Monday, May 6, 2013
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| Eddy Cavé |
En Haïti, la société civile, mobilisée depuis plus d’une semaine, organisait partout des manifestations de sympathie et de solidarité. En donnant la parole aux survivants et à leurs proches, les médias sont parvenus à recréer la prise de conscience qui s’imposait. Devoir de mémoire face aux risques d’amnésie collective qui guettent à chaque pas une population constituée en majorité de citoyens de moins de 30 ans! Une semaine complète consacrée à expliquer ce qui s’est passé, à rappeler les faits, à pointer du doigt les tortionnaires, à faire la lumière dans l’espoir que cela ne se répètera pas.
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| L'équipe de tirs d'Haiti recevant le deuxième prix au concours de tirs à Panama en 1963. De G à D : Monod Philippe,Claude Edeline, François Benoit, Guy Marcel, Sgt Pompée, Sgt Géralus Mondé |
Jamais depuis les massacres commandés par Vilbrun Guillaume Sam en 1915 et la pacification du pays par les forces de l’occupation américaine, l’Haïtien n’avait autant fait couler le sang de ses semblables.
L’impulsion une fois donnée, la machine à tuer refusera de s’arrêter, forçant à l’exil des centaines de milliers de citoyens incapables de respirer dans cette prison à ciel ouvert qu’était devenu le pays. Ce sont précisément les générations de l’exil qui se recueillent cette semaine dans le deuil. De New-York à Los Angeles, de Chicago à Miami, de Paris à Dakar, de Montréal à Vancouver, de la Havane à Buenos Aires, c’est la même tristesse qui se lit sur les visages. Le même sentiment d’impuissance qui s’exprime dans les homélies des officiants et dans les prières des fidèles.
À Montréal, la fin de semaine a été marquée par plusieurs manifestations, dont une messe chantée à la demande de Marie-Alice Marcel, sœur du sous-lieutenant Guy Marcel, exécuté ce jour-là. J’ai eu le privilège de converser ce jour-là avec elle et avec Liliane Coupet Dominique, la veuve de l’officier, venue spécialement d’Haïti assister à la messe de requiem.
Parmi les fidèles réunis à l’église Notre Dame des Neiges se trouvait Marie-Claude Argant, dont le fiancé Lionel Bance a été assassiné le même jour. C’était la première fois que je la revoyais depuis l’entrevue que j’ai relatée dans l’article publié dans Le Nouvelliste du 24 mai 2012 sous le titre : « Un
certain 18 mai, Marie-Claude Argant… »
Que
d’anniversaires douloureux! Dans la nef et sur le parvis de l’église, la plupart des conversations semblent commencer par les mots : « Il y a 50 ans… », par « Ce 26 avril… » ou par un sanglot discrètement étouffé. À mon avis, c’est à cette date que remonte la plus grande vague d’émigration de toute l’histoire d’Haïti.
Soprano du Chœur de l’Orchestre métropolitain de Montréal, Marie-Alice Marcel a interprété durant la messe des chants grégoriens qui ont ému jusqu’aux larmes : l’Ave Maria de Schubert, le Panis Angelicus de César Franck et Bist du bei mir de Bach… Le témoignage qu’elle a prononcé à la fin de la cérémonie a également secoué jusqu’à l’officiant, Monseigneur Blanchard. :
(Si je gagne une ambassade, ils vont tous vous assassiner!). Cette phrase résonne dans ma tête depuis 50 ans…

Guy Marcel en 1963Ce 26 avril 1963, des centaines d’innocents ont péri à Port-au-Prince dans une folie meurtrière dont on n’arrive toujours pas à expliquer la violence. Comme bien d’autres militaires démobilisés, mon frère aurait pu gagner une ambassade et avoir la vie sauve... Guy, tu resteras toujours dans mes pensées, ne serait-ce que pour cet acte de courage et d’abnégation digne d’un héros cornélien […].
Le 26 avril 1963, on lui a enlevé jusqu’à la joie de fonder une famille.
Et dire que hier encore, un des petits-fils du dictateur publiait dans un quotidien de la capitale haïtienne un article commémorant l’anniversaire de la mort du criminel et soulignant ses grandes qualités de cœur[…] Aucun respect pour la mémoire des victimes et la douleur des survivants!
La messe de requiem a produit un véritable effet d’apaisement sur la sœur et la veuve de Guy Marcel. Durant la réception offerte à l’issue de la célébration, elles racontent avec une sérénité retrouvée les événements qui ont bouleversé leur existence et coupé leur vie en deux tranches : l’avant et l’après 26 avril.
Il était 10 heures environ quand nous avons entendu des vrombissements de moteur. En un clin d’œil, la maison a été encerclée d’hommes en tenue de combat armés jusqu’aux dents : pistolets, fusils mitrailleurs, grenades, etc.

Papa Doc le 26 Avril 1963, un fusil entre les
jambes pour entretenir la peur et la terreurDes macoutes en bleu et des militaires en treillis vert olive débarquent des camions de l’Armée par dizaines, grimpent sur le toit de la maison, tirant dans toutes les directions. On eût dit une guerre civile. Se rendant compte de la gravité de la situation, Guy décide de sortir de la maison. Il le fait, les deux mains en l’air criant à tue-tête : « Pa tire, pa tire, pa tire, mwen pa ame (De grâce, ne tirez pas je ne suis pas armé.)
Guy parti, j’essaie de retrouver mes esprits et je
décide de me rendre en ville prévenir sa mère. Les rues sont complètement désertes… Le vendredi noir avait commencé…»
Sa voix s’est éteinte dans un sanglot. Par respect pour sa douleur, nous essayons de parler de banalités qui manifestement n’intéressent personne. Puis, la conversation dérive vers l’inévitable sujet du bilan des cinquante dernières années de notre vie de peuple, des désillusions de l’après 1986, du 10 janvier 2010, de l’après-séisme, de la reconstruction, etc. Des illusions perdues, des espoirs déçus, des rendez-vous manqués…

Initiation au tir et à la dictatureLa salle de réception ayant été retenue pour quelques heures seulement, il faut bientôt mettre fin aux conversations qui s’animent au rythme des retrouvailles, des témoignages et des confidences des soixante ans et plus. On se sépare dans la tristesse, évitant de prendre rendez-vous pour la ronde des cinquantenaires qui vient de commencer : l’affaire Hector Ryobé au début de l’été de la même année; les invasions avortées de l’ex-général Léon Cantave à Fort Liberté et à Ouanaminthe, ainsi que celles de Fred Baptiste dans le Sud-Est; l’épopée de Jeune Haïti qui déclenchera les massacres de Jérémie en 1964; la tentative de déstabilisation du régime par Gérald Brisson et les camarades du Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH) à partir de 1967; la mutinerie du corps de Gardes-côtes avec le colonel Octave Cayard en 1970.
Par Eddy Cavé, eddycave@hotmail.com


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