Par Nous-Mêmes (fragment)
Par Franck Laraque
« Sous-traitance, Hélas !
Parc industriel-zone franche, Holà ! »
Sous-traitance
La prétendue « révolution économique » de Jean-Claude Duvalier basée sur l’avantage comparatif de la main- d’œuvre bon marché, prônée par l’ambassadeur américain et la Banque mondiale, a eu pour résultats notoires : le vol de plus d’un milliard 500 millions de dollars américains par Jean-Claude et sa famille, l’enrichissement de ses ministres, de quelques industriels et entrepreneurs, l’explosion des bidonvilles avec leurs centaines de milliers de miséreux à Cité Soleil, Cité Caton, Brooklyn, Martissant, etc.... Comme l’écrit Claire McGuigan :
" La libéralisation du commerce a rapporté peu de bénéfices au pays. Tous les bénéfices sont réalisés principalement par un petit nombre d’hommes d’affaires privilégiés qui sont devenus impliqués dans le commerce comme importateurs. Alors que l’élite locale des affaires réalise des bénéfices, de lourdes pertes ont été enregistrées en milieu rural… La baisse de l’économie rurale a provoqué un exode massif de la population des zones rurales. Cette situation a un impact négatif sur les zones urbaines, entraînant une augmentation de la population des bidonvilles et une détérioration épouvantable des conditions de vie.[1]"
Sergio Ramirez, lui aussi, constate :
"Puis la déforestation, les ouragans, les maquiladoras [usines où l’on assemble à moindre coût des marchandises destinées à l’exportation] et le traité de libre-échange avec les Etats-Unis, qui a mis fin à ce qu’il restait d’agriculture, ont encore accéléré les déplacements.
Ce qui frappe encore plus que la misère elle-même, c’est l’acceptation de la misère, sa normalisation. Des gens vivent entre des montagnes d’ordures qui s’amoncellent mois après mois, année après année, sans que personne se préoccupe de les ramasser, d’autres sur les berges de torrents d’eau sale. Faute de latrines, certains font leurs besoins dans les bassins d’eau que vient ensuite renouveler la marée. Et tout cela est devenu normal… On dirait que les habitants ont oublié les ordures, les détritus, les taudis dans lesquels ils vivent, et que le gouvernement –toujours invisible- les a oubliés pour toujours ou omet de se souvenir d’eux.[2]
Ces constations confirment ce que le frère Francklin Armand a écrit au sujet de Cité Caton :
"Venise des bidonvilles, baignée par une lagune d’eau stagnante, Cité Caton a un pied dans la mer, l’autre dans la fange. Pour pallier l’absence de canalisations, certains occupants ont construit leur abri au-dessus de vagues rigoles qui deviennent, à la première averse, de véritables torrents de déjections, emportant dans leurs relents méphitiques tous les espoirs de sortir de ce cloaque. D’autres font tenir tant bien que mal, à même un sol noyé sous les détritus que la côte et la ville rejettent, leurs « murs » de carton, de grillage et de tôle ondulée peinte, car dans les pires conditions, l’Haïtien reste un esthète, amoureux des couleurs et de la vie.[3]"
Ce même néolibéralisme, armé de sa globalisation et de sa privatisation gloutonnes, a causé la dévastation de nos régions rurales, dont trois exemples : SHADA , la Plantation Dauphin et la Plaine de Maribaroux.
SHADA
La Société Haïtiano-Américaine de Développement Agricole (SHADA) a reçu le contrat exclusif de la production et de l’exportation du caoutchouc naturel dans toute la République et à bail pour 50 ans cent cinquante mille acres de terre pour la production et la coupe d’arbres nécessaires pour les bois de charpente avec le droit d’expropriation. La SHADA a exproprié les paysans, détruit les plantations agricoles, les arbres fruitiers, ruiné l’économie du pays, sans jamais accorder de compensation pour les énormes dommages causés
Plantation Dauphin
Après l’abandon des plantations de sisal et de l’élevage par la Plantation Dauphin et le refus du gouvernement d’affermer les 39 000 carreaux de terre aux paysans du Nord-est, cet espace est livré à l’avidité de spéculateurs qui achètent à bas prix pour revendre plus tard à profit, malgré le cri d’alarme d’Eric Pierre.[4]
Plaine de Maribaroux
Ces zones franches qui offrent salaires scandaleusement dérisoires, exonération d’impôts, rapatriements des profits, ont des conséquences catastrophiques pour les fermiers de la plaine de Maribaroux et des régions avoisinantes. Ils sont dépossédés de leurs terres fertiles et sont aux abois. D’après (Alex) Dupuy, la compensation offerte par le gouvernement et le salaire qu’ils recevront, s’ils sont embauchés, seront inférieurs au revenu de leurs 1200 acres expropriés, un revenu estimé entre un million et 2.4 millions de dollars (américains), qui aurait pu être plus élevé s’ils avaient bénéficié de crédits agricoles et d’un système d’irrigation. [5]
Parc industriel-zone franche
L’ancien Président Clinton, émissaire de l’Onu, approuvé par le gouvernement américain, annonce en grande pompe une première tranche de 45 millions de dollars américains pour la création d’un parc industriel appelé la West Indies Free Zone . Une nouvelle zone franche, au bénéfice des grandes corporations étrangères et locales, avec les mêmes avantages d’exonération d’impôts, de rapatriement de fonds, et d’exploitation outrancière d’une main d’œuvre au plus bas prix et sans aucun droit à la grève, à l’assurance vie et maladie, comme au beau temps des usines d’assemblage du crétin Jean-Claude. Alors que la priorité revient, pour un développement durable, aux investissements dans la sécurité alimentaire, la production nationale des vivres alimentaires, le reboisement et la protection de l’écologie, en résumé le rejet du néolibéralisme et l’adoption d’un développement alternatif qui place les masses au centre.
La politique économique de parc industriel-zone franche, réédition du concept jean-claudiste de révolution économique qui se résume dans le slogan du « grand communicateur » Reagan : « Il faut rendre les riches plus riches pour aider les pauvres » et répété par Clinton : « Les riches pourront devenir plus riches en même temps que se crée une classe moyenne au fur et à mesure qu’augmentent les revenus de la grande majorité » [6], ne peut donc que produire les mêmes effets : une apparence de relance économique qui masque un minuscule îlot de bien-être au centre d’un Port-au-Prince devenant de plus en plus un immense bidonville dévorant.
Clinton a profité de l’occasion pour montrer ostentatoirement qui dirige le pays « Non, ce n’est pas du spectacle, mais c’est grâce à votre aide que nous pourrons réussir… »(c’est nous qui soulignons).
Mais il ne suffit pas dénoncer et de rejeter le néolibéralisme, il faut ébaucher un mouvement de construction du pays avec un changement radical structuré et planifié par nous-mêmes, d’abord en fonction de nos ressources humaines et naturelles, et avec le concours de pays solidaires et fraternels qui font preuve de leur détermination à prendre leur destin dans leurs propres mains, en pleine souveraineté.
Notes
[1] Claire McGuigan in « La Libération Agricole en Haïti », mars 2006, p.4.
[2] Sergio Ramirez « Chroniques de la Misère. Choses Vues en Haïti » in « El Pais », 27-08-2009.
[3] Franck Laraque « Paysan de Dieu, Paysan de l’Humanité » in « Haïti en Marche », 16 et 23 février 2007.
[4] Eric Pierre « La Plantation Dauphin et Nous » in « Le Matin », 21 décembre 2007.
[5] Franck Laraque « L’Incessante Lutte des Masses Haïtiennes pour la Liberté et leur Existence » in « Pluriel Magazine », Déc 05/Jan 2006 ; Avril/Mai 2006.
« The Relentless Struggle of the Haitian Masses for Liberty and their Survival in « Left Curve Magazine”, No.37,2007.
[6] “ Tout le monde a senti qu’il se passe quelque chose en Haïti... sauf les Haïtiens ! » in « Haïti en Marche », 2 octobre 2009.
12 octobre 2009
Franck Laraque
Professeur Emerite, City College,New York
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