À l'ambassade américaine, Michel François est inconnu des fichiers. Vent de panique à Washington. Un ordre tombe rapidement: « S'il est trop tard pour influencer le cours des événements, faire récupérer le coup d'État par l'un de nos hommes et garantir la vie du président Aristide. »
La mission de « Bourik Chaje » - surnom donné à l'ambassadeur américain, Alvin Mains, en raison d'un proverbe créole qu'il cita le jour de son arrivée en Haïti : Bourik chaje pa kanpe, la bourrique portant une charge ne s'arrête pas - est claire: il doit sauver la vie du président déchu.
Au même moment, des soldats vont chercher le général Cédras pour le mettre au courant des événements. Il ne se doute de rien. La veille encore, il a tenu à rassurer - par téléphone - le président Aristide, soucieux des rumeurs de coup d'État. Informé, le général Cédras fonce jusqu'au quartier général. Il prend l'ambassadeur des États-Unis au téléphone. Ce dernier lui transmet les ordres. Il doit récupérer le coup d'État et protéger la vie d'Aristide. Le ton est menaçant. Cédras sent qu'il joue gros dans cette affaire. Cela ne va pas être facile de sauver Aristide. Il sait aussi qu'en cas d'échec la CIA ne lui pardonnera pas. A partir de ce moment, Cedras prend le contrôle des opérations. Il « vole » le coup d'État à Michel François pour garder sa position de chef de l'armée. Doté d'une intelligence supérieure, Cédras a de l'ascendant sur le chef de la police. Il parvient à le mettre à son service. En fait, Cédras et ses amis américains auraient pu faire échouer le putsch s'ils en avaient réellement eu l'intention. Telle n'était pas leur volonté...
Pendant ce temps, l'ambassadeur de France, Jean Raphaël Dufour, qui n'a pas toutes ces données pour mesurer l'état de la situation, récupere Aristide à son domicile où il est menacé par les hommes de Michel François. Il entend le conduire au palais dans sa voiture blindée. Après avoir essuyé quelques tirs, le véhicule de l'ambassadeur de France arrive à bon port. En fait, à son corps défendant, il livre Aristide dans la gueule du loup. Aristide est arrêté, ligoté, puis amené au brigadier général Raoul Cédras, heureux de récupérer l'homme qu'il a pour mission le protéger.
À partir de ce moment, dans les communications radio et les CB, le président est baptisé « le paquet ». Aristide comprend qu'il a commis une erreur. Sans aucun doute, il aurait dû aller se cacher dans les mornes et commencer le «marronnage». En rentrant dans la clandestinité, Aristide vouait à l'échec la tentative de coup d'État. Pourquoi l'ambassadeur de France n'y a-t-il pas pensé? Comme aime à le signaler un militaire américain, « Aristide n'a rien fait pour reprendre le pouvoir. Il n'a jamais demandé aux ÉtatsUnis de reprendre les choses en main ».
Abattu et fatigué, Aristide a jeté l'éponge. Il ne pense plus qu'à sauver sa vie quand le général Cédras lui déclare - en souriant - : « Je suis le président maintenant », et l'air sadique, demande à ses soldats « Que dois-je faire avec le prêtre? » « Tue-le », répondent les soldats qui viennent d'abattre Fritz Pierre Louis, qui exprimait sa loyauté au président. Aristide est pris d'un « malaise » incontrôlable. Jamais il n'oubliera l'humiliation que lui fait subir Cedras. Il a peur, ne sachant pas que Cédras a ordre de le protéger. Il n'a même pas conscience que le putsch initié par Michel François a été récupéré par Cédras. À ce moment, Aristide pense que Cédras est l'homme-orchestre de ce coup d'État monté contre lui '.
« Un coup de téléphone arracha les soldats à leurs méditations inquiètes ou amères. Au bout du fil: l'ambassadeur de France. Jean-Raphaël Dufour est un ami, comme Elsa Boccheciampe, sa collègue vénézuélienne qui s'est dépensée sans relâche. Sa voix est cassée : il regrette - sincèrement - de m'annoncer que le coup d'État a réussi. Suis-je disposé à partir pour la France? Il n'y a rien d'autre a tenter. La voix est proche; j'en perçois le déchirement'. »
À la radio-CB, on entend cette annonce d'un officier de liaison : « Le paquet va partir pour l'aéroport. » Dans les rues obscures, la répression continue.
La perspective d'un départ du « paquet » en avion rassure le général Cédras. Il a pu « sauver » Aristide de la folie meurtrière de Michel François et de ses hommes. Ces derniers ne décolèrent pas en assistant à l'envol de l'avion envoyé par le président vénézuélien Andrés Perez. Neuf membres de la sécurité personnelle du président sont assis à ses côtés quand la terre d'Haïti s'efface. D'une CB, on entend: « Le paquet s'est envolé, je répète : le paquet s'est envolé. » Un message qui suscite de gigantesques éclats de rire alors que, dans les rues, le carnage continue.
Soulagement ou résistance ?
Dans l'avion, Jean-Bertrand Aristide se sent soulagé. Pourtant, il a conscience que cette fois son comportement n'a pas été exemplaire. N'aurait-il pas dû montrer plus de conviction pour demeurer chef de l'État ? Contrairement à d'autres épreuves qu'il a connues précédemment, il n'a pas prouvé qu'il était prêt à mourir pour son pays. Comme les présidents Magloire, J.-C. Duvalier et Manigat, il n'a pas offert de résistance aux putschistes. Dans son livre Dignité, il évoque son départ.
« Je l'avoue, j'éprouve dans l'avion un sentiment de repos, de délivrance exceptionnelle. Un moment de vacuité ou de sérénité sur la route de Caracas. L'impression, l'espace de quelques secondes, que j'ai accompli ma mission. Ces sept mois m'ont parfois donné l'impression de durer cinq ans. Le président redevenu citoyen ou le professeur 'se croyant élève cheminait sur des sentiers buissonniers, je me sentais la conscience propre. Et j'imaginais de nouvelles entreprises. Apprenti? Chercheur? Les horizons universitaires de la linguistique et des sciences humaines défilaient devant un appétit intact. Me remettre à la psychologie, apprendre de nouvelles langues, ensemencer les jachères culturelles aggravées par l'exercice du pouvoir? L'escapade s'est peut-être prolongée quelques minutes. Mes compagnons d'abord, Caracas ensuite allaient me sortir de ma somnolence. »
Quelle leçon doit-il tirer de ce coup d'État? Aristide a tout simplement payé pour sa lutte contre la contrebande et le trafic de drogue. Michel François, qui surveille et active le trafic de drogue en Haïti, commençait à sentir le danger. Avec ses amis, il savait que les militaires haïtiens « pencheraient » du côté des plus forts, en prenant le moins de risque possible. Sans difficulté, il a pu faire financer ce putsch par les contrebandiers et les trafiquants de drogue. Même si un tel « financement » implique, au fil des jours, de payer les soldats et leurs « frais de déplacement ». C'est ainsi qu'une grande famille finança, quarante-huit heures après, la poursuite du coup d'Etat. S'assurant ainsi le commerce de certains produits, comme par exemple l'essence, pour les semaines à venir... Deux articles de la presse américaine - l'un du San Francisco Chronicle, l'autre du New York Times - accusent des grandes familles haïtiennes d'avoir financé le coup d'État. Howard French écrit: « Ce qui apparaît maintenant avoir été une opération bien coordonnée, l'élite en " bonne santé " d'Haïti a procuré l'argent, la nourriture et le transport des soldats rebelles qui prirent les rènes du pays dans un coup d'État sanglant. Des précisions sur des embarquements d'armes et des paiements aux unités militaires avant le coup d'État du 30 septembre sont apparues, et elles impliquent quelques-unes des plus riches et plus réactionnaires familles en Haïti. »
Chapitre IV
INTROUVABLE SOLUTION
1991-1993
Un coup d'État! Un autre. La population est assommée. Deux semaines après le départ d'Aristide, le pays, sous le choc, reste paralysé. Le putsch qui vient d'écarter du pouvoir le leader de Lavalas est d'un autre type que les précédents. Exceptionnellement sanglant, le coup d'État de Michel François récupéré par Cédras est aussi le plus long. Il est en effet bien rare que la fièvre dure au-delà de quarante-huit heures. Cette fois, les soldats font du zèle. Non seulement les persécutions contre les pauvres continuent, mais les militaires poursuivent l'impitoyable chasse à l'homme, visant les principaux alliés du président exilé. Des récits des horreurs commises filtrent des zones rurales où la presse vient d'être réduite au silence.
Une jeune femme de la ville de Gonaïves raconte que, le mercredi 2 octobre, « des soldats ont pénétré dans sa maison et tué ses trois jeunes frères. Caché, son père a pu échapper au massacre. Elle ignore cependant pourquoi ses frères ont été exécutés. Elle remarque toutefois que d'autres membres d'organisations étudiantes ont été tués. De nombreux autres jeunes gens ont fui vers les montagnes ». De fait, devant la gravité des événements, un certain nombre de Haïtiens préfèrent rester cachés quelque temps.
Depuis Caracas, le président Aristide organise la résistance. Réconforté, encourage par ses amis, il croit de nouveau en son étoile. Dès son arrivée à l'aéroport, il se reprend. « Chef d'État, j'étais, chef d'Etat, je resterai » Il se rend compte qu'il a jugé prématurément la partie perdue. « À la minute, je le sens d'instinct, j'avais sous-estimé la réaction de la communauté internationale », écrira-t-il.
Les premières réactions des grandes puissances sont unanimes pour condamner le putsch. Elles traduisent aussi l'exaspération des Occidentaux devant les difficultés singulières de ce pays, qui semble multiplier les obstacles à l'avènement d'une démocratie. Le pays du vaudou n'est décidément pas comme les autres.
Comment inverser le cours des événements, toujours favorables aux forces qui ont prospéré sous les Duvalier ? La démocratie est-elle concevable dans un pays où les puissants la refusent avec violence?
Il faut sans doute avoir la foi chevillée au corps pour espérer encore, à ce moment où le pire scénario vient de se dérouler. Aristide refuse la fatalité. À défaut d'annoncer la « bonne nouvelle », il envoie depuis Caracas, le le' octobre, un message au peuple haïtien. « Tenez bon! J'ai la conviction que nous, le peuple, raccourcirons la route qui mène à la démocratie. Tenez bon, ne laissez pas tomber. » Les encouragements du président ne pèsent pas encore très lourd. Mais le bras de fer est engagé entre les militaires et Aristide. La population haïtienne compte ses morts. Le bilan est effroyable. Le 1"' octobre, une radio française annonce que 130 personnes ont été tuées. Mais un reporter qui mène l'enquête à la morgue de l'hôpital général dénombre 140 corps dans une seule pièce. Les estimations des journalistes sont bien en deçà de la sinistre réalité. Le lendemain, l'hôpital ne peut fonctionner. Sous les menaces des putschistes, les médecins quittent les lieux. L'hôpital reste fermé pendant quarante-huit heures. Jusqu'à ce qu'un petit groupe d'infirmières parvienne à convaincre quelques chirurgiens de revenir pour s'occuper des blessés. Une initiative courageuse qui n'est pas sans risques. Le chef des infirmières témoigne : « Quelques heures après le coup d'État, on arrête d'apporter les morts. Même les blessés sont exclus des soins car les soldats saccagent l'hôpital. Ils exécutent malades et blessés et nous ordonnent de quitter les lieux. Nous n'avons repris nos activités que le mercredi. »
Bien que la junte au pouvoir soit en mesure d'écraser toute rébellion par la force, rien n'est gagné pour elle. Comment va-elle gérer son image désastreuse au terme des massacres qu'elle a perpétrés pour renverser le président démocratiquement élu ? Le nouveau régime incarne, de surcroît, la continuité du pouvoir néo-duvaliériste, décidément indéboulonnable. Deux présidents élus, Leslie Manigat, seulement pendant cinq mois, et Jean-Bertrand Aristide, seulement pendant sept mois, ont entretenu l'illusion d'un changement. À l'exception de ces deux courtes périodes, les forces conservatrices n'ont jamais perdu le pouvoir.
« Aux yeux des étrangers, Haïti représente le " coeur de l'obscurantisme ". Un pays dirigé par des Noirs, des dictateurs bizarres et violents qui exercent seuls le pouvoir », résume abruptement James Ridgeway'. Les récents événements ne font qu'aggraver la désastreuse image du pays. Pour beaucoup d'observateurs étrangers, le sort en est jeté. Haïti ne peut pas s'en sortir...
Le soutien des grandes familles suffit..
À l'intérieur du pays, quelles forces soutiennent maintenant les putschistes ? Pour le comprendre, il est nécessaire de décomposer encore une fois l'architecture de la société haïtienne telle qu'elle s'organise, en différentes classes sociales dont les intérêts divergent.
Au sommet, on trouve principalement l'oligarchie mulâtre, composée de plusieurs milliers de personnes. La vie qu'elle mène est peu en phase avec cette fin de XXe siècle. Elle est nettement plus proche d'une histoire féodale. Moins d'un pour cent de la population appartient à cette classe dirigeante qui contrôle la plupart des richesses d'Haïti.
Ces familles, venues du Moyen-Orient ou d'Europe, vivent en ville. Sur les hauteurs de Port-au-Prince, à Pétionville surtout. Leur installation dans le pays remonte au début du siècle. Elles sont venues s'y établir, la plupart pour faire du commerce. Au cours des décennies, elles ont opéré un virage, optant pour l'industrie. On les retrouve ainsi dans la fabrication de produits sidérurgiques, les usines de plastique, de ciment, de chaussures, les produits pharmaceutiques. Certaines d'entre elles trempent aussi dans le trafic de drogue.
Depuis des années, ces familles utilisent l'année, les tontons macoutes, et tout l'appareil d'État pour maintenir leur splendeur décadente. Elles constituent la vraie force réactionnaire.
Idéologiquement, elles n'ont aucun sentiment nationaliste. D'ailleurs, le succès de leurs affaires est lié aux vicissitudes du commerce extérieur.
Au début du siècle, certaines de ces familles ont joué le rôle de relais pour les milieux d'affaires nord-américains, et, généralement, elles recherchent la protection des États-Unis. Gilbert Biggio évoque cette situation particulière. « Nous sommes considérés comme des étrangers. Même si les Américains nous poussent à faire de la politique, à créer des partis ou des associations pour influencer le destin du pays, mon devoir d'homme d'affaires m'interdit de me mêler de politique. En Haïti, il vous faut choisir. Soit vous faites des affaires, soit vous faites de la politique. »
A coté de cette grande bourgeoisie qui vit la plupart du temps coupée de la réalité du pays ou parfois sur la défensive, s'est organisée une petite bourgeoisie urbaine. Elle se compose de docteurs, professeurs, intellectuels, commerçants noirs et mulâtres. Beaucoup ont des racines étrangères. Ils aspirent, souvent avec enthousiasme, au changement tout en étant fortement nationalistes. Ils sont nombreux ceux qui parmi eux ont été séduits par l'alliance de Lavalas qui propulsa Aristide au pouvoir. Ils n'adhèrent pas cependant à ses penchants révolutionnaires. Leur avenir est lié à la stabilité de la classe moyenne haïtienne, qui utilise leurs services et achète leurs produits. Une partie de cette petite bourgeoisie a dû quitter Haïti sous le régime des Duvalier. Ils constituent aujourd'hui une importante diaspora. Son rôle n'est pas négligeable dans la vie haïtienne, la consolidation de ses actifs alimente l'île en avoirs considérables.
Ironie de la rocambolesque et tragique histoire haïtienne, ceux qui ont entretenu l'espoir de l'émergence d'une société civile en Haïti ont dû se résoudre à quitter leur patrie sous le système duvaliériste. Aujourd'hui, leurs financements réguliers « entretiennent » les grandes familles qui verrouillent le système politico-économique d'Haïti.
A suivre
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