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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Leslie Péan présente son oeuvre. Entretien avec Pierre-Raymond Dumas

Publié par siel sur 30 Juin 2011, 09:30am

Catégories : #L.PEAN chronique



L'homme et l'oeuvre se ressemblent, ne font qu'un. L'homme et l'oeuvre fusent de toutes parts. L'homme est loquace, infatigable dans sa quête du savoir et dans ses raisonnements. L'oeuvre est impressionnante. Tant du point de vue thématique que du point de vue factuel. C'est cet homme que nous avons interrogé afin qu'il nous présente lui-même son oeuvre. Avec cette irrésistible loquacité qui lui est propre. Irrésistible Leslie Péan !

   
   
 Pierre-Raymond Dumas: De votre imposant ouvrage en quatre tomes « Économie politique de la corruption » publié entre 2000 et 2007 à votre dernière publication « Entre savoir et démocratie - les luttes de l'Union Nationale des Étudiants Haïtiens sous le gouvernement de François Duvalier » publié en 2010, vous avez effectué un parcours percutant. Comment, d'après vous, peut-on le résumer ?

Leslie Péan: C'est la recherche d'une vérité qui continue sous différentes formes. La vérité de la conformité de la perception et de la réalité. Celle de la résistance d'un peuple contre l'abêtissement et la stérilisation mentale et physique qui lui sont assénés à coups de fondamentalismes et d'intégrismes de toutes sortes. L'histoire des embargos, des dettes de 1825, 1874, 1896, 1910 et 1922 contractées révolver sur la tempe, des indemnités, des occupations à répétition, des politiques de destruction de l'agriculture vivrière, des fraudes et de la corruption électorale, témoigne des croisades du fondamentalisme de marché et de l'intégrisme démocratique. La conscience nationale a été endormie par la chape de plomb de la dictature obscurantiste des Duvalier qui a provoqué l'émigration massive des cadres et des professeurs. Les lumières ont été combattues au profit de l'obscurité.
Mon travail s'inscrit donc dans le combat mené pour contribuer à un réveil. Par une pensée critique et réflexive pour construire une force en affrontant les vérités de nos malheurs. S'il faut résumer, il s'agit aussi de délier les langues devant la faillite et l'effondrement du populisme, ce mélange de mégalomanie et d'exclusion, de fureur et de haine, aux origines historiques profondes et dont les mutations successives depuis nos aïeux ont fini par mettre nos vies en péril bien avant le tremblement de terre du 12 janvier 2010. En ce sens, il s'agit de comprendre d'abord notre involution et notre monumentale régression en allant au fond de cette perdition.
Travail de pensée dans la bonne tradition du poète Hölderlin qui apprend que « où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». D'où la nécessité d'un travail de mémoire pour exploiter la richesse des épaves, lourdes, de trésors de notre réel dont l'ignorance nous a coupés. Les trésors de ces épaves ont pour noms Jean-Jacques Charéron, Juste Chanlatte, le baron Pompée Valentin de Vastey, Joseph Courtois, Dumai Lespinasse, Honoré Féry, etc. Mon ouvrage « Aux origines de l'État marron », publié en 2009 aux Presses de l'Université d'Haïti, retrace l'apocalypse de notre genèse. Haïti ne pourra pas renaître de ses cendres en faisant l'économie de cette complexité originelle. Sans une haute dose de pensée à mille lieux de l'approche magique cherchant la puissance ou se mettant au service des puissants.

P.R.D.: À travers la presse et l'internet, vos réflexions et interventions concernent obsessionnellement la problématique nationale dans tous ses états. Le thème central est Haïti avec ses énormes difficultés relayées quotidiennement ou presque, dans la presse internationale. Comment expliquez-vous cette obsession ?

L.P.: Aux prises entre la France et les États-Unis d'Amérique, l'histoire du peuplement haïtien est particulière. Entre ces deux maîtres du monde, les Haïtiens tentent désespérément de prendre conscience d'eux-mêmes pour écrire leur propre histoire. La proclamation de l'indépendance en 1804 n'a pas fait naître automatiquement un esprit et des institutions nationales. Les trois siècles antérieurs de barrières coloniales se sont conjugués pour bloquer toute écriture de soi. Il s'est agi pour moi de contribuer à mettre des connaissances à jour en sortant de la colonialité du savoir, cet imaginaire colonial intériorisé qui a continué après 1804 et qui se trouve à l'origine de toutes nos guerres civiles et troubles divers. Mon obsession est de voir Haïti jeter les bases d'une modernité. Pas seulement dans les domaines de l'éducation et de la recherche en agriculture, en eau potable, en énergie, en santé publique grâce aux technologies de l'information. Mais aussi et surtout dans tous les domaines de l'existence. Particulièrement au niveau des ambitions dynamiques qui semblent ne plus exister dans la vision des dirigeants haïtiens.

P.R.D.: Les sujets abordés dans vos ouvrages ne relèvent pas seulement de l'histoire passée mais aussi de l'histoire immédiate. Comment vous définissez-vous comme historien ?

L.P.: Je m'inscris dans la conception benjamienne des Thèses sur la philosophie de l'histoire, en particulier de la Thèse VII, qui refusent toute empathie avec les vainqueurs. C'est l'histoire à partir du point de vue des perdants et des vaincus. À partir des cultivateurs qui n'ont jamais eu accès à la terre. À partir des idées politiques de Charéron qui voulait la séparation et la division des pouvoirs face à la politique absolutiste des aïeux. À partir des positions libérales des Joseph Courtois, Dumai Lespinasse, Honoré Féry face au gouvernement conservateur de Jean-Pierre Boyer. À partir de la vue d'ensemble dégagée par les Edmond Paul, Boyer Bazelais, Hannibal Price, Anténor Firmin, etc. pour mettre fin au militarisme obscurantiste.
Au XXe siècle, le parti pris de cette matrice originelle continue. À partir des Cacos qui ont lutté les armes à la main contre l'occupation américaine. À partir des paysans haïtiens dépossédés pour que leurs terres soient données aux grandes compagnies américaines. À partir des nationalistes de l'Union Patriotique dissoute par le président Vincent et des onze sénateurs nationalistes Seymour Pradel, Jean Price Mars, Fouchard Martineau, Léon Nau, Pierre Hudicourt, etc. révoqués par lui en 1935. À partir des luttes menées par les journalistes, les démocrates, les intellectuels, les ouvriers, les paysans, contre la dictature duvaliériste. À partir des revendications des travailleurs pour un salaire minimum décent. À partir des demandes des entrepreneurs des petites et moyennes entreprises pour avoir accès au capital. À partir des revendications sans cesse renouvelées de la multitude depuis 1986 pour une autre Haïti, à mille lieux des mi-sorciers et des mi-imposteurs qui l'envoûtent et la précipitent dans les horreurs de la corruption dont la toute dernière est constituée par le faux document constitutionnel publié au journal officiel Le Moniteur le 13 mai 2011.

P.R.D.: Le macoutisme, les icônes historiques nationaux (Louverture, Dessalines, Christophe, Pétion, Geffrard, Hyppolite, Vincent, Duvalier, etc.), les problèmes de sous-développement et de modernisation de l'État, entre autres, tels sont les thèmes phares de votre immense oeuvre. Mais aujourd'hui, l'un de problèmes clés auxquels est confrontée la société haïtienne est l'amnésie contre laquelle vous vous êtes dressé à travers vos livres.

L.P.: En effet, l'amnésie provoquée est une des techniques d'assujettissement des dominants. C'est un dispositif de contrôle des subalternes et des dominés. Pour obtenir l'obéissance des masses et de la multitude, la peur et la violence ne suffisent pas. Il faut y ajouter l'amnésie. L'oubli. Cette technique gouvernementale, pour reprendre l'expression de Michel Foucault, est fondamentale pour manipuler les désirs de la population, permettre la réactualisation de l'ancien et bloquer l'émergence du nouveau. La réinvention du même sous des formes grotesques, ridicules et délirantes est possible grâce à l'amnésie.
Dans notre société, cela aboutit au laloze, cette forme de plasticité développée pour mettre en valeur les contorsions en tout genre et dissoudre le sens. Ainsi les interrogations personnelles des individus ne trouvent pas de réponses, sont muselées par une censure intérieure, et les valeurs de base que sont la justice et l'émancipation sont renvoyées aux calendes grecques. L'amnésie efface toutes les valeurs de notre passé si riche et permet aux médiocres de pavaner sur le macadam. Dans notre société cannibale, l'amnésie sert à tuer quotidiennement ceux et celles qui ont déjà été éliminés par les assassins. Nous occultons nos souvenirs comme nous venons de le faire pour le 50e anniversaire de la mort de Jacques Stephen Alexis en avril 2011. Oubli des témoins gênants qui nous rappellent notre propre lâcheté. L'amnésie est au coeur de l'humiliation infinie que nous nous infligeons. Corruption morale entretenue par l'ignorance. La dérive actuelle a son ancrage dans cette absence et ce non-dit essentiel pour les défenseurs du statu quo.

P.R.D.: En tant qu'économiste, comment voyez-vous l'Haïti du président Michel Joseph Martelly dans la double conjoncture de rareté des produits énergétiques et alimentaires d'une part, et de la conjoncture post sismique et de fin de cycle lavalassien d'autre part ?

L.P.: Il s'agit de sortir des tractations à la petite semaine, du bricolage et des petits arrangements du néolibéralisme qui caractérisent l'économie haïtienne depi nan tan benbo. L'économie haïtienne ne s'est jamais départie du montage malfaisant sorti du cerveau dénaturé du colonialisme. Sous la pression démographique, elle est carrément devenue une économie suicidaire, vouée à l'autodestruction. Son effondrement comme un château de cartes s'explique avant tout par l'irrationalité profonde qui nous habite. Une irrationalité logée dans l'intériorisation de l'infériorité et dans l'abîme insondable de l'inconscient de la colonialité. Le modèle de financement de l'économie basé sur la dette a atteint ses limites. On le voit aux Etats-Unis avec la faillite financière des grandes banques qui empruntent à 0% de la Banque centrale (la Federal Reserve) et prêtent à 3% à l'État.
Aucune accumulation locale n'est possible avec le transfert de valeurs et de ressources mises en oeuvre par la division internationale du travail telle qu'intériorisée par les dirigeants haïtiens. Haïti est le symbole de la complexité globale d'une imposture qui résiste au changement. L'édifice économique ne cesse de s'effondrer du fait même du caractère insupportable de l'imposture des droits de propriété sur laquelle il repose. De cette situation d'injustice et de catastrophe toujours en gestation, les énergies créatrices au développement sont absentes. Ainsi s'explique l'abîme irrépressible qui sépare les élites du peuple et cette inépuisable méfiance mutuelle qui empêche aux Haïtiens de bâtir ensemble un monde vivable.
Comment le gouvernement de Martelly va-t-il s'y prendre pour aborder les rapports de prédation qui prédominent dans l'économie haïtienne ? Ce que le président Clinton a nommé « le pacte d'Haïti avec le diable ». Pourra-t-il, pour assurer sa propre survie, se dégager de la contrainte d'asservissement imposée à son peuple par le capital international et ses alliés haïtiens ? Contrainte d'asservissement révélée encore aujourd'hui par les publications de Wikileaks montrant la psychologie tordue et le comportement des dirigeants politiques antinationaux qui prétendent gouverner. Haïti illustre la thèse développée par l'économiste Dany Rodrik de l'université Harvard que la mondialisation est incompatible avec la démocratie et la souveraineté nationale. Depuis son indépendance de 1804, Haïti se débat dans le corset de ce théorème d'impossibilité.
Le président Martelly sera-t-il en mesure de briser les idoles classiques du réel haïtien en déchirant les voiles qui dissimulent le vrai visage de notre économie d'exclusion ? Va-t-il s'accrocher désespérément au vieux modèle classique menacé d'effondrement et entretenir le feu qui dévore nos entrailles ? Dans un contexte international actuel de crises structurelles économiques et financières, les dirigeants haïtiens sauront-ils conclure de nouvelles alliances pour trouver les ressources nécessaires à un authentique renouveau ? Par exemple, faudrait-il souligner que, selon le « Financial Times » du 17 janvier 2011, les prêts accordés par deux banques nationales de la Chine (China Development Bank et China Export-Import Bank) à des pays en développement au cours des deux dernières années ont déjà dépassé ceux de la Banque mondiale.   
             
Ce sont les réponses stratégiques à ces questions qui permettront de diagnostiquer les possibilités de croissance du produit intérieur brut (PIB), d'investissement direct étranger, de créations d'entreprises privées, de compétitivité de l'État, etc. Le président Martelly doit affronter trois problèmes en cascade. Un : identifier des ressources humaines et financières renouvelables. Deux : affronter l'épidémie de choléra de manière coordonnée. Trois : surmonter le flou de la reconstruction.
La recherche de l'investissement est le chemin obligé pour une refondation commençant par une croissance du PIB. Pour bien comprendre cela, un recul est nécessaire. En effet, le taux de croissance du PIB haïtien ne cesse de diminuer. La raison essentielle de cet état de choses vient du fait que les détenteurs d'actifs dans l'État et le marché monopolisent l'information et les droits de propriété afin de tirer des rentes sans prendre des risques pour produire des profits. De 1945 à 1959, la richesse totale réelle produite par Haïti a diminué en moyenne de 1,7% tandis que la population augmentait de 2,5%. De 1960 à 2000, le PIB réel a été négatif de 1% et de 2000 à 2006, le PIB réel a encore diminué de 1,2%. Enfin le PIB réel de 2009 était plus faible de 8% que celui de 1980.

La catastrophe du 12 janvier 2010 a fait plonger le PIB réel à un niveau encore plus bas. Les destructions matérielles ont été évaluées à 4,3MdsUS$ et les pertes économiques associées à 3,6MdsUS$, soit un total approchant les 8MdsUS$, supérieur au PIB du pays de 7,9MdsUS$ calculé en 2009. Les financements internationaux et l'annulation d'une partie de la dette haïtienne ont permis de contenir la baisse du PIB haïtien à -5,1% en 2010. Mais plus que le séisme, la raison essentielle de cette chute aux enfers de l'économie haïtienne vient de la routine entretenue par les acteurs publics (État) et privés (entrepreneurs) en érigeant des barrières à l'entrée tant sur le terrain politique que sur le terrain économique afin de barrer le chemin aux idées novatrices. Rentiers politiques et rentiers économiques se donnent la main pour maintenir la société haïtienne dans un état d'hébétude, bref de zombification.

Le pèlin-têt économique haïtien, c'est la trappe à pauvreté de la décroissance de la richesse totale. Trappe à pauvreté qui se creuse quand on sait qu'il faut investir 4% du PIB pour obtenir 1% de croissance. Avec un taux de croissance de la population de 3.5%, il faut un taux de croissance d'au moins 8% du PIB pour un développement durable, ce qui signifie un investissement de 32% du PIB, soit 2,5MdsUS$ annuellement, au moins sur deux ou trois décennies. Développement durable, disons-nous, qui réduit les inégalités des revenus, tout en ne tenant compte que des aspects humains et environnementaux, mais aussi de ce qui sera légué aux futures générations. Mais ceci dit, il importe de déterminer quel investissement et dans quels secteurs. Les partisans de l'économie tonton macoute ont imposé au pays depuis les années 1970 la sous-traitance de l'industrie de l'habillement en laissant dépérir la production agricole. Les conséquences ont été désastreuses avec la migration rurale-urbaine, les bidonvilles ceinturant Port-au-Prince et l'augmentation vertigineuse des importations des produits alimentaires. Les inégalités de revenus ont progressé avec 5% de la population détenant plus de 50% du revenu national. 90% des richesses sont contrôlés par moins de 10°% de la population et 75% de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Dirigeants politiques et entrepreneurs privés sont dans « un brouillard d'ignorance mutuelle » auto-entretenu, paralysant autant les activités de l'État que ceux du marché.
La mobilisation des capitaux de la diaspora est une approche à suivre pour trouver l'enveloppe financière des 2,5MdsUS$ additionnels pour l'investissement à répartir dans le cadre d'une politique d'aménagement du territoire privilégiant les apports des associations de villes d'origine (AVO) disséminées en diaspora. Les Haïtiens doivent commencer avec leurs propres moyens avant que des étrangers viennent fructifier leurs capitaux en exploitant les opportunités existantes. Ce qui conduit à revoir les rapports sociopolitiques en vigueur car toute taxation doit avoir une contrepartie pour les contributeurs.
Dans le même temps, l'apport de la diaspora ne saurait être à sens unique. Il importe de permettre à cette dernière d'avoir une participation politique à la hauteur de sa contribution à l'économie. Cela pourrait se faire, entre autres, à travers des postes électifs au Parlement (Chambre des Députés et au Sénat) comme cela se fait dans un certain nombre de pays, dont la France. En effet, d'après l'article 24 de la Constitution française de 1958, les Français vivant à l'étranger doivent avoir leurs représentants au Sénat. Aussi, selon la loi organique du 17 juin 1983, les Français vivant à l'étranger, estimés à environ 2 200 000 ressortissants (dont les binationaux), sont représentés à l'Assemblée nationale française par 12 sénateurs au lieu de 6 sénateurs pour refléter le nombre grandissant des expatriés. Enfin, suite à la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, la représentation parlementaire des Français établis hors de France, a été élargie et permet également l'élection de 11 députés à l'Assemblée nationale. De plus, les Français vivant à l'étranger participent aux scrutins en France, notamment au scrutin présidentiel.

P.R.D.: Expliquez-nous vote collaboration avec Kettly Mars dans la rédaction du roman Le Prince noir de Lillian Russell. Est-ce une oeuvre étrangère à vos sempiternelles préoccupations ou une illustration saisissante ?

L.P.: L'idée de ce roman est née voilà quelques années quand, dans mes recherches dans des archives outre-mer, je suis tombé sur la relation d'un complot politique qui a échoué à cause d'une passion amoureuse durant l'année 1891. Un fait inconnu de l'histoire officielle haïtienne, comme il y en a tant, et qui m'a semblé un sujet intéressant de roman. L'objet premier de cette collaboration littéraire avec la romancière Kettly Mars est toujours la condition haïtienne à partir de l'élagage des questions économiques et politiques proprement dites. Dans une société de pénurie, donc en manque de tout, parler des sentiments et des émotions en évoquant cet amour du XIXe siècle, s'est révélé une façon de faire une autre lecture de notre malaise inépuisable. Cela donnait un plus à la réflexion, car le roman d'amour comporte une dose d'infini, à la différence de son objet même. Et pour l'exploration de cet aspect psychique, Kettly Mars m'a paru l'écrivaine idéale. J'avais lu ses précédents ouvrages et j'ai été conquis par son écriture et sa façon de transmettre la réalité à travers les images. Je crois que cet échange littéraire a porté ses fruits.
Le secret de la construction a été de travailler à la fois en duo et chacun de son coté. Cette collaboration a exigé des règles précises et un processus assez complexe d'allées et de retours, des versions successives et un long travail de finition. Le tout à partir d'une investigation historique, d'échanges téléphoniques, de séances de travail à distance, de bégaiements, ellipses et contractions. Nous avons pensé à deux les mêmes choses, parfois des choses différentes mais toujours au service d'une oeuvre dont l'unité était l'objectif final.

P.R.D.: « Entre savoir et démocratie » est une oeuvre qui vous tenait à coeur. Pourquoi ?

L.P.: La grève des étudiants de 1960 est l'évènement le plus important dans les luttes populaires menées contre la dictature des Duvalier. L'échec de cette grève a rendu possible la macoutisation de l'université, la dissolution du Sénat, la prolongation du mandat de François Duvalier, l'assassinat de Jacques Stephen Alexis, et la présidence à vie. C'est un moment critique important qui voit naître la génération des traitres à la Roger Lafontant et la disparition d'une pensée alternative adossée à la réalité.
C'est un appel à une rupture avec le duvaliérisme sanguinaire à un moment où Rony Gilot, un de ceux qui ont trahi la grève des étudiants de 1960, était en campagne avec le poulain du président Préval pour imposer la continuité du calbindage. L'anarcho-populisme est la resucée de cet héritage maléfique qui veut replonger Haïti dans l'esprit de ce temps d'enfer. Un Zeitgeist diabolique. L'obscurantisme duvaliériste s'est déguisé sous le masque d'un discours progressiste pour prendre d'assaut non seulement l'université, mais aussi tout le système éducatif en imposant des cancres comme modèles. Pour pouvoir vassaliser le pays, le duvaliérisme entreprend une bataille rangée contre l'intelligentsia. Par des voies dérivées reposant essentiellement sur la violence des révolvers, la hiérarchie des valeurs a été renversée. Un tonton macoute ne pouvait pas échouer aux examens. Le professeur qui lui collait une mauvaise note risquait de perdre la vie. Cette bataille rangée du duvaliérisme contre l'intelligentsia a eu pour résultats la fuite des cerveaux. Aujourd'hui plus de 80% des cadres haïtiens sont à l'extérieur, en diaspora.
L'opération de clochardisation des esprits est lancée avec la macoutisation de l'université qui fausse tout. La graine du mal est plantée avec l'intelligence servant de pavillon de complaisance au brigandage. La cinétique était prévisible, avant même d'arriver à un enseignement au rabais avec le bac allégé et les écoles borlettes qui se multiplient comme des champignons après la pluie. L'inertie s'est installée avec la corruption et toutes les formes de tricherie aux examens y compris avec l'achat et la complicité des surveillants. L'imposition de l'idiotie s'est faite sans temps de latence. Le macoute ignare incarnait automatiquement le savoir. Le changement de cap a eu lieu sous nos yeux, sans même qu'on s'en rende compte. Pour les duvaliéristes, il fallait garder à tout prix une illusion du savoir, tandis que les étudiants de l'UNEH luttaient pour la diffusion de connaissances qui exigeaient l'instauration de la démocratie. La graine du mal a germé.

P.R.D: Quels sont vos prochains textes ?

L.P.: C'est important de continuer l'analyse de l'imaginaire haïtien en rapport avec l'imaginaire international dictant la politique étrangère des grandes puissances. La réflexion interpelle sur les raisons de l'échec du discours savant. Il importe d'approfondir comment l'imaginaire symbolique international fragmente la société et produit cet échec. Le syndrome de Bryan dominant en Haïti et dans les rapports internationaux entretenus par notre pays aide à comprendre aussi la faiblesse de l'investissement nécessaire pour promouvoir la croissance. En 1915, William Jennings Bryan est le secrétaire d'État américain des États-Unis. En apprenant par John H. Allen, le directeur de la Banque Nationale d'Haïti, que la langue officielle du pays est le français, il avoue son étonnement, ne pouvant imaginer qu'il y a des « Nègres qui parlent français ». Cette vérité-là, qui fonde la vision des diplomates sur la société haïtienne, inspire encore certains comportements aujourd'hui. Mais la pensée haïtienne aussi n'est pas exempte de ces ressorts qui font qu'elle se voit autre que ce qu'elle est vraiment. La grammaire de la pensée magique et équivoque expliquant l'impuissance et l'inhibition qui nous paralyse, reste à faire.
Dans les prochains mois, c'est-à-dire avant le 19 septembre, je compte sortir un ouvrage sur le plus grand penseur haïtien de tous les temps, Anténor Firmin. Ce sera une façon d'honorer le centième anniversaire de sa mort. Je dis « sur » Firmin, mais j'hésite sur la proposition à choisir. L'ouvrage est sur, autour de, avec, à partir de, en dedans de et en dehors de Firmin. Le titre provisoire est Anténor Firmin au XXIe siècle. D'autre part, entre récit et roman, je continue de travailler sur le trou noir de l'idéologie haïtienne, en essayant de rendre compte des dessous d'une sale affaire de deux crimes perpétrés au Cap-Haitien en février 1965. L'autre front de mon travail est la mise en forme d'un inédit d'Edmond Paul, le meilleur économiste haïtien du XIXe siècle. J'ai enfin une porte ouverte sur le calcul économique et des travaux de vulgarisation pour la jeunesse. Des textes qui devraient contribuer à enlever le masque qui occulte les contradictions du discours équivoque dominant qui détruit l'utopie haïtienne de l'extérieur tout en renforçant le vide identitaire qui la ruine de l'intérieur.

Propos recueillis par Pierre-Raymond Dumas

Sources Le Nouvelliste

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