De retour après 2 mois de pause pour cause de voyage dans le "peyi an deyo", ce qui veut dire au sein du monde rural haïtien.
De loin j'ai suivi les actualités du monde qui n'ont guère bougé dans un sens positif.
L'évènement majeur a été la mort de Chavez. Un truc dingue. On se dit : pourquoi, comment ?
Et moi, je suis triste jusqu'à aujourd'hui.
Sinon, il y a eu la a démission du pape.
Du lieu où je me trouvais, ça n'a pas fait l'actualité.
L'actualité était la sécheresse. La question de l'eau, des sous pour payer les frais scolaires, pour manger, restait primordiale.
Dans le pays où je me trouvais, on a vaguement entendu parler du carnaval qui s'est déroulé au Cap Haïtien, des histoires du Conseil électoral permanent, des frasques du nouveau régime d'extrême droite, de leurs per diem, de leurs rencontres internationales, de Martelly et de la Caricom, de Clinton et de ses investisseurs, de Sean Penn et des millions qui lui ont été alloués par le FMI, de l'hopital de Mirebalais et de Paul Farmer rallié aux Clinton, d'Arnel Bélizaire et de ses coups de gueule, des festivals et expositions organisés par la Fokal de Soros, de l'école Martelly gratuite pour tous, etc.
Dans le lieu où j'étais, la préoccupation principale, comme dit plus haut, était de trouver l'argent pour acheter les semences de pois (haricots), pour payer les escouades -à savoir les travailleurs qui vont labourer votre champ- pour leur donner à boire du café et du pain à manger, pour donner à manger à la famille.
Dans le lieu où j'étais, un environnement de toute beauté, il n'y a ni eau potable, ni sanitaires, ni électricité, ni routes carrossables, ni TV, ni radio. Les écoles font semblant d'être des écoles et les parents dépensent une fortune- relativement à leurs revenus- pour payer uniformes, frais scolaires et matériels.
Ils n'ont pas la moindre idée de ce qui se passe chez les Martelly, pas plus que quand il s'agissait des Duvalier. C'est un monde très éloigné qui ne fait pas partie du leur.
Le leur, se résume à une survie au quotidien, à l'espoir de trouver un moyen, une combine quelconque pour fuir leur village, aller à la ville, quitter le pays.
Oui. Ils ne pensent qu'à ça : quitter le pays. Fuir pour échapper à la misère, au pareil au même, aux jours qui passent et se ressemblent, au désespoir, à l'exploitation et à la mort.
Cependant, ils aiment leurs mornes, leur voisinage, leurs bêtes et leurs jardins.
Ils ne feraient pas de mal à une mouche. Il n'y a pas de grilles aux portes et fenêtres des maisons.
Cependant, ils se querellent, battent parfois leurs femmes et enfants, envoient leurs enfants comme restavek à la ville et dans certains cas abusent sexuellement d'eux.
C'est que du plus loin que le regard se porte, il n'y a rien d'autre pour soulager la misère, que l'attente de la pluie- viendra t-elle ou pas cette nuit ?- ou celle d'une éventuelle ONG avec ses sacs de riz Miyami, des pasteurs et des curés avec leurs kits alimentaires.
Pourtant, ils tentent de s'organiser. Ils crèent des associations pour essayer de trouver ensemble le chemin qui les conduira vers un soupçon de mieux être.
Ils sont seuls.
Pour la pluspart, ils ne savent ni lire, ni écrire. Ils sont loin, très loin des parlementaires, des ministres et de la bande à Martelly.
Certains portent au bras un bracelet rose, acheté fort cher. Qui sait , pensent-t'ils, peut être que le port de ce bracelet va leur donner la chance- un peu comme à la borlette, la loterie. On ne sait jamais.
Comme du temps des macoutes et de l'uniforme en gros bleu, le port du bracelet rose pourrait octroyer quelques avantages, pensent-ils.
Dans l'avion qui me ramenait à Paris, j'ai vu une femme qui portait plusieurs de ces bracelets roses au poignet, sur lesquels sont inscrits: Martelly Tèt Kale. Une femme au teint clair, laide, grosse, avec un derrière surdimensionné, des ongles peints en rouge, un sac à main de couleur verte débordant plein à craquer de n'importe quoi, des bottes noires aux talons de 10cm. Cette femme, qui ressemblait à un caricature du pouvoir Tèt Kale s'est endormie et son ronflement de repus a résonné dans l'avion.
La rencontre avec cette "grimelle", terme haïtien pour qualifier une femme au teint clair et au phénotype négroïde, sa vulgarité affichée, après 2 mois passés dans le "peyi en deyo", dans le monde rural, au moment même où je rentrais à Paris, a mis en évidence, clair comme de l'eau de source, la rupture entre le monde immonde des Tèt Kale, héritiers du duvaliérisme et la culture du monde rural haïtien qui, faute de nourriture, d'eau, s'assèche comme les mornes et ne pense plus qu'à se prostituer, à l'image de la grosse "grimelle", pour survivre.
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