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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Un paradis pour les assassins (Première partie) Par Leslie Péan,

Publié par siel sur 5 Février 2014, 14:35pm

Catégories : #L.PEAN chronique

evinks-daniel-sourireEvinks Daniel ami personnel de Michel Martelly porté disparuPar Leslie Péan, 3 février 2014 ---  Le vendredi 9 novembre 2012, un commando de quatre hommes lourdement armés et encagoulés a abattu l’inspecteur divisionnaire Yves Michel Bellefleur au carrefour Gérald Bataille (banlieue nord de Port-au-Prince) à Delmas 33. Les assassins circulaient dans une voiture avec des vitres teintées et une plaque d’immatriculation «  Service de l’État ». Le même jour, quelques heures plus tard, un deuxième policier, Johnny Mathieu, a aussi été froidement abattu de quatre balles par un commando au boulevard Jean-Jacques Dessalines, près du portail Saint-Joseph. Les séquences de la mort n’ont cessé de tuer, de ravager les corps et les esprits. Fini le temps de la sérénité. Les épines de la violence ont attaqué notre pensée pour nous forcer à consentir à ses règles et à rester silencieux comme des zombies.

Le rapport du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) fait état de plus de 1.000 morts violentes en Haïti pour la période mai 2012-mai 2013. L’horreur est devenue une fatalité. Comme une onde de choc, elle avance crescendo terrassant autant des étrangers que des Haïtiens. Dans l’agora, on se questionne sur cette malédiction. Naïveté ? Irresponsabilité ? Le dispositif monstrueux qui nous fait chanter des requiem a atteint son seuil de maturation. Garder la sérénité devant l’aberration qui suicide la société haïtienne n’empêche l’épanouissement du carnage. Et nombre de ceux qui avaient pourtant flairé le danger sous le gouvernement Martelly ont été éliminés par l’acharnement du vent de folie. C’est le cas avec Guiteau Toussaint le 12 juin 2011 ; Manès Monchéry et sa famille, Damaël D’Haïti, Jean-Philippe Jean Baptiste alias Samba Boukman, Serge Bernard, Edouard Moscoso en 2012 ; Georges Honorat et le juge Jean Serge Joseph en 2013.

L’engrenage de la violence n’a jamais cessé depuis la fuite des Duvalier en 1986. La victoire du courant populaire aux élections du 16 décembre 1990 va même déclencher le renouveau de l’extrême droite duvaliériste. Le tenant de la ligne dure des macoutes, Roger Lafontant, tentera un soulèvement dans la nuit du 6 au 7 janvier 1991, avant même la prestation de serment du nouveau pouvoir. Sa tentative se solde par un échec toutefois prémonitoire, débouchant sur le coup d’État du 30 septembre 1991. L’action répressive des militaires s’abat non seulement sur des personnalités connues telles que Guy Malary, Ministre de la Justice ; Antoine Izméry, l’homme d’affaires ; Jean-Marie Vincent, prêtre ; mais aussi sur les militants anonymes du camp Lavalasse. Selon Jean-Philippe Belleau[1], « Le nombre total de victimes de ce régime militaire, qui dure trois années, varie de 10 000 à 30 000. » C’est le désenchantement total. Les massacres de Raboteau[2], un quartier populeux des Gonaïves, du 2 octobre 1991 et du 22 avril 1994, sont symptomatiques d’une période où les obsédés du pouvoir sèment la mort en toute impunité.

Le camp des assassins calcule ses coups. Aristide a avalé son chapeau et est revenu dans les fourgons des militaires américains en 1994. Il se veut un enfant sage injustement puni. Les coups bas reçus par l’économie haïtienne en échange de son retour au pouvoir ont cassé le momentum de la tentative de constitution d’un État populaire et démocratique. Mais c’était la condition posée par les Américains pour son retour. La recherche du pouvoir à tout prix fait germer une abominable politique de cauchemar avec toutes sortes de caricatures et de cadavres qui sortent des tombeaux. Aristide joue la montre. Devant le refus des Américains de lui permettre de prolonger son mandat de trois ans (pour compenser les trois années d’exil), il s’arrange pour passer le pouvoir à René Préval. Il n’empêche que les assassins ne démordent pas pour qu’Haïti reste un département de l’enfer.

L’Organisation Politique Lavalas (OPL) appuie le candidat René Préval qui gagne les élections avec 87% des suffrages, tout en remportant 17 des 27 sièges au Sénat et 66 des 83 à la Chambre des Députés. Un vrai raz-de-marée ! Mais la folie des sommets se mue vite en perdition, surtout après les élections de 1995 considérées frauduleuses par tous les observateurs internationaux. On n’avait jamais vu rien de pareil dans les chroniques de la trahison. Stratège autoproclamé et habile pêcheur en eau trouble, René Préval est également allergique aux institutions, partis politiques et organes de l’État confondus. C’est ainsi qu’il va piéger dès 1996 l’OPL de Gérard Pierre-Charles et disloquer le Parlement, tout en semblant accepter de bon gré les diktats venant de Tabarre.

Comme à l’époque de Samarcande dans l’ancienne Perse d’Hassan Sabbah, la mort continue d’être semée avec une « remarquable capacité de caméléonage »[3] dans une Haïti qui devient un paradis pour les brigands et les assassins. La mort fauche à tort et à travers. Dans la dérive qui a ôté dans un premier temps la vie à l’avocate Mireille Durocher Bertin, à l’homme d’affaires Michel Gonzalès, au colonel Max Mayard et au député Yvon Feuillé, Haïti patauge avec enthousiasme dans la mort. Les assassins ne s’attaquent pas uniquement à l’opposition. Le lendemain de l’annonce par le président Préval de son intention de gouverner par décret[4], les luttes de clans font rage au sein même du pouvoir au point où l’ex-colonel Jean Lamy[5], proche conseiller du président de la République, est assassiné, tandis que la sœur de président, Marie-Claude Préval Calvin, est blessée de trois balles et que son chauffeur est tué. Les assassins n’attaquent pas seulement les personnes. Ils s’en prennent aussi aux animaux comme ce fut le cas avec le caniche de l’épouse du président, Mme Jerry Benoit Préval, abattu dans l’enceinte même du Palais national. La méchanceté et la terreur s’étalent dans leurs aspects les plus sordides.

Ironie des choses : la cruauté qui s’est installée avec force et perversité sous le gouvernement Préval est racontée par nul autre que l’ex-général Prosper Avril, président de 1988 à 1990. Un coutumier de l’horreur duvaliériste qui a œuvré au cœur de ce régime d’éteignoir et qui a dirigé, selon le mot de Paul Farmer, « la campagne d’assassinat contre les partisans d’Aristide »[6]. La répétition du malheur d’autrui provoque de telles souffrances qu’Avril n’a pas pu s’esquiver. Les temps forts qui rythment cette insécurité sont l’assassinat du pasteur Antoine Leroy le 20 août 1996, celui de Micheline Coulanges le 22 décembre 1997, celui du prêtre Jean Pierre-Louis le 3 août 1998, ceux du militaire Jean Lamy et du sénateur Yvon Toussaint en 1999, celui du journaliste Jean Dominique et de Jean-Claude Louissaint le 3 avril 2000 et enfin celui du docteur Ary Bordes le 6 mai 2000.

Le meurtre d’une figure légendaire

 Le meurtre du siècle est celui du journaliste agronome Jean Léopold Dominique le 3 avril 2000. « Les assassins sont dans la ville » disait-il souvent. C’est aussi ce qui est écrit sur l’affiche avec la photo de Jean Dominique appelant à trouver et punir les auteurs de ce crime crapuleux. Plus que jamais, ce meurtre au lever du soleil indique que « l’Haïti chérie » martelée par l’idéologie n’existe plus avec cette série noire des assassinats politiques. Les assassins déroulent leur tapis de mort sans aucune inquiétude sachant que la société haïtienne est impuissante devant les loups-garous et autres bandits qui sèment la mort, conscients qu’ils vont toujours bénéficier de l’impunité. En dépit du fait qu’aucune inculpation n’a été prononcée, les dégâts sont considérables. Les supputations les plus fantaisistes sont évoquées pour expliquer ce crime.

Certains prétendent que les commanditaires pensaient que Jean L. Dominique allait se présenter aux élections à la présidence. Niant que son mari ait jamais eu de telles aspirations, son épouse Michèle Montas explique que son mari voulait tout simplement à libérer ses compatriotes de la peur. En réalité, il s’agit d’un meurtre pour faire peur d’abord aux journalistes. Mais surtout pour transformer en zombies tous les Haïtiens afin qu’ils n’osent dire la vérité sur la situation macabre et infernale d’Haïti en les menaçant de les emporter dans l’au-delà. Derrière son micro, Jean Dominique combattait les vieilles idées. Il avait des correspondants à travers le pays et particulièrement dans la paysannerie qui sera pour lui une véritable mine, mettant ainsi à profit la documentation de base acquise au cours d’une décennie de travail comme agronome dans les plantations de café, de cacao et de pite de Bayeux dans le Nord d’Haïti.

Ses reportages sur la corruption publique, les détournements de l’aide étrangère, le calvaire des boat-peole de Cayo Lobos, etc. ont fait grincer des dents. Sa couverture d’événements tels que le renversement du dictateur Somoza au Nicaragua, les élections présidentielles américaines, ses entrevues avec des personnalités telles que Michael Manley, François Mitterrand, André Malraux, Leopold Sedar Senghor, Charles Aznavour, etc. tombaient comme une manne pour son public. Dans ses éditoriaux, il sortait des sentiers battus et on le craignait. Surtout ceux qui voulaient faire carrière politique avec les mêmes valeurs des adversaires qu’ils aspiraient à remplacer. À un moment où les autres stations de radio offraient leurs programmes de nouvelles en français uniquement, son travail de promotion du créole à Radio Haïti Inter[7] constitue une étape importante de la quête d’haïtianité.

Jean Dominique avait un capital de popularité bien réelle qui pouvait être converti à tout moment sur le terrain électoral. Sa réception par 60 000 personnes à son retour d’exil en 1986 est la moindre des démonstrations de cette popularité. Il venait remettre dans l’air son entreprise Radio Haïti Inter qu’il avait démarré en 1968 et qui était devenue à sa fermeture en 1980 la station la plus écoutée du pays. Avec une audience de plus de 2 millions de personnes et un personnel de 45 professionnels aux semelles de vent répartis à travers le pays, Radio Haïti Inter donnait un nouvel éclairage tous les jours en lever de rideau. C’était le rendez-vous quotidien de tous les amoureux de la liberté qui voulaient bousculer l’ordre dictatorial et anti-populaire qui sévit en Haïti. Jean Do a pu mettre en place cette institution malgré les embûches.

Comme il l’explique lui-même : « Nous avions refusé les subventions officielles ou discrètes qui lient traditionnellement le gouvernement et les médias. Notre budget de fonctionnement relevait totalement de publicités commerciales. En 1979, les gros clients Brandt, Madsen, Mevs, Dadesky, Mourra, mirent fin à leurs achats publicitaires, pour plaire au pouvoir[8]. » Malgré ces péripéties, Radio Haïti Inter était tout compte fait positif et pas uniquement sur le plan financier. Grâce à ses talents d’administrateurs, Jean Do a pu quintupler son chiffre d’affaires entre 1968 et 1980.

Sur le bûcher qui va le consumer, Giordano Bruno avait dit : « Plus on est intelligent, plus on est couillonné ». Jean Dominique aurait pu dire la même chose au tueur à gages braquant un canon de revolver sur sa tempe. Il n’a pas cédé à l’inquisition haïtienne, et sa mort ne saurait constituer une rédemption pour ses meurtriers. La pensée de cet homme qui a bravé tous les dangers s’exprime surtout dans les chasses interdites qu’il a menées sur le terrain de l’idéologie haïtienne. Son souci de vérité est sans complaisance. À cet effet, en 1983, il m’écrira les mots suivants :

« Non, non et non, on nous cache à nouveau les choses, on veut détourner notre regard d’un mal profond, fondamental, je dis bien fondamental de notre sous-développement, appelons-le aujourd’hui non la question de couleur, ni le problème de couleur, mais la pratique du colorisme. C’est là-dessus qu’il faut engager le débat. Pourquoi ? Parce que le fait évident de la nouvelle situation haïtienne est le retour en force du mulâtrisme une fois de plus imbécile, pillard, valet des compradores et, par dessus le marché, laquais de la bourgeoisie raciste dominicaine. Le projet mulâtriste des années 80 se trouve ainsi renforcé par un allié de taille, et celui-ci intelligent, de l’oligarchie de Santiago partie à la conquête du marché haïtien et imprégné idéologiquement de l’esprit de revanche (enfin l’heure de laver l’affront de Boyer est arrivée pour eux)[9]. »

En clair, Jean Dominique devançait une réalité prédéterminée dans les rapports haïtiano-dominicains. Prémonitoire. Surtout quand tout démarre à partir d’un projet politique orchestré autour de l’incitation à la débauche de l’équipe Tèt Kale. Aujourd’hui que ces bonnes mœurs n’ont plus besoin de l’obscurité de la nuit e s’affichent en plein jour, Jean Dominique n’aurait pas esquivé le sujet. Il s’était inscrit dans la lutte contre ce qui semble être une fatalité. Un peu comme l’écrivain péruvien Manuel Scorza l’a fait dans Le tombeau de l’éclair[10]. Il aurait dénoncé avec sa fougue habituelle les délices des contrats délictueux entre les firmes dominicaines et le gouvernement Martelly. Jean Dominique se serait inscrit en contrepoint des positions de ce gouvernement de Skin Heads (Tèt Kale).

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