| DISCOURS D’OUVERTURE DE LA CONFÉRENCE – DÉBATS DU VENDREDI 11 MARS 2011 A l’Hôtel Le Plaza Thème : Éthique et politique, Une analyse des pratiques politiques en Haïti |
MOTS DE BIENVENU
Le comité directeur du Groupe de Recherches d’Education Civique et d’Animation sociale (GRECIA) prend un immense plaisir pour vous souhaiter la bienvenue à sa première conférence-débats dans la série qu’il compte continuer à organiser autour de la notion d’étique. Le thème d’aujourd’hui étant: éthique et politique, une analyse des pratiques politiques en Haïti et perspectives
PRÉSENTATION DE GRECIA
GRECIA est une organisation sociale à but non lucratif, fondé le 5 avril 2005 avec de jeunes professionnels en sciences humaines et sociales.
Notre objectif est de travailler en faveur d’un changement positif de la mentalité haïtienne pour l’émergence d’un individu nouveau porteur de droits et responsable de ses actions.
Actuellement, le groupe travail autour de la question : comment renforcer l’éthique en Haïti ?
CONTEXTE
De multiples éléments tels nos observations sociales, notre formation en sciences humaines et sociales, nos lectures spécifiques de la littérature existante sur la société haïtienne et sur son histoire, nos réflexions et discutions animées sur les événements passés et actuels, notre entourage familial et amical nous ont porté à mettre l’accent sur la question de l’éthique en Haïti comme champ ou domaine prioritaire de réflexion, de préoccupation et d’action.
Dans le Toupictionnaire : le dictionnaire politique on trouve que « L'éthique peut (…) être définie comme une réflexion sur les comportements à adopter pour rendre le monde humainement habitable. En cela, l'éthique est une recherche d'idéal de société et de conduite de l'existence. »
L’éthique (…) établit les critères pour agir librement dans une situation pratique et faire le choix d'un comportement dans le respect de soi même et d'autrui. La finalité de l´éthique fait donc d’elle-même une activité pratique. Il ne s’agit pas d’acquérir un savoir pour lui-même, mais d'agir avec la conscience d’une action sociétale responsable. (wikipedia)
Elle se donne pour but d'indiquer comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure.
Dans le Lexique des Sciences sociales de Madeleine Grawitz (1999), l’éthique dans le domaine anthropologique et sociologique se définit comme : « L’ensemble des normes acceptées par le groupe social. Ne sont pas écrites et sont seulement sanctionnées par la réprobation sociale. Pourtant généralement observées de fait de la pression qu’exerce celle-ci dans les sociétés évoluées. »
Les constats que nous avons faits nous montrent qu’il y a des actions et des comportements contraires aux intérêts de la communauté, au lieu d’être sanctionnée sont agréés par celle-ci. Tandis que, ceux-là qui mériteraient d’être approuvés, félicités ou récompensés sont sanctionnés par elle (la communauté).
Comme exemple, nous prenons le cas d’un haut fonctionnaire public (Ministre, directeur/trice général/e, un chef de service à la douane ou la DGI, etc.) qui, après avoir perdu son poste se retrouve à pied dans la rue en train d’attendre le tap tap. Généralement, les gens qui le connaissaient avant prennent un malin plaisir à raconter à tous ceux qui veulent l’entendre comment ce type est un idiot, un raté, il avait la chance de s’enrichir et il ne l’a pas fait. Il est indexé et devient un sujet d’opprobre et de blâme, un exemple à ne pas suivre par les plus jeunes. Alors que, sa situation après aurait dû être considérée comme une preuve de son honnêteté et de son intégrité, des valeurs qui devaient être félicitées, récompensées et promues comme modèle à suivre, car elles sont en faveur et dans l’intérêt de la communauté.
De nos jours, les gens honnêtes et intègres sont très rares en Haïti (une denrée rare dirait-on). Ils sont mis à l’écart dans l’administration publique ou y sont sous forte pression. Ils fonctionnent sur haute surveillance, pour n’importe quel prétexte, ils sont blâmés ou expulsés. Ce sont des indésirables, des casses pieds à éviter par n’importe quel moyen (Complot, accusation, meurtre, etc.).
Comment une société, une communauté peut-elle être structurée de la sorte ? On dirait que l’éthique qui y est développée et acceptée est inversée (tèt anba). Elle approuve les comportements individuels et égocentriques qui détruisent les chances de bien être et de bonheur collectif. Les responsables qui détournent et volent systématiquement les maigres ressources et richesses du pays sont considérés comme les plus intelligents, donc reçoivent comme une marque d’honneur, de considération et de respect. (Ne faudrait-il pas repenser dans ce pays la conception ou la compréhension du peuple de la notion de l’intelligence ?)
Pourtant, elle sanctionne et réprimande les comportements qui tendent à prioriser l’intérêt collectif dans la gestion de la chose publique. Comment une société peut-elle être suicidaire ?
Les origines de cette conception selon GRECIA
Quelle circonstance exceptionnelle, originelle serait en mesure de pervertir de la sorte le bon sens d’une population et lui faire adopter une vision du monde où l’intérêt collectif peut systématiquement être violé (voir encouragé implicitement à la violation) par rapport a l’intérêt individuel ?
Selon nous, la société esclavagiste de Saint Domingue peut expliquer beaucoup de chose dans ce qui se passe dans la société haïtienne d’aujourd’hui. En effet, plusieurs éléments de la société coloniale tant humains, sociaux, relationnels (entre les classes sociales et entre les esclaves eux-mêmes, particulièrement esclaves à talent et les bossales), le mode d’exploitation coloniale, les relations de travail, la situation des différentes catégories sociales (les fonctionnaires de la métropole, les blancs, les affranchis et les esclaves) etc. peuvent être considérés dans une tentative d’explication de la construction de cette mentalité.
Cependant, nous imaginons aussi le poids qu’a du avoir la durée du système esclavagiste dans le développement de l’individualisme sans éthique, anti-institutionnel et anarchiste fondamental qui vont caractériser ou seront les marques les plus profondes de l’âme, du reflexe ou du comportement de l’haïtien, surtout dans le domaine public. En effet, si nous considérons les principales stratégies de survie ou de contournement de l’esclavage, avant la période révolutionnaire, à savoir : le marronnage d’une part, et, d’autre part, le processus de passage d’esclave des champs à celui d’esclave domestique ou à talent, nous voyons qu’elles sont strictement individualistes, et cela a durée deux cent (200) ans environ. Alors que la période révolutionnaire qui exigeait la coalition ou l’union des différents groupements sociaux rebelles de la colonie n’a duré qu’une vingtaine d’années globalement et la période d’unité, à proprement parler, encore moins. En comparaison des deux périodes nous comprenons que la première a eu beaucoup plus de temps pour marquer en profondeur la perception du monde ou la mentalité du peuple qui naitra et a su développer sa propre logique d’établissement, de fonctionnement et ses propres mécanismes de reproduction.
Par exemple, l’un des outils de reproduction de cette mentalité, c’est le rôle des contes en Haïti. Et l’un des plus fondamentaux dans le rôle de sauvegarde de l’individualisme sans éthique, ce sont les histoires de « Bouki et Ti-malis ». Où les engagements entre les deux personnages sont systématiquement violés par Ti-malis, et ce dernier sera considéré comme l’intelligent et le modèle à suivre des deux personnages. « Bouki » est caractérisé par sa naïveté et sa disposition à respecter ses engagements, est constamment trompé et se fait victime à chaque fois. Il est considéré comme l’imbécile ou l’idiot du conte, le modèle qu’il ne faut surtout pas suivre. Ainsi, voyons-nous que le modèle qui est donné pour l’intelligence est la capacité de quelqu’un à tromper. Le manque d’éthique ne représente pas un problème, mais devient une vertu, un avantage pour celui qui maitrise les techniques de la tromperie. Donc, les leçons morales du conte : « la fin justifie les moyens », « On ne sort pas d’un mauvais pas collectivement, on doit toujours tromper un prochain, sacrifier un autre en cours de route et sortir ou réussir seul », « pour arriver à ces fins, on n’a pas à s’embarrasser des contraintes d’éthique ou morale ».
Nous ne connaissons pas avec précision l’origine de ce conte, mais nous y voyons une caricature de ce qui a du être les rapports ou les relations entre les esclaves « bosal » ou des champs d’une part, et, d’autre part, ceux à talent ou domestiques. Bouki représente une figure, un prototype des premiers et Ti-malis celui des seconds. Apres la période coloniale, les paysans et les masses populaires en général seront les nouveaux « Bouki » et les élites économiques et politiques les nouveaux « Ti-malis ». Ce qu’il faut surtout préciser et qui est paradoxale, c’est l’intériorisation par les deux catégories sociales de la mentalité « Timalicienne ». Personne ne veut être bouki tandis que tout le monde souhaite ou voudrait être Ti-malis dans ses pratiques et leurs relations avec l’autre, or, la posture « timalicienne » est dépourvue de tous ce qui est pudeur et éthique. Cela explique aussi cette sorte de complicité qu’on perçoive entre le reste de la société et les corrupteurs au pouvoir. D’où, selon nous, l’une des origines du manque d’éthique dans la société haïtienne et le fait aussi que cela ne dérange pas, à certains égards l’absence d’éthique chez un haïtien (politicien ou homme d’affaire) peut même être considéré comme un atout, une qualité pour la réussite.
Très souvent les auteurs haïtiens, comme Sauveur Pierre Etienne[1] et d’autres font de l’État haïtien la cause du sous développement du pays. Ils présentent la thèse d’un « État contre la nation » qui serait à l’origine de la pauvreté, de la misère et de nos malheurs. Cependant, ils n’étudient pas et ne mettent pas l’accent sur le rôle des individus à l’intérieur du système étatique haïtien. Très souvent, aussi, leurs travaux portes l’accent, surtout, sur la période révolutionnaire dans la formation de l’État haïtien, mais passe sur ce qui est, pour nous à GRECIA, le plus fondamentale, à savoir ce que la période d’avant, c’est-à-dire, les deux cent (200) ans d’esclavage ont fait comme dégât, ont laissé comme héritage dans l’être de l'haïtien qui naitra. Selon nous, les deux cent ans ont fait de ce dernier, un individu fondamentalement anti institutionnel (donc anarchiste de fond), anti systémique (Oppose a tout systeme de reglements etablis), individualiste extrémiste (son intérêt passe avant tout, envers et contre tout, même la nation). Aussi, de la thèse de l’État contre la nation, nous voyons de préférence celle d’un Individu contre l’État, et par transitivité, contre la nation.
Cependant, il y a une question à laquelle nous n’avons pas encore les réponses pertinentes, il s’agit d’expliquer pourquoi ou comment se fait-il qu’il y a des périodes où le manque d’éthique, surtout publique, semble être plus grave que d’autres ? Bien qu’il est, selon nous, une constante dans notre histoire.
Toutefois, comprenez que la lutte pour le renforcement des valeurs éthiques au sein de la société haïtienne et dans les affaires publiques est une nécessité historique. Elle est l’un des passages obligés pour chasser les héritages de la période coloniale et esclavagiste. Elle est nécessaire pour rehausser le sens de l’intérêt collectif dans la société et pour trouver un meilleur équilibre entre le collectivisme et l’individualisme et, pour porter l’État à être ce qu’il devrait être en Haïti et à jouer pleinement son rôle dans le développement socioéconomique tant rêvé.
Les perspectives de luttes de GRECIA
En termes d’intervention GRECIA vise deux types de stratégies, l’une conjoncturelle avec l’espérance de résultats rapides ou immédiats donc seront certainement limités dans le temps et, l’autre structurelle avec des résultats attendus dans un temps relativement long, c’est-à-dire dans quinze à vingt ans, mais avec des effets durables.
Dans la stratégie conjoncturelle, à effet plus ou moins rapide nous Comptons :
- Organiser périodiquement des campagnes de sensibilisation sur l’Ethique incluant des conférences/débats, des émissions de radio et de télé, installation de bill board dans des zones stratégiques de l’aire métropolitaine et réaliser des bandes dessinées faisant la promotion de l’éthique tout en cherchant à déconstruire la mentalité « timalicienne ».
- Développer des modules de formation sur l’éthique et de chercher à les dispenser dans les institutions publiques, les partis politiques et à des organisations de la société civile et de base.
Dans la stratégie structurelle, qui s’étend sur le moyen et le long terme, à effet durable, nous comptons :
- Mettre en place un Centre, un Institut pour élaborer des ouvrages scolaires de lectures expliquées critiques, basées sur des pratiques historiques et actuelles tant politiques que socioculturelles et de chercher à leur intégration dans le système scolaire haïtien.
- Ériger un monument pour l’éthique dans un lieu stratégique comme le Champs de Mars pour qu’il soit quotidiennement sous les yeux des dirigeants du pays et espérer qu’il pourra avoir une influence positive sur leur gestion.
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