompagnait à l'église ?

Pourquoi tant de morts souvent douloureuses ? Pourquoi tant de citoyens dépouillés de leurs biens, expulsés de leurs maisons, avec la permission de n'emporter que « quelques vêtements et leurs objets de toilette » ? Pourquoi tant d'autres ont été révoqués sans motif ? Pourquoi, près de vingt ans plus tard (nous étions sous Jean-Claude Duvalier, pourtant) le service d'Immigration a-t-il gardé, pendant un an, les passeports des enfants de Gaston Jumelle(12) qui devaient se rendre au Canada pour leurs études ?
Peu après le drame, la veuve de Ducasse Jumelle reçut, à quelques jours d'intervalle, des émissaires de John Beauvoir et de Clément Barbot. Le premier voulait qu'elle sache qu'il n'était pour rien dans la mort de son mari. Le deuxième lui faisait dire qu'il n'avait été « que le bras qui exécute. » Qui faut-il croire et que faut-il croire ?

Le communiqué du 29 août 1958 prouve au moins que les dirigeants de ce temps-là, même en maquillant la vérité, gardaient encore un minimum de décorum... Mais le décret du 19 mai 1958, en mettant à prix la tête de Ducasse et Charles Jumelle autorisait légalement n'importe qui à les abattre. Devant l'histoire, qu'il ait souhaité un tel dénouement ou pas, le chef d'Etat reste le principal responsable.

Et maintenant...
L'eau a coulé sous les ponts. Les morts sont « dans leur lieu de vérité ». Ont-ils fait la paix ? Je l'ignore, mais je veux le croire. Nous aussi nous devons en faire autant. Faire la paix. Mais, chacun doit savoir d'où il vient, ou au moins essayer. Loin de moi la prétention d'apporter une réponse aux énigmes de notre histoire : je pose plutôt des questions, parfois j'y trouve un élément de réponse, mais à chacun de poursuivre la quête. Et les souvenirs que ramènent certaines dates, certains lieux et certains noms doivent sans cesse nous rappeler que l'on peut détruire le corps d'un homme, le réduire au dénuement extrême, mais on ne détruira jamais cette flamme qu'il porte en lui.


Notes

(1) L'année suivante,en 1821, il tenta de soulever la garnison de Saint-Marc contre Boyer et fut tué au combat. Ce qui motivera, à la Petite Rivière de l'Artibonite, la prise d'armes suivie de l'exécution de son jeune frère, le général Victor Thoby. (Cf Beaubrun Ardouin, tome IX, chap. 1 et Th. Madiou, tome IV, livre 79e)
(2) « Le Vent de janvier » ; titre d'un roman d'Edris Saint-Amand, 1987, décrivant la vie quotidienne dans un bidonville proche de la capitale durant les semaines qui ont précédé le renversement d'Elie Lescot en janvier 1946.
(3) Rentré au pays en 1947, il n'avait pas participé au mouvement de 1946. Il se trouvait aux Etats-Unis comme boursier depuis 1943. A l'université de Fisk, il avait étudié la sociologie. Au terme de sa bourse, il travailla comme chauffeur de taxi pour payer ses études de finances publiques à l'université de Chicago.
(4) Depuis leur adolescence, les Jumelle entretenaient des rapports d'amitié avec le jeune François Duvalier qui était né et avait grandi non loin du Lycée Pétion qu'il fréquenta lui aussi. Le futur président appelait familièrement Clément « Ti Paulin » et Ducasse « Très Sage » car ce dernier était franc-maçon comme lui.
(5) Cf. Carlo Désinor," L'Affaire Jumelle", 1989, pp. 64-67.
(6) A aucun moment il ne fut question de la « menace de la mitraillette de Barbot », comme le prétend un de nos récents chroniqueurs. En fait, plusieurs des acteurs politiques, se méfiaient de Duvalier. La confiance n'était donc pas au rendez-vous.
(7) Il faut se rappeler que la clôture de cette propriété était faite de barbelées sur lesquelles poussaient quelques plantes, et la petite barrière en bois s'ouvrait presqu'à l'angle, du côté de la ruelle Rivière.
(Cool A l'angle des rues Alix Roy et Chériez, en face du local actuel de l'ISPAN. Pour plus de détails, cf. Antonia César, Veuve Ducasse Jumelle, « Pour l'histoire ».
(9) Cf. Dr. Rony Gilot, "Au Gré de la mémoire. François Duvalier le mal-aimé," Port-au-Prince, Ed. Le Béréen, 2006. L'erreur chronologique du Dr Rony Gilot est vraiment inadmissible lorsqu'il prétend (p. 144) que c'était pour venger la mort de Clément, survenue le 11 avril 1959, que ses frères avaient pris les armes et avaient été tués huit mois plus tôt ! Il fallait vraiment y penser !
(10) Cf. Le Nouvelliste du 29 août 1958.
(11) Il s'agit de Norvélie, la marraine de Mme Ducasse Jumelle.
(12) Gaston Jumelle, après un séjour éprouvant en prison, put gagner les Etats-Unis par voie d'ambassade. Ducasse et Clément, malgré les conseils de leurs amis au plus fort de la crise avaient toujours refusé de quitter le pays. Leur argument, c'était qu'on n'abandonne pas ses partisans au milieu de la tourmente.


Dr. Alix EMERA
LE NOUVELLISTE, 29 août 2008

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents