Ce texte trouvé sur le blog Les Signes des Temps link
parle des conditions qui ont permis l'installation du fascisme en Allemagne
à travers le livre de Sebastian Happner : "Défier Hitler"
en anglais "Defying Hitler."
Happner avait à peine 25 ans quand il l'a écrit,
alors que lui-même assistait impuissant à la mise en place
du nazisme
et était pris dans cette machine infernale.
La lucidité de ce témoin qui analyse" l'énigme de l''ascencion d'Hitler"
convie à la réflexion
sur notre propre responsabilité en tant qu'individus dans l'avènement
de ces régimes mortifères.
Je ne peux m'empêcher de faire une relation avec la "chasse aux Ti-Yvon "
lancée sur le Granlakouzen
Ti-Yvon devenu pour La Madone des Zen "une honte pour Haïti"
au prétexte que pour les "mèt dam" réactionnaires
ses remarques "empêcheraient le pays d'avancer".
Il y a cette citation :
« …Cela peut sembler paradoxal, mais pourtant, la simple vérité est de déclarer qu’au contraire, les événements historiques décisifs prennent place parmi nous, les foules anonymes. Les dictateurs, ministres et généraux les plus puissants se retrouvent désarmés face aux décisions collectives prises de façon simultanée et individuelle, et presque inconsciemment, par la population dans son ensemble… Les décisions qui influent le cours de l’Histoire résultent des expériences personnelles de milliers, voire de millions d’individus ».
Et pour ceux qui appellent vertueusement à la "pondération" pour le "bien" du pays
cette autre citation, qui devrait rappeler aux Haïtiens un certain et assez long épisode
de leur histoire récente
« Il s’agit d’un des aspects déconcertants des événements qui eurent lieu en Allemagne : les actes n’ont pas d’auteurs, la souffrance pas de martyrs. Tout se déroule au milieu d’une sorte d’anesthésie. Des actes objectivement atroces provoquent une réponse émotionnelle faible et malingre. Des meurtres sont commis comme des blagues d’écoliers. L’humiliation et la décadence morale sont acceptées comme des incidents mineurs. Même la mort sous la torture produit simplement la réponse “pas de chance”. »
Comme je le répète encore et encore, il est aisé
d'encourager des désepérés à creuser encore et encore plus profondément un trou.
Mais, quand aucune échelle n'est prévue pour en sortir,
ceux qui se trouvent au fond sont pris au piège.
Alors que, d'en haut, les regardent avec des grimaces de commisération
ceux qui leur ont procuré pelles et pioches.
Se plier devant l'innaceptable
en invoquant toutes les bonnes raisons du monde, "union,réconciliation, amour du pays" etc.
se paye tôt ou tard au prix fort.
L'article :
À en juger par les emails que je reçois, un bon nombre de gens se demandent s’ils vivent dans l’Amérique de 2003 ou dans l’Allemagne de 1933.
Toute cette insistance sur le nationalisme, la militarisation de la société, l’identification du Leader à la nation, un état permanent de peur et d’anxiété aggravé par les autorités, des lois répressives qui détruisent la sécurité juridique garantie par la Constitution, des guerres d’agression lancées contre des nations plus faibles, le désir d’assumer une hégémonie mondiale, la fusion des intérêts des entreprises et des intérêts gouvernementaux, de vastes campagnes de propagande médiatique, une population qui a tendance à croire aux slogans et aux mensonges qui lui sont dispensés sans poser trop de questions, une opposition timorée qui conteste à peine l’aventurisme sans scrupule de l’administration sur la scène internationale, et sa politique d’État policier sur le plan national, etc. etc.
L’analogie n’est évidemment pas parfaite, l’Amérique de 2003 et l’Allemagne d’il y a soixante-dix ans ne sont pas les mêmes, et Bush n’est certainement pas Adolf Hitler. Mais il existe suffisamment de similitudes dérangeantes entre ces deux périodes pour au moins tenter de voir ce que nous pouvons en apprendre — des récits en forme d’avertissement, en quelque sorte — et ensuite décider de ce que nous pouvons faire de cette connaissance.
Le vernis de la civilisation est fin. Nous le savons grâce à nos propres observations, et divers auteurs — de Shakespeare à Sinclair Lewis ( « It Can’t happen Here[1] » ) — nous ont montré à quel point les populations pouvaient être aisément manipulées par des dirigeants jouant habilement sur les émotions patriotiques ou les sentiments raciaux ou nationalistes.
Les peuples entiers comme les individus peuvent devenir irrationnels à l’occasion — parfois pour une brève période, parfois pour des années. L’ambition, la haine, la peur peuvent avoir le meilleur d’eux-mêmes, et les grossiers mensonges proférés par leurs dirigeants peuvent tromper leurs esprits habituellement rationnels. Cela s’est produit, cela se produit, et cela se produira encore.L’un des exemples les plus effarants et les plus horribles d’une nation entière sombrant dans la folie nationaliste est probablement celui de l’Allemagne d’Hitler, entre 1933 et 1945. La guerre mondiale qui en découla fut désastreuse, entraînant plus de 40 000 000 de morts.
Une bonne partie de ce que nous savons de ce processus qui eut lieu en Allemagne nous vient généralement bien des années plus tard à travers des livres écrits post facto, et qui analysent rétrospectivement cette horreur. Il existe très peu d’exemples de récits écrits depuis l’intérieur au moment même où les événements se déroulaient.
Un de ces livres est Defying Hitler [2] de l’éminent journaliste/auteur allemand Sebastian Haffner. Le manuscrit fut retrouvé au fond d’un tiroir par le fils d’Haffner, en 1999, après la mort de son père à l’âge de 91 ans. Publié en 2000, ce livre devint immédiatement un best-seller en Allemagne et fut publié l’année dernière [2002 — NdT] en anglais — traduit par le fils, Olivier Pretzel (à l’origine, le nom de son père était Raymund Pretzel — sous le nom de Sebastian Haffner, il connut une carrière particulièrement brillante, écrivant en Angleterre pendant la guerre, et plus tard à nouveau en Allemagne. Il est l’auteur de From Bismarck to Hitler [3] et de The Meaning of Hitler[4], et de nombreuses autres œuvres).
Defying Hitler est un récit de société brillamment écrit, entamé (et terminé brutalement) en 1939. Même s’il fournit au lecteur des informations sur l’histoire allemande à partir de la Première Guerre mondiale, il se focalise principalement sur l’année 1933, où, lorsque Hitler obtint le pouvoir, Haffner, étudiant en droit alors âgé de 25 ans, suivait une formation pour rejoindre les tribunaux allemands en tant que jeune administrateur.
On est saisi d’étonnement en lisant cet ouvrage ; il contient une telle perspective historique, un tel panorama de ce qui se produisait alors, et de telles prédictions sur ce qui allait se produire plus tard, une telle vision perspicace de ce qui amena tant d’Allemands ordinaires à rejoindre ou à accepter le programme nazi — comment quelqu’un d’aussi jeune pouvait-il être aussi lucide, au milieu de la brutalité sordide qu’était le nazisme ? (En fait, certaines critiques affirmèrent que Haffner avait dû réécrire son livre des décennies plus tard. Chaque page du manuscrit original fut envoyée à des laboratoires, qui confirmèrent que celui-ci avait bien été rédigé en 1939).
L’INDIVIDU AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ
Ce qui distingue Defying Hitler, en plus de son écriture superbe, est la focalisation de Haffner sur les « petites gens » comme lui, plutôt que sur les machinations des dirigeants. Il veut explorer la façon dont les Allemands ordinaires, en particulier les non-nazis et les anti-nazis, se laissèrent dévorer corps et âmes par la gueule du monstre hitlérien.
Haffner fait occasionnellement des remarques générales sur les traits de caractère allemands (« comme Bismarck le remarqua à une occasion dans un discours resté célèbre, le courage moral est, dans tous les cas, une vertu rare en Allemagne ; toutefois, elle disparaît totalement dès que l’Allemand revêt un uniforme »), mais il consacre une bonne partie de son attention à la question de la responsabilité personnelle. Si vous lisez les livres d’Histoire ordinaires, dit-il, « vous avez l’impression que quelques douzaines d’individus, tout au plus, sont impliqués — des individus qui se retrouvent “à la barre du navire qu’est l’État”, et dont les actes et décisions constituent ce que nous appelons l’Histoire ».
« Selon cette vision, l’Histoire de la décennie actuelle [les années 1930] est une sorte de partie d’échecs entre Hitler, Mussolini, Tchang Kaï-chek, Roosevelt, Chamberlain, Daladier, et nombre d’autres personnages dont les noms sont sur toutes les lèvres. Nous, les anonymes, semblons être au mieux les objets de l’Histoire, des pions sur l’échiquier, que l’on peut déplacer ou laisser à leur place, sacrifier ou capturer, mais dont les vies, quel que soit leur intérêt, se déroulent dans un monde totalement différent, sans lien avec ce qui se passe sur l’échiquier."
« …Cela peut sembler paradoxal, mais pourtant, la simple vérité est de déclarer qu’au contraire, les événements historiques décisifs prennent place parmi nous, les foules anonymes. Les dictateurs, ministres et généraux les plus puissants se retrouvent désarmés face aux décisions collectives prises de façon simultanée et individuelle, et presque inconsciemment, par la population dans son ensemble… Les décisions qui influent le cours de l’Histoire résultent des expériences personnelles de milliers, voire de millions d’individus ».
L’ÉNIGME DE L’ASCENSION D’HITLER
Haffner tente de résoudre l’énigme de l’acceptation facile du fascisme au sein du Troisième Reich d’Hitler. En mars 1933, une majorité de citoyens allemands ne vota pas pour Hitler. « Qu’arriva-t-il à cette majorité ? Sont-ils morts ? Disparurent-ils de la surface de la Terre ? Devinrent-ils nazis sur le tard ? Comment se peut-il qu’il n’y eut pas la moindre réaction de leur part » alors qu’Hitler, nommé chancelier par les autorités, commença lentement, et ensuite plus rapidement, à asseoir son pouvoir et à faire passer l’Allemagne d’un État démocratique à un État totalitaire ?
Tout au long de ce processus, Hitler proposa, ou en fait promulgua des lois qui entamaient les libertés des citoyens allemands — et qui ciblaient en général des segments faibles et vulnérables de la société (les syndicalistes, les communistes, les Juifs, les handicapés mentaux, et les populations similaires) — et peu d’individus dirent ou firent quoi que ce soit pour montrer un désaccord de fond. Les premiers temps, lorsqu’en de rares occasions une réaction négative concertée apparaissait, Hitler faisait quelques pas en arrière. Et ensuite, les nazis s’enhardirent et devinrent plus voraces tout en continuant à dépouiller la société civile. De nombreux Allemands (dont certains des premiers industriels qui soutinrent Hitler) étaient convaincus que le nazisme allait s’effondrer à mesure qu’il devenait de plus en plus extrémiste ; d’autres choisirent le déni. Il était plus facile de détourner le regard.
Haffner comprit ce qui commençait à se tramer, mais il se retrancha dans ses études de droit. Même lorsque les chemises brunes frappaient et tuaient des gens dans les rues, les tribunaux dans lesquels il travaillait demeuraient de solides bastions défendant les principes démocratiques traditionnels. Et puis un jour, les nazis pénétrèrent simplement dans les bâtiments du tribunal de Berlin et prirent le contrôle du système juridique allemand. Haffner fut profondément bouleversé, mais il continua à étudier pour ses examens finaux.
Peu de temps après, Haffner et les étudiants de sa promotion furent envoyés dans une sorte de camp d’entraînement pour y recevoir une formation idéologique et militaire. Haffner, qui était un chrétien anti-nazi, se retrouva, à son plus grand étonnement et horrifié, en bottes de soldat, arborant un swastika, en train d’apprendre à tuer.
Dans un monologue intérieur, Haffner déclare : « Il y a des choses que je ne dois jamais faire : ne jamais dire quelque chose dont j’aurais plus tard honte. Il est acceptable de tirer sur des cibles, mais pas sur des gens. Je ne dois pas me compromettre, ou vendre mon âme… Oh mon Dieu ! il m’est apparu que j’avais déjà capitulé et tout perdu. J’ai porté un uniforme et un brassard orné d’un swastika. J’ai été au garde-à-vous et j’ai nettoyé mon arme… Mais cela ne compte pas : ce n’est pas moi qui ai fait cela, c’était un jeu et je jouais un rôle.
« Et mon Dieu, si jamais il existait un tribunal qui n’acceptât pas ce plaidoyer-là, mais qui notât simplement les choses telles qu’elles se sont déroulées, qui ne regardât pas ce j’ai dans le coeur, mais qui remarquât seulement le brassard avec le swastika ? Face à ce tribunal-là, je serais dans une situation misérable. Mon Dieu, à quel moment me suis-je perdu ? Que devrais-je dire au juge qui me demanderait : “vous portez un brassard orné d’un swastika et vous déclarez que vous ne le voulez pas. Alors pourquoi le portez-vous ?” »
La propagande, la politique et la terreur nazies avaient détruit les réseaux traditionnels d’entraide. On ne pouvait savoir avec certitude à qui accorder sa confiance. N’importe qui pouvait être lié au gouvernement, ou devenir informateur pour sauver sa peau. Et ainsi, les bras s’élevaient dans un salut nazi, des chansons militaires étaient entonnées pendant les rassemblements et dans les rues, « chacun d’entre nous incarnant la Gestapo pour l’autre ». L’individualisme fut écrasé sous la peur, laissant la plupart des citoyens dépendants du seul Leader, ou de leurs unités militaires (la camaraderie offerte par le fascisme).
DES MILLIONS DE MARKS POUR UNE MICHE DE PAIN
Et puis, il y avait le facteur économique, la terreur de ne pas avoir d’argent pour vivre. Il est difficile de comprendre ou d’accepter la description que fait Haffner de la crise hyper-inflationniste : « Aucune nation n’a vécu quelque chose de comparable aux événements qui eurent lieu en Allemagne en 1923. Toutes les nations connurent la Grande guerre, et la plupart d’entre elles ont également connu des révolutions, des crises sociales, des grèves, des redistributions des richesses, et des dévaluations monétaires. Aucune à part l’Allemagne n’a vécu les excès fantastiques et grotesques de tous ces événements simultanés, aucune n’a connu cette gigantesque danse macabre carnavalesque, ces saturnales sanglantes interminables, au cours desquelles non seulement l’argent mais aussi toutes les références avaient perdu leurs valeurs.
« …Tous ceux qui avaient placé des économies ou des obligations à la banque virent leur valeur s’effondrer du jour au lendemain. Rapidement, il importa peu que ce soit un sou mis de côté pour les jours difficiles ou une immense fortune. Tout s’effondra… Un kilo de pommes de terre qui coûtait cinquante mille marks la veille coûtait cent mille marks le lendemain. Le salaire de soixante-cinq mille marks encaissé le vendredi n’était plus suffisant pour acheter un paquet de cigarettes le mardi suivant… En août, le dollar valait un million [de marks]… En septembre, un million de marks n’avait plus aucune valeur réelle… À la fin octobre, c’était un milliard de marks… L’atmosphère redevint révolutionnaire ».
Lorsque les citoyens font face à l’incertitude sur une si grande échelle — ainsi qu’à la peur et à la destruction qui accompagnent de tels traumatismes sociaux — un homme qui arrive sur son cheval blanc et promet de ramener l’ordre possède un grand attrait, même pour certains démocrates fervents.
Il y eut d’autres ingrédients qui furent jetés dans le chaudron fasciste en ébullition: les conditions humiliantes du Traité de Versailles qui furent imposées à l’Allemagne à l’issue de la Première Guerre mondiale, la propagande énorme et incessante menée par les mass-médias, poussant les citoyens à être d’accord avec le gouvernement, la mentalité martiale qui s’infiltra au sein de la société. (« De 1914 à 1918, une génération d’écoliers allemands vécut quotidiennement la guerre comme un grand jeu exaltant et passionnant entre les nations, qui apportait bien plus d’excitation et de satisfaction émotionnelle que tout ce que la paix pouvait offrir. C’est de là que [le nazisme] tient son attrait : sa simplicité, son appel à l’imagination, et son entrain pour l’action ; mais aussi son intolérance et sa cruauté à l’égard des opposants internes… Finalement, c’est aussi la source de l’attitude belligérante du nazisme à l’égard des États voisins. Les autres pays ne sont pas considérés comme des voisins, mais doivent être des ennemis, que cela leur plaise ou non. »)
Et puis, il y a ce mysticisme inexplicable qui entoure les individus tels qu’Hitler, qui hypnotise et attire des millions de gens dans ses filets. « Si mon expérience en Allemagne m’a appris quoi que ce soit, c’est cela : Rathenau [qui dirigea un gouvernement progressiste en 1921-1922, et fut ensuite assassiné par des criminels antisémites] et Hitler furent les deux hommes qui excitèrent l’imagination du peuple allemand jusqu’à son paroxysme, — l’un, par sa culture incommensurable, et l’autre, par sa bassesse indicible. Tous deux, et c’est un point essentiel, venaient de régions inaccessibles, d’une sorte d’“au-delà ”. Le premier venait d’un territoire de sublime spiritualité où les cultures de trois millénaires et de deux continents se rencontrent, le second venait d’une jungle située bien au-delà des profondeurs touchant aux horreurs les plus sordides des romans à sensation, d’un monde souterrain où les démons s’élèvent de la puanteur larvée des boudoirs petits-bourgeois, des asiles de nuit, des latrines en préfabriqué et des champs du pendu. De leur « au-delà » respectif, ils tirèrent une puissance ensorcelante, indépendamment de leurs politiques. »
Lorsque le style de pouvoir agressif et « occulte » d’Hitler — avec toute sa méchanceté, son arrogance et ses menaces, jetant ses opposants en prison, les frappant, et même les tuant— rencontra la culture démocratique traditionnelle, ceux qui se trouvaient à l’autre extrémité ne disposaient généralement d’aucun moyen pour combattre cette nouvelle politique brutale. « C’est alors que le vrai mystère du phénomène Hitler commença à se dévoiler : le trouble et le mutisme étranges de ses opposants, qui ne pouvaient faire face à son comportement et se retrouvaient paralysés par ce regard de basilic, incapables de voir que c’était l’enfer personnifié qui les défiait. »
LA TECHNIQUE DU GROS MENSONGE
Comment Haffner supporta-t-il pendant si longtemps cette force menaçante qui lui faisait face ? « Ce qui me sauva fut…mon nez. J’ai un flair assez bien développé, au sens figuré du terme, ou pour l’exprimer différemment, un sens de la valeur (ou de l’absence de valeur !) des approches et des attitudes humaines, morales et politiques. Malheureusement, ce flair fait presque totalement défaut à la plupart des Allemands. Les plus intelligents d’entre eux sont capables de débattre jusqu’à la stupidité de leurs abstractions et déductions, alors que s’ils utilisaient simplement leur flair, il sentiraient que quelque chose pue. »
Étant donné leur faiblesse constitutive et leur propension à avaler les énormités les plus effarantes distillées par le ministre de la propagande et par les médias, la plupart des Allemands étaient des fruits attendant d’être cueillis par les récolteurs nazis. « Ils continuent de tomber pour un rien. Après tout cela, je ne vois pas comment on peut blâmer la majorité d’Allemands qui, en 1933, crut que l’incendie du Reichstag était l’œuvre des communistes. [Le parlement brûla, et un pyromane communiste qui tombait à pic fut mouchardé, événement que les nazis utilisèrent comme prétexte pour mettre en œuvre les mesures d’État policier à l’encontre de tout opposant]. Ce que l’on peut leur reprocher, et ce qui montre clairement, pour la première fois au cours de la période nazie leur terrible faiblesse de caractère collective, est que cet événement régla la question. Avec une soumission penaude, le peuple allemand accepta que, suite à l’incendie, chacun perde le peu de liberté et de dignité personnelles que leur assurait la Constitution, comme s’il s’agissait d’une conséquence nécessaire. »
En résumé, ce qui aurait dû être un puissant mouvement d’opposition politique et morale à la politique hitlérienne accepta docilement la destruction des institutions juridiques et celles garantes de l’harmonie sociale de leur pays. Au sein de la société, le résultat fut un net penchant pour la politique dynamique et musclée promue par les nazis, et une « colère et un dégoût lancinants à l’égard de la lâche trahison commise par leurs propres leaders [de l’opposition]. »
Bien entendu, la peur des actions de l’État policier était toujours présente. « Rejoignez les voyous pour éviter qu’ils ne vous dérouillent. D’autres aspects moins clairs étaient présents, comme une sorte,d’allégresse, l’ivresse de l’unité, le magnétisme des masses. Nombre d’Allemands ressentaient également un besoin de vengeance à l’égard de ceux qui les avaient abandonnés. Il y avait alors un mode de pensée singulièrement allemand : “Aucune des prédictions des opposants au nazisme ne s’est réalisée. Ils disaient que les nazis ne pouvaient pas gagner. Pourtant, ils ont gagné. Donc, l’opposition avait tort. Par conséquent, les nazis doivent avoir raison.” Il existait aussi (en particulier parmi les intellectuels) la croyance selon laquelle ils pourraient changer le visage du parti nazi — et même en modifier la ligne — en le rejoignant. »
Tout cela correspond aux schémas psychologiques classiques, selon Haffner. « La seule chose qui manque est ce que l’on appelle chez les animaux “la race”. Il s’agit d’un solide noyau intérieur qui ne peut être altéré par des pressions ou des forces extérieures, quelque chose de noble et d’inébranlable, une réserve de fierté, de principes et de dignité disponible en période d’épreuves. .Cet élément est absent chez les Allemands. En tant que nation, ils sont malléables, peu fiables, et n’ont pas de cran. Cela fut démontré en mars 1933. Au moment de vérité, alors que les autres nations s’élevaient spontanément face aux événements, les Allemands s’écroulèrent collectivement et mollement. Ils baissèrent les bras et capitulèrent, et entrèrent en dépression nerveuse. Le résultat de cette dépression subie par des millions d’individus est la nation unifiée, prête à tout, qui représente aujourd’hui le cauchemar du reste du monde. »
Haffner déplore que les crimes de l’administration nazie, étant donné cette dépression nerveuse collective, aient eu très peu d’impact sur la population, qui semble accepter avec un haussement d’épaules tout ce qui est fait en son nom. « Il s’agit d’un des aspects déconcertants des événements qui eurent lieu en Allemagne : les actes n’ont pas d’auteurs, la souffrance pas de martyrs. Tout se déroule au milieu d’une sorte d’anesthésie. Des actes objectivement atroces provoquent une réponse émotionnelle faible et malingre. Des meurtres sont commis comme des blagues d’écoliers. L’humiliation et la décadence morale sont acceptées comme des incidents mineurs. Même la mort sous la torture produit simplement la réponse “pas de chance”. »
LA DÉRIVE VERS LE FASCISME
Et ainsi, il devient plus facile de se laisser simplement sombrer, de façon toujours plus lente, dans cette maladie collective, dans le compromis avec le parti au pouvoir, même si l’État policier viole constamment la vie privée des citoyens. « Nous étions traqués jusque dan les derniers recoins de nos vies privées, dans tous les domaines de la vie, il y avait la débâcle, la panique et la fuite. Personne n’était capable de dire où cela s’arrêterait. En même temps, on nous demandait, non pas de nous rendre, mais de nous renier. Juste un petit pacte avec le diable — et vous ne faisiez plus partie des proies capturées. À la place, vous deveniez l’un des chasseurs victorieux. »
Il est certain que Haffner et d’autres personnes comme lui perçurent leur propre dérive vers la complicité avec les nazis, alors que leur propre sentiment d’identité disparaissait. « Les choses étaient délibérément arrangées de sorte à ce que l’individu ne dispose d’aucune marge de manoeuvre. Ce que chacun représentait, ses opinions en “privé” et en “réalité”, n’avait aucune importance et était ignoré, gelé en l’état. D’un autre côté, pendant les moments où l’on avait le loisir de penser à son individualité… on avait le sentiment que ce qui se passait réellement, ce à quoi on participait mécaniquement, n’avait pas d’existence ou de validité réelle. C’était seulement pendant ces heures-là que l’on pouvait tenter de faire un bilan moral personnel, et préparer une dernière posture de défense pour notre moi intime. »
Haffner s’approchait du moment où il devrait décider de son avenir s’il restait au sein du Troisième Reich. Mais sa tendance était claire, et ses analyses devinrent de plus en plus sombres. « On dit que les Allemands sont subjugués. Ce n’est qu’à moitié vrai. Il y a aussi quelque chose d’autre, quelque chose de pire, pour laquelle il n’existe pas de mots : ils sont “camaradisés”, une situation terriblement dangereuse. Ils sont envoûtés. Ils vivent une vie de drogués dans un monde imaginaire. Ils sont terriblement heureux, mais terriblement rabaissés ; tellement satisfaits d’eux-mêmes, mais si terriblement écoeurants, si fiers et pourtant si vils et inhumains. Ils pensent qu’ils gravissent de hautes montagnes, alors qu’en réalité ils rampent dans un marécage. Tant que l’envoûtement durera, il n’y aura quasiment pas d’antidote. »
Il tint le coup jusqu’en 1938. Juste avant la Deuxième Guerre mondiale, Haffner quitta l’Allemagne pour l’Angleterre afin de rejoindre l’effort de guerre contre le fascisme. Il n’y revint pas avant le milieu des années cinquante.
Ainsi, cher lecteur, examine ces passages descriptifs de l’Allemagne des années 30, lorsque les nazis disposaient des pleins pouvoirs, et vois quels enseignements tu peux en tirer pour la situation actuelle.
Pendant que j’écris ces lignes, Ashcroft est en train de déclarer au Congrès que le Patriot Act — la même loi que plus de 100 villes ont refusé par voie de vote en raison de ses nombreuses violations des droits garantis par la Constitution — ne fournit pas à l’administration Bush suffisamment de pouvoir policier, et doit donc être étendu. (Ceci alors même que des citoyens américains ont été arrêtés sans inculpation et ensuite incarcérés dans des bases militaires, hors du système juridique, et que des centaines de prisonniers étrangers sont détenus par l’armée états-unienne à Guantanamo — une violation de la Constitution états-unienne et des conventions de Genève.
Des déclarations gouvernementales dont le caractère mensonger peut être prouvé sont publiées par des médias complaisants, tandis que les mêmes médias, détenus par des géants financiers, refusent de rapporter des informations factuelles qui sont gênantes pour le gouvernement. Et finalement, le Pentagone prépare des « plans stratégiques » pour la prochaine invasion unilatérale d’un État souverain par l’armée états-unienne.
[1]Ca ne peut pas arriver ici — Ndt
[2]Défier Hitler — Ndt
[3]De Bismarck à Hitler — Ndt
[4]La Signification de Hitler — Ndt
The Crisis Papers
Lundi 9 juin 2003 21:01
Traduction française : SOTT
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