J'ai lu sur le web cette réponse de L. Péan à la question posée par une internaute
concernant l'élite d'Haïti :" Peut-on appeler celle-ci une élite ?"
"Chère Mme Fassinou,
Je vous remercie pour vos opinions. Je réponds précisément à la question que vous posez quand vous dites « Une catégorie de gens, les militaires issus de l'Armée indigène ont forgé une caste dominante qui n’a fait que reproduire les tares coloniales. Peut-on appeler celle-ci une élite ? » Sans vouloir parler d’autorité, je vous demanderais de souffrir avec moi quelques minutes pour jeter ensemble un éclairage sur le sujet de l’élite à partir d’une réflexion approfondie.
Depuis le début de l’humanité, les élites sont constituées par les groupes qui déterminent les règles et qui détiennent le pouvoir dans un espace donné. À un moment donné dans l’ancienne Égypte pharaonique, ces groupes étaient les prêtres suivis par les militaires. L’ouvrage en deux tomes Sinouhé l'Egyptien du finlandais Mika Waltari, est édifiant à ce sujet. Avant l’ère chrétienne, les élites sont constituées partout par les militaires, les prêtres et dans un pays comme la Chine, les clercs, qui sont les disciples de Confucius. On ne saurait ne pas signaler en Chine, au moins quinze siècles avant Jésus-Christ, la présence des eunuques qui forment une élite autour de l’empereur dans la Cité interdite. Je vous recommande la lecture de l’ouvrage 1421-L'année où la Chine a découvert l'Amérique du britannique Gavin Menzies pour de plus amples détails à ce sujet.
Le couvercle des élites sur la société
Comme Max Weber l’a démontré dans L’éthique protestante et l'esprit du capitalisme, dans tout groupement social, les élites sont ceux qui font les lois, les réglementations et imposent les conduites dans un espace donné. Depuis que la morale chrétienne s’est imposée comme système de valeurs, les gens riches sont considérés comme les meilleurs, comme l’élite, car bénéficiant de la grâce de Dieu. Werner Sombart montre bien dans Le Bourgeois comment cet ethos triomphe en Occident depuis le 13e siècle dans les idées développées par Saint Thomas d’Aquin. À cette époque du triomphe du féodalisme, les élites étaient surtout religieuses. Cela a duré quinze siècles et remonte à l’an 337 quand l’empereur Constantin se met à genoux pour recevoir le sacrement des mains du pape Sylvestre.
Les élites militaires, religieuses, spirituelles, économiques privilégient l’excellence dans leurs champs respectifs à partir de leur hiérarchie interne. Dans toute société de classe, les élites justifient leur position dominante et leurs privilèges par une idéologie qu’elles disséminent dans tous les secteurs du clan, de la tribu, du groupe et de la société. Les élites militaires haïtiennes n’ont pas fait différemment en justifiant leur position dominante par la direction qu’elles ont eu dans la guerre de l’indépendance. Il importe de remarquer qu’à l’exception de Henri Christophe dans le Nord, les élites militaires haïtiennes ont fait le choix de maintenir la population dans l’ignorance afin de mieux asseoir leur pouvoir disciplinaire et arbitraire. Elles ont renoué avec les thèses de l’Ancien régime que c’est avec la contrainte du fouet et de la punition qu’il fallait conduire les Haïtiens. Ces élites ont été d’autant plus confortables dans cette approche contraignante suite à l’envoi par Charles X du baron de Mackau et de sa flotte qui leur a fait accepter la dette de l’indépendance en 1825.
Au cours du 19e siècle haïtien, ce sont les généraux issus de cette guerre qui contrôlent le pouvoir jusqu’au gouvernement de Soulouque en 1859. Puis ce sont leurs fils à partir de Fabre Geffrard jusqu’en 1915. Les élites militaires ont essaimé dans les champs du politique, du religieux, de l’éducation et se sont jointes aux élites commerciales et économiques d’origine étrangère pour maintenir le couvercle sur la société. N’ayant pas semé le bon grain, les élites traditionnelles n’ont pas pu défendre leur liberté politique et ont récolté l’ivraie de l’occupation américaine de 1915 à 1934. Depuis lors, les élites traditionnelles haïtiennes sont en perte de vitesse. Les quelques génies individuels qu’elles avaient produits sont foulés au pied au profit d’une nouvelle classe d’hommes qui réclame le pouvoir politique avec le slogan que les aînés sont responsables des malheurs du pays.
La contrainte contre le contrat
La société haïtienne est rentrée dans une période de cannibalisation générale avec la révolution kann kale des Duvalier. D’abord les moyens de production sont détruits en commençant par la terre. Le niveau d’éducation baisse car les professeurs compétents sont partis sous d’autres cieux pour échapper à la répression des tontons macoutes. La destruction de l’environnement devient la norme. Les dépenses somptuaires de l’élite loray kale priment. Aucune gestion publique n’est possible avec les lois consacrées dans l’article 142 la constitution de 1987 qui font du président de la république le responsable de la nomination des directeurs généraux dans les ministères. L’irresponsabilité est doublée d’un arbitraire légal enlevant toute possibilité de gestion saine des ministres de leur département. Rares sont les ministres comme Gabriel Bien-Aimé, Ministre de l’Education nationale, qui a eu le courage pour protester contre cette pratique et refuser de contresigner la nomination d’un directeur général par René Préval, président de la république. Le gouvernement des Duvalier a imposé aux Haïtiens une nouvelle esthétique consistant à faire aimer des idiots de la trempe de Ti Bobo tout en assassinant des doués comme Jacques Stephen Alexis. Les tontons macoutes ont fait disparaitre le sens de la nation, de l’État, du pouvoir, des accumulations sociales, du développement économique et industriel de la société.
L’ordre social basé sur la contrainte en lieu et place du contrat social a donc une élite qui la dirige. Dans La Vocation de l’élite publiée en 1919, Jean Price Mars avait bien démontré à quoi était due la faillite des élites traditionnelles haïtiennes ? Son approche culturaliste et anthropologique critique les rangs et les statuts accordés aux individus par le bovarysme des élites haïtiennes se voulant être des Français noirs dans leur subjectivité. La critique de Price Mars de ces perceptions subjectives a été détournée par la bande à Duvalier dans un culturalisme de mauvais aloi qui n’a pas remis en question les bases économiques de l’ordre social. Ceux qui ont mis en avant la culture des Bossales pour revendiquer le pouvoir politique l’ont fait en renforçant l’ordre économique que les Créoles ont reproduit après l’indépendance.
L’exploitation est restée la même quelle que soit la couleur du maitre. Au fait, les élites des Bossales ont défendu les élites des Créoles en renforçant le système économique de prédation qui garde 80% de la population avec moins de deux dollars par jour. Enfin, on sait comment le jean-claudisme a couronné la dérive culturaliste des luttes identitaires des élites duvaliéristes. La dilution bossale-créole s’est faite au détriment des masses populaires qui ont vu leurs conditions de vie se détériorer davantage. Mais aussi au détriment du pays tout entier qui ne peut plus défendre ses propres intérêts et qui doit être financé et entretenu de l’extérieur dans une dépendance qui fait du pouvoir politique un trompe-l’œil pour masquer la réalité de l’assujettissement total. Pour défendre la nécessité des troupes armées étrangères de la MINUSTAH contre les soubresauts de la multitude.
Les élites traditionnelles, avec irresponsabilité, ont conduit le pays dans le trou. Les élites loray kale, avec arbitraire, continuent de fouiller le trou aboutissant à la perte des repères.
Je vous souhaite bonne réception.
Leslie Péan (1er janvier 2012)
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