J'ai découvert ce document sur le net où, encore une fois, on déniche des trésors en y mettant le temps et la patience.
Récemment publié : "Année universitaire 2009-2010 "
En dehors de la qualité de ce travail fort bien écrit et documenté, il faut noter qu'il est l'oeuvre d'un Africain, de la Côte d'Ivoire précisément.
Cette remarque, parce qu'il est assez rare de trouver des auteurs du continent africain à s'intéresser au sort des esclaves de Saint-Domingue.
L'histoire de la traite, celle de la vente des esclaves par les Africains eux-mêmes, même si dans plusieurs cas forcés manu militari, reste encore un sujet délicat, lié à une certaine culpabilité dissimulée, sur le continent africain.
Une autre constat : Yale ne mentionne aucun auteur haïtien dans ses références. Ce qui montre, ce que l'on savait déjà, combien les intellectuel haïtiens ont fait l'impasse sur cette partie de leur histoire. Ils se sont rarement intéressés aux conditions de vie, à la culture et à l'organisation sociale des esclaves , dont les descendants feront l'indépendance d'Haïti.
Une sorte de sujet tabou -ante geste glorieuse de la victoire contre les armées napoléoniennes- qui occulte totalement la nature du substrat (comme je suis branchée agriculture en ce moment je dirais du compost) dans lequel cette indépendance se fera et les incidences sur la constitution socio-économique et morale de la nation haïtienne.
Les auteurs haïtiens ont fait le choix de ne s'intéresser - disons qu'aux nègres libres, c'est à dire à la période post-esclavage, il en résulte une méconnaissance de la nature et de la complexité des racines qui ont donné cet arbre de la liberté.
D'où leur utilisation, par exemple, des mot Congos et Marrons, comme qualificatifs négatifs, injurieux. Alors même que toutes les études- pas les haïtiennes puisqu'elles n'existent pas- montrent que les Congos -et ceci pas uniquement à Saint Domingue mais dans l'ensemble de la Caraïbe- formaient le groupe "ethnique" d'esclaves parmi lesquels se retrouvaient le plus de personnes rebelles à l'ordre esclavagiste et de Marrons, dont le slogan était précisément: "la liberté ou la mort", bien avant qu'il ne devienne celui des troupes louverturiennes et dessaliniennes.
Le Blanc, partout où il possédait des colonies dans les Amériques s'est arrangé pour " diaboliser", ceux qui représentaient un danger à l'ordre esclavagiste et empêcher la contamination par ces brebis galeuses de leur "cheptel" humain.
Le résultat de cette manipulation totalement réussie est présent aujourd'hui, 3 siècles et plus après, dans le vocabulaire des Haïtiens et par là dans le regard faussé qu"ils portent sur les Marrons et les Congos. De là sur leur propre relation avec ceux qu'ils dénomment péjorativement " les zabitant".
De ce manque (à gagner) pourrait se trouver la genèse de cette incapacité -quasi génétique- des élites haïtiennes à gérer la structure socio-économique, politique et morale de leur société autrement qu' à partir d'un système socio-économique basé sur l'exclusion et la violence, système hérité de l'économie de production esclavagiste, non analysé et reproduit avec l'enthousiasme de ceux qui croient improviser, créer mais lesquels, en réalité, ne font que se "conformer" (définition haïtienne) à la répétition du pareil au même, avec le succès que l'on sait.
Voici un extrait tiré de la présentation de l'ouvrage de M. Yale :
Lors de la réalisation de notre travail, plusieurs faits nous ont amené à pousser la réflexion sur l’esclavage beaucoup plus loin et à la circonscrire dans les deux cadres que nous avons choisis d’étudier. La première raison de ce choix fut l’abondance des sources sur Saint-Domingue comme si la France ne possédât que cette colonie. La seconde résulte de ce que cette multitude de sources datent en majorité du XVIIIe siècle. Qu’est-ce qui expliquerait donc cela ?
En effet, alors que dès les XVIe et XVIIe siècles l’économie de plantation jusque-là
délaissée au profit des minerais s’était avérée porteuse de richesses, les Portugais
(les précurseurs de cette économie), les Espagnols et les Anglais firent de la main-d’œuvre esclave d’origine africaine leur moyen privilégié de production en remplacement des indiens et des engagés sous contrat d’origine européenne. Les Français, eux, semblaient se tenir à l’écart de cette pratique, non pas parce qu’ils n’en voulaient pas, mais la raison évoquée serait que Louis XIII, le Roi Très Pieux répugnait à y consentir pour des raisons humanitaires et religieuses surtout. Cependant, cela n’empêcha pas que des Noirs étaient déjà présents sur certaines habitations dans les colonies françaises où ils travaillaient aux côtés des 36 mois et où leur sort paraissait bien meilleur2. Mais ce n’est pas le désir de sortir de cette clandestinité qui manquait aux Français. Après des demandes maintes fois
réitérées, c’est finalement en 1640 que, au motif que l’esclavage était le seul moyen d’humaniser les Noirs et de faire d’eux de bons chrétiens, que Louis XIII y consentit.
Ainsi, timide au départ, la ruée vers les côtes africaines à la recherche de cette main-d’œuvre connaitra son paroxysme au XVIIIe siècle avec des envois réguliers, les cales des navires de plus en plus bondées et les moyens de maintenir cette main-d’œuvre en vie jusqu’à destination de plus en plus améliorés3. Saint-Domingue devint alors la destination favorite des navires négriers. Qu’avait-elle de si particulier pour attirer autant les marchands? Serait-on tenté de nous demander.
Cette colonie en effet tenait sa particularité de ce que, les colonies en général ayant une vocation économique, elle était au XVIIIe siècle la plus prospère des possessions françaises d’outre-mer. C’était la seule qui, de par ses productions variées et abondantes (le sucre étant la principale production) rapportait à la métropole le plus de richesses. Elle était dans les années 172O la première productrice mondiale de sucre et devint pour cela très vite la destination privilégiée des acteurs de la traite négrière dont la marchandise principale constituait l’essentielle de sa main-d’œuvre. « Elle met, selon Raynal, toute seule dans la balance du commerce deux fois plus que les autres ensemble »4.
Ainsi, à l'orée de son indépendance elle comptait à elle seule environ 500 000 esclaves5 pour 30 000 Blancs.On comprend dès lors les raisons pour lesquelles Saint-Domingue devint à cette époque un véritable pôle d’attraction pour de nombreux auteurs qui, s’ils n’y furent pas particulièrement attirés par le sort de ces milliers esclaves, ne manquèrent pas cependant de l’évoquer dans leurs écrits qui vont constituer la trame de nos recherches6.
Comment et de quoi vivaient-ils ? A quelles tâches étaient-ils astreints ? Comment les traitait-on ? Quelles relations entretenaient-ils entre eux et avec les autres habitants du domaine sur lequel ils vivaient ? Mais pour résumer le tout nous nous demanderons plutôt dans quelles étaient les conditions de vie des esclaves sur l’habitation ?
Telle est la question centrale autour de laquelle nous avons élaboré ce travail de
recherche. Mais bien avant de nous livrer à cet exercice, il nous a paru essentiel de définir un terme particulier contenu dans la formulation de notre sujet qui est le mot Habitation. "

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