VOIR Les enjeux autour de la chute de Duvalier Jcl.
VOIR les enjeux autour de la chute de Duvalier Jcl : Un départ bien organisé
DEUXIEME PARTIE
DE PUTSCH EN PUTSCH
LA DEMOCRATIE CONFISQUEE
Chapitre I
DES MILITAIRES AVIDES DE POUVOIR
1986-1990
Haïti entre dans une nouvelle ère politique. Jean-Claude Duvalier et ses proches sont partis en exil. Henri Namphy, qui passe pour un modéré au sein de l'armée, arrive au pouvoir. C'est un général rondouillard que les Haïtiens surnomment « Chouchou ». Ce haut gradé ne semble pas prendre sa nouvelle fonction trop au sérieux. La population l'imagine mal dans la peau d'un Duvalier.
Investi en catastrophe par Jean-Claude Duvalier avant son départ, Namphy laisse entendre qu'il n'a jamais « souhaité se trouver à ce poste. C'est accidentellement que nous, les militaires, sommes au pouvoir ». Son bras droit au CNG Conseil national de gouvernement -, le général Williams Regala, n'est pas si modeste. Pur et dur du régime duvaliériste, l'homme est secret, intelligent et cynique. Sous Papa Doc, c'est lui qui a supervisé le massacre des « vêpres de Jérémie ». Manifestement, l'exercice du pouvoir ne lui déplait pas. L'important à ses yeux, ce ne sont pas les élections à venir, mais l'emprise que les militaires conserveront sur la société.
Port-au-Prince ne se lasse pourtant pas de fêter l'événement. L'espérance d'une nouvelle vie est intacte. L'installation du CNG qui doit restaurer la démocratie et garantir les droits les plus élémentaires des citoyens haïtiens marque aux yeux de tous les observateurs un vrai tournant dans l'histoire de ce pays.
La vie démocratique renaît. Certes, l'exercice de la citoyenneté par tous est une pure utopie au lendemain de trente ans de duvaliérisme, dans un pays où règnent violence et corruption. Pourtant, des embryons de partis politiques apparaissent ou émergent de leur quasi-clandestinité. Des hommes nouveaux, ou naguère discrets, se révèlent, d'autres rentrent d'exiL Louis Déjoie ou Leslie Manigat sont parmi ceux-là.
Une chose est certaine, parmi ces nouvelles têtes certains peuvent prétendre demain à la direction des affaires du pays. Les duvaliéristes vont être exclus du pouvoir pendant dix ans.
Dix ans. C'est une longue absence des allées du pouvoir. Surtout pour des hommes qui ont goûté aux délices de la représentation publique et qui s'enivrent des fastes qu'elle procure. Pourtant, dans ces premières semaines de transition, les duvalienstes notoires, et reconnus comme tels par la population, brillent par leur discrétion. Beaucoup songent à prendre du recul, à s'effacer de la vie publique.
En fait, il leur importe surtout de disparaître, soucieux de ne pas aviver les appétits de revanche parmi la population. Ainsi, les ex-jeunes ministres de Duvalier, les Merceron, Chanoine, Achille, Cinéas et Estimé tournent la page. Même si l'action politique reste à jamais le ressort de leur vie, tous se résignent à envisager une autre carrière. Pour au moins dix ans... D'ailleurs le seul qui reste à vivre à Port-au-Prince, Alix Cinéas, reprend ses affaires.
Les duvaliéristes historiques font pâle figure. Faute d'avoir eu l'audace de renverser Baby Doc - un traître à leurs yeux - avant qu'il ne les entraîne dans sa chute, ils ont tout perdu. Tout ? Est-ce sûr? Les militaires au pouvoir constituent de précieux alliés d'hier et de demain... Dès le mois de mars, Namphy leur promet que la nouvelle Constitution ne sera pas votée. Le général laisse aussi entendre qu'il leur remettra prochainement le pouvoir. Les macoutes sont encore moins prêts de s'avouer vaincus. Ennemis publics numéro un sous Duvalier, ils se savent dans le collimateur de la majeure partie de la population.
Mais si le peuple veut leur faire la peau, le CNG ne leur fait pas la guerre. Le dictateur déchu, l'heure est « au rassemblement de tous les Haïtiens ».
Piliers du régime d'hier, tous ne s'affirment plus « duvaliéristes ». Il reste encore un courant de noiristes, se référant toujours à Papa Doc. Serge Beaulieu, notamment, n'hésite pas à vanter ses mérites. Personne en revanche ne prend publiquement la défense de Jean-Claude. Aux yeux de la classe moyenne, Baby Doc n'est pas défendable. Il était temps qu'il parte. Le risque était réel que la « classe » perde son pouvoir acquis sous Papa Doc... Jean-Claude était beaucoup trop proche du peuple a leurs yeux.
En quelques mois, la population paysanne et ouvrière s'aperçoit que le CNG n'entend pas faire table rase. Le peuple attend une révolution, l'abolition des privilèges, l'arrêt, sinon la mort, des assassins d'hier. Les militaires n'endossent pas ce rôle de justiciers. La population fait preuve de patience.
Les premiers soucis des militaires sont bien loin des aspirations du peuple. Le nouveau régime aimerait s'assurer d'un certain crédit auprès des grandes puissances, notamment les États-Unis et la France. Namphy et Regala décident de soigner leurs relations avec la presse. Reprenant ainsi la stratégie des macoutes, les militaires n'hésitent pas à reconduire certaines vieilles pratiques. Pour commencer, le correspondant d'une grande agence de presse étrangère se voit remettre 19 500 dollars par Namphy. L'homme n'est en rien surpris. Sous Duvalier, on lui remettait déjà régulièrement une enveloppe. Jean-Marie Chanoine et Jean-Claude Duvalier le confirment.
Comme les pratiques de l'ancien régime semblent toujours en vigueur, un premier concert de critiques apparaît. Il émane surtout des communautés chrétiennes.
Un prêtre rural d'une petite église, le père Jean-Bertrand Aristide se déclare « heureux que Duvalier soit parti » mais il s'interroge. Il craint d'être « entré dans l'ère du " duvaliérisme sans Duvalier " ». La plupart ne font encore pas attention à ce petit homme frêle. Pourtant, à la fin des « années Jean-Claude », Aristide était le plus visible des jeunes prêtres et religieux progressistes qui avaient commencé à organiser les paysans et les pauvres depuis les années soixante-dix. Pour l'heure, le père Aristide n'est pas un danger pour les militaires.
S'adonnant à la contrebande et s'adjugeant les anciens privilèges des tontons macoutes, les militaires ont de belles années devant eux. Leur stratégie consiste à endormir le peuple et apprivoiser les hommes politiques. Ils leur promettent d'instaurer une vraie démocratie, de mettre en oeuvre des élections libres alors qu'un comité de sages travaille à l'élaboration de la nouvelle Constitution haïtienne.
En attendant, les militaires exercent leur pouvoir en appliquant des lois qui leur sont propres. Les généraux se rendent vite impopulaires. Mais ce sont surtout les petits gradés qui ternissent l'image de l'armée. Conscients de leur force, ils dépassent largement leur champ d'intervention. Les chefs de section, qui représentent l'autorité locale, s'en donnent à coeur joie. Sur leur territoire, ce sont des shérifs armés, qui terrorisent facilement la population.
Ces chefs de section gouvernent les zones rurales à leur guise. Pour les Haïtiens des campagnes, qui n'ont d'autres interlocuteurs officiels, ils incarnent le gouvernement. Autant dire qu'ils portent une lourde responsabilité dans la dégradation rapide du climat. Très vite, la population se rend compte qu'avec ou sans Duvalier les règles de droit élémentaires n'ont guère d'importance dans l'esprit de militaires qui ont pour seule référence les dollars.
Comme le souligne le Comité d'avocats pour les droits de l'homme ', l'organisation des militaires haïtiens est pour le moins complexe. Pour la comprendre, il faut remonter au début de ce siècle, à la période de l'occupation américaine, entre 1915 et 1934, alors que s'organise la modernisation de l'institution militaire haïtienne.
Les pratiques des petits gradés...
La hiérarchie militaire mise en place par les marines n'a pas été modifiée depuis plus de cinquante ans. Le haut commandement général, dirigé par le commandant en chef, étend son autorité à tous les officiers et soldats des FADH (forces années d'Haïti). Les estimations sur les effectifs des FADH recensent entre 7 000 et 14 000 hommes. La différence provient de la prise en compte, ou non, des assistants ruraux non officiels.
Aucun pouvoir étranger ne menace la sécurité nationale d'Haïti et aucune insurrection armée ne cherche à renverser le gouvernement. Néanmoins, l'engagement d'Haïti dans l'organisation de ses forces armées rivalise avec celui de nombre de ses voisins latino-américains qui, pour la plupart, se sont engagés dans des guerres civiles fort coûteuses. Cruel paradoxe. Haïti, l'un des pays les plus pauvres du continent, alloue approximativement 35 % de son budget national à ses militaires, soit 42 millions de dollars par an.
Le haut commandement général supervise quatorze corps d'armée. Chacun d'entre eux dirige l'un des neuf départements géographiques, la police de Port-au-Prince, la marine, les forces aériennes, la garde présidentielle et l'infanterie.
Chaque département géographique, supervisé par un colonel, est divisé en arrondissements eux-mêmes placés sous les ordres d'un capitaine des FADH. Les arrondissements sont encore divisés en sous-arrondissements, sous le commandement d'un lieutenant ou sous-lieutenant. Enfin, au niveau le plus bas de la hiérarchie militaire, règne le chef de section.
Chacune des 515 sections communales d'Haïti, l'unité administrative la plus petite du pays, a son chef de section. Il est rémunéré par le commandant militaire du sous-arrondissement avec juridiction dans toute la section. Pour la plupart des habitants des campagnes, il incarne le gouvernement. Pourtant, en théorie, le chef de section a une autorité limitée. Les règlements des FADH précisent qu'il est chargé de protéger le peuple et les propriétés situées dans sa section communale, de garder les champs et les fermes d'élevages dans la section, de maintenir l'ordre et la paix publique. Les règlements stipulent que toute personne arrêtée par lui ou un assistant doit être gardée vingt-quatre heures au poste d'armée le plus proche. La « section-chef » doit alors établir un rapport détaillé.
Mieux, pour exercer leur autorité, les responsables doivent être en possession d'un mandat d'arrêt délivré par les autorités -judiciaires en propre, à l'exception des cas de flagrant délit. De plus, les règlements leur interdisent explicitement d'assurer certaines fonctions. En aucun cas, ils ne peuvent rendre la justice, collecter l'impôt ou percevoir des amendes. Il ne leur est pas donné, en théorie, le droit d'imposer des taxes d'entrée ou de sortie aux paysans qui transportent leur bétail à travers leur juridiction. Ils ne peuvent pas non plus exiger de l'argent des habitants en contrepartie du pouvoir qu'ils exercent pour le respect de leurs droits ou de leur liberté. Tout arrangement avec un tiers moyennant finance leur est interdit. Bien évidemment ils ne peuvent en aucun cas maltraiter leurs résidents. Dans la pratique, il en va tout autrement.
Analphabètes et peu soucieux d'appliquer les règlements établis à Port-au-Prince, les chefs de section règnent en maîtres sur leurs territoires. Avec un pouvoir de vie et de mort sur les résidents de leur section. Ils servent souvent d'« exécutif », defacto, de la législature et du judiciaire dans les zones sous leur commandement.
Les chefs de section ne transmettent pas les affaires au système judiciaire. Tout au contraire, ils se chargent des arrestations, détiennent les prisonniers, dirigent les jugements et règlent les conflits. D'après un officier de l'ambassade des États-Unis, « les sections-chefs sont au coeur des violations des droits de l'homme en Haïti ». Rien de surprenant.
L'éducation d'un soldat, ici, ne le prépare pas au respect des règles de loi ou des droits de l'homme. L'entraînement qu'il suit ne distingue en rien l'activité militaire du travail de police. La confusion guette. Comme une grande majorité d'Haïtiens, les soldats sont pauvres et largement illettrés; leur niveau moyen d'éducation ne peut guère s'élever puisque les recrues ne reçoivent aucune formation après avoir endossé l'uniforme.
Détenir des armes n'est certes pas anormal dans la condition militaire. Encore faut-il en maîtriser l'usage... Là encore, l'institution militaire haïtienne fait preuve de « légèreté ». Les officiers n'enseignent pas à leurs hommes comment doit s'exercer le contrôle d'une manifestation publique, comment mener des arrestations - nécessaires - dans la légalité, interroger les prisonniers dans le respect de la Constitution, ou conduire des enquêtes criminelles avec le souci d'apporter des pièces à conviction ou des preuves utiles en vue d'un jugement... En fait, les FADH négligent d'instruire leurs soldats sur les droits de l'homme ou la Constitution haïtienne.
En décembre 1988, le Centre haïtien des droits de l'homme (CHADEL) offre d'ouvrir un cours afin d'enseigner les droits de l'homme, et les ressorts de l'administration pénale aux officiers. Les FADH répondent favorablement. Une première. Un an plus tard, le CHADEL reçoit l'autorisation, un cours pour les officiers de l'armée est alors programmé. Une session similaire destinée aux chefs de section a également lieu en août. Ils reçoivent quatre jours d'instruction sur les dispositions des droits de l'homme de la Constitution de 1987, la Déclaration universelle des droits de l'homme et diverses dispositions du Code rural.
Le stage est manifestement indigeste pour les chefs de section. Trop subtiles pour eux, semble-t-il, ces notions de droits de l'homme. De retour dans leur commune, les violations reprennent de plus belle.
Exercer ce pouvoir militaro-juridico-policier rapporte beaucoup d'argent. Mal payés par l'État, hébergés dans de mauvaises conditions dans des locaux souvent insalubres, les hommes usent régulièrement de leur position éminente d'officier public, et du pouvoir indéniable que procurent les armes... La corruption est effrénée.
Un prêtre d'une paroisse rurale rapporte qu' « il faut payer tout le monde pour pouvoir faire quoi que ce soit. Pour être relâché, pour ne pas être battu, pour obtenir de la nourriture ou même pour gagner une affaire ». L'ancien ministre de la Justice, Fritz Antoine, observe en grimaçant que la prison « surpeuplée » de Port-de-Paix offre finalement un espace décent aux prisonniers, compte tenu des « évasions » des prisonniers « les plus solvables ».
N'est pas militaire qui veut
La sélection a pour critère le plus ou moins grand degré de cupidité des individus. Un paysan qui veut devenir chef de section peut réaliser son rêve. Pour y parvenir, il doit payer un officier responsable du sous-arrondissement. À Saint-Louis de Nord, une petite ville au nord d'Haïti, il lui faut débourser entre 400 et 800 dollars. La pratique s'est généralisée dans le pays. Seul le montant de la facture varie selon le poids économique de la région.
Mais un chef de section n'est pas éternel. Un accident est si vite arrivé... Le paysan a tout intérêt à anticiper, à épargner aussi vite que possible pour être prêt le jour J.
Investi dans ses fonctions, il lui reste à amortir son investissement initial. En premier lieu, il engage des assistants, ou « attachés ». Là encore, il doit « investir ». La loi limite l'emploi, pour chaque section, à deux assistants, mais cette restriction est ignorée. En quelques jours, le chef de section possède sa milice privée. De quoi faire des ravages dans la campagne haïtienne et rentrer rapidement dans ses frais...
Depuis la chute de Duvalier, les « exploits » de ces bandes armées se multiplient. De fait, les effectifs de la police rurale se sont sensiblement accrus depuis 1986. En quête de reconversion, les anciens tontons macoutes trouvent facilement de l'embauche. Ce nouvel emploi se situe dans le cadre des compétences qu'on leur connaît. Oppression et corruption sont depuis toujours les deux mots clés de leur vocabulaire peu choisi.
Cette alliance des militaires et des macoutes peut surprendre. En fait, ces deux forces antagonistes sont parfois des alliés de circonstance. En outre, certains militaires sont macoutes, alors que d'autres s'en distinguent farouchement. Telle est la réalité complexe des forces sur lesquelles s'appuyèrent pendant trente années les Duvalier.
Sous l'impulsion de Williams Regala, chef militaire macoute et numéro deux du régime, ces deux piliers du duvaliérisme s'entendent désormais comme larrons en foire. L'ère du duvaliérisme sans Duvalier a commencé.
A suivre.
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