«Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté» Frantz Fanon (lettre envoyée un mois avant sa mort, à l’un de ses amis, Roger Taib)
«...pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.» Frantz Fanon (Les damnés de la terre).
On sait que le relais est une course où chaque membre d'une équipe court l’un après l’autre, l'enchaînement se faisant par le « passage de témoin ». En athlétisme, les sportifs se transmettent un bâton jusqu'à la ligne d'arrivée. Il me semble exister une certaine analogie entre le relais et l'histoire de notre peuple. L'épreuve sportive se fait d'un trait, alors que notre histoire se déroule au ralenti, s'étendant sur plusieurs siècles, avec même des pauses ou des interruptions et des reprises. Les masses aussi bien que les élites participent à l'évolution de cette dynamique, assumant ainsi les destinées de leur pays.
Éventuellement, émergent des meneurs d'hommes et de femmes, des penseurs, des leaders, politiques, intellectuels, ou religieux. Ce sont des théoriciens ou des militants. Certains – une minorité – évoluent au gré de leurs propres et égoïstes intérêts de classe, d'autres militent avec en tête les intérêts de la majorité laborieuse et souffrante, en fait les intérêts de la nation. Au fil des ans se transmet le bâton d'un idéal national commun jusqu'à une satisfaisante stabilité, un minimum d'épanouissement social et économique de la nation.
Devanciers et contemporains de Franck Laraque
Notre course de relais a commencé en 1803 avec la masse des esclaves sous la direction d'un dirigeant authentiquement révolutionnaire, déterminé et visionnaire. Une première et glorieuse étape du relais a été franchie avec la décisive victoire du peuple en armes contre le colonialisme, contre l'esclavagisme. Le 1er janvier 1804, aux Gonaïves, Dessalines transmettait à la nation le «bâton» d'une immense victoire, la première et la seule dans l'Histoire universelle,la mise en déroute de la cruelle inhumanité coloniale de la France.
Le relais devait continuer dans une perspective de construire un pays souverain avec la liberté pour tous. Le 17 octobre 1806, il y eut pourtant une criminelle interruption de la course, lorsque plusieurs des haut-gradés de l'armée indigène jurèrent et conjurèrent la perte de leur chef, celui qui avait demandé au peuple de faire le serment de «poursuivre à jamais les traîtres et les ennemis de [son] indépendance», les traîtres aussi à l'établissement d'un pays où «les hommes de couleur, fils des Blancs» recueillaient frauduleusement, avec impudence et arrogance, «les successions de leurs pères». Comment «les Noirs dont les pères sont en Afrique» allaient-ils donc pouvoir recevoir le «bâton» de l'indépendance et de la liberté pour le transmettre aux générations futures ?
Ce ne furent pas les généraux d'armée et les politiciens avides de pouvoir qui prirent la relève avec honneur, dignité et fierté nationaliste. Ce furent les masses, quoique reléguées dans «le pays en dehors», et une pléiade d'intellectuels et de penseurs patriotes, progressistes, qui, au cours des ans, ont assumé de continuer le relais d'une lutte incessante pour faire d'une terre à peine éclose à l'indépendance un coin de liberté où une majorité gardée en otage finirait par devenir des citoyens à part entière, où Haïti rejoindrait le concert des nations déjà assurées d'un développement moderne favorable.
Quelque quatre-vingts années après le parricide, au milieu de tumultes et bruits de guerre, deux grands intellectuels haïtiens, Anténor Firmin et Louis Joseph Janvier, prenaient la relève, défendant la souveraineté d'Haïti face aux appétits des États-Unis convoitant assidûment le Môle Saint Nicolas. Pour Janvier, c'est à partir de Boyer que commence le désastre , c'est-à-dire la marginalisation des masses paysannes, suite à la promulgation du Code rural de 1826 ; l'acceptation de l'ordonnance de Charles X, sans oublier l’irruption de la « question de couleur » dans le champ politique. Dans son ouvrage Les Constitutions d’Haïti (1886), Louis Joseph Janvier préconise la négociation comme mode de résolution des conflits, d'autant que le véritable enjeu de la dynamique politique devrait être celui de la nécessaire modernisation du pays.
Quant à Anténor Firmin, ses deux années passées au ministère des Finances et des Relations extérieures sous la présidence de Florville Hyppolite sont marquées au coin d'une gouvernance politique avisée et intelligente, empreinte de civisme exceptionnel et d'une extrême probité administrative. Face au manque de formation politique des élites, au fonctionnement anarchique et arbitraire des institutions, à une gestion désastreuse des finances publiques «confinant à l'économie de rapine», il prône des réformes administratives rationnelles devant assurer le développement économique et social du pays, un choix nécessaire à la modernisation d'Haïti.
La deuxième interruption majeure du relais sera le fait de l'occupation américaine de 1915 à 1934. Face à ce viol de la souveraineté nationale, la « génération de la gifle » prend le bâton et s'élance à travers des revues militantes, combattantes, d'inspiration nationaliste, dont La Nouvelle Ronde (1925), et, surtout, La Revue indigène (1927). L'élan patriotique impulsé par ces publications va se renforcer à travers le mouvement indigéniste initié par le docteur Jean Price-Mars qui, dans Ainsi parla l'Oncle (1928) s'insurgea contre un certain tropisme français, ce « bovarysme collectif » haïtien, selon sa propre expression, et recommanda aux écrivains d'aller «puiser leur inspiration dans le trésor de légendes, de contes et de croyances alimenté par l'imagination populaire» (Maximilien Laroche) pour devenir des créateurs ; il leur recommanda aussi d'aller puiser aux sources africaines de l'homme haïtien. La résistance populaire, trouvant son expression dans la culture orale issue de l'esclavage, les contes,traditions et légendes,ne peut que donner force pour continuer la difficile course de relais.
Avec Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain (1944), Compère Général Soleil de Jacques Alexis (1955), le recueil de poèmes Étincelles de René Depestre, l'hebdomadaire La Ruche (1945-46) fondé par Depestre, Baker, Jacques Stéphen Alexis et Gérald Bloncourt, le Parti Socialiste Populaire fondé en 1946 par Anthony Lespès, Philippe Thoby-Marcelin et Étienne Charlier, c'est un nouveau départ dans la course de relais interrompue par l'occupation. Dès lors, un réalisme social et politique de gauche, de sensibilité marxiste, investit la littérature qui se veut engagée, un lieu de défense des aspirations du peuple. Ce qu'illustre le propos de Depestre dans Le métier à métisser. « On voulait aider les Haïtiens à prendre conscience de leur capacité à rénover les fondements historiques de leur identité ».
La nuit duvaliériste viendra interrompre violemment et durablement le relais vers une nouvelle indépendance ardemment souhaitée. Toutefois, Roumain, Alexis, Depestre, Bloncourt, Lespès, Charlier avaient été les accompagnateurs ou les prédécesseurs de patriotes qui, soit durant les années d'exil jusqu'au 7 février 1986, soit après, ont formé une cohorte de progressistes, généralement de sensibilité de gauche, déterminés à assurer la relève, à transmettre le bâton de notre dignité de peuple à une jeunesse éprise de justice, de liberté, de démocratie et de changements véritables, ainsi qu'aux masses laborieuses avides d'avoir à dire leur mot en marge d'une foire électoraliste dans laquelle elles ne se sentent pas partie prenante. Intellectuels, écrivains, poètes, révolutionnaires, activistes, militants, combattants, hommes de théâtre, enseignants, «éclaireurs de l'aube nouvelle», femmes et hommes de vigie qui nous ont aidés et nous aident encore à approfondir la compréhension de la réalité haïtienne pour en trouver, par nous-mêmes, quoique préférablement en compagnie des masses, les justes solutions. Ils ont pour nom : Félix Morisseau-Leroy, André Fritz Dossous (Papadòs), Karl Lévêque, Marie Vieux, Jean- Jacques Dessalines Ambroise, Marie-Célie Agnant, Yanick Rigaud, Adrien Sansaricq, Gérald Brisson, Paul Laraque, Franck Laraque. C'est à ce dernier que nous voulons rendre hommage dans notre rubrique de cette semaine. Franck est décédé le mercredi 24 août, aux petites heures du matin.
Mon ami Franck Laraque
Franck Laraque a donc fait partie de ces «éclaireurs de l'aube nouvelle», de ces militants qui ont reçu le bâton de résistance et de lutte du peuple haïtien des mains de leurs devanciers pour nous le transmettre. Cet héritage, il nous en a fait part à travers ses écrits : La Révolte dans le théâtre de Sartre (1976), Les impératifs de changements radicaux en Haïti (1976), Défi à la pauvreté (1987), Haïti : la lutte et l'espoir (Paul Laraque & Franck Laraque, 2003), L’instrumentalisation de la pensée révolutionnaire. Une collection d’essais et de réflexions (2014), sans oublier les multiples textes parus dans divers journaux, les conférences, séminaires et interventions radiophoniques.
Il nous incombe, par notre comportement et sens de responsabilité civiques, par notre engagement sans faille auprès de la lutte des masses haïtiennes, d'appréhender et de mettre en pratique l'immense travail de conscientisation accompli par feu Franck Laraque, «dont l’œuvre littéraire reste un vecteur important, [qui] doit s’inscrire aussi dans le cadre de projets politiques et d’activités sociales qui touchent l’organisation actuelle et l’avenir du pays» (Tontongi). Franck Laraque, c’est la rectitude morale, intellectuelle et politique par excellence. Je vois difficilement comment le définir autrement. Une définition qui s’applique également à son frère, le très regretté Paul Laraque. En réalité Franck répond à différentes définitions qui toutes s’articulent autour d’une pensée humaniste, progressiste, révolutionnaire. Écoutons-le parler : «J’espère contribuer dans ma sphère d’action, à transformer en réalité la vision pour laquelle les masses urbaines et rurales luttent depuis longtemps. Trop longtemps».
Professeur émérite, il était admiré de ses étudiants qui appréciaient son humanisme, sa grande humilité, son savoir et son enthousiasme à promouvoir une connaissance approfondie des écrivains, personnalités politiques progressistes et révolutionnaires ayant en commun l'héritage africain. Franck est une sentinelle veillant aux portes de notre exil diasporal. Il est l’un des dépositaires du cahier des charges du peuple haïtien dont il n’a cessé d’être le défenseur. Franck Laraque est un homme de vigie debout à la proue du grand bateau fou de nos espoirs qui roule et qui tangue sur les mers lointaines de l’absence, de l’exil, de tourments quotidiens, avec un grand désir de voir la nation appareiller sur les quais d’un pays à construire enfin par nous-mêmes. Un pays qui nous a tant donné et qui a si peu reçu de nous par la faute de l’égoïsme d’une minorité repue, accrochée à ses exorbitants et insolents privilèges. Franck Laraque est la sentinelle de l’espoir veillant aux portes des luttes séculaires du peuple haïtien qui se bat pour vivre dans la dignité. Une lutte qui remonte à l’intrépide Caonabo et à la poétesse-guerrière, la splendide Anacoana. Le flambeau d’un rêve deliberté, de souveraineté a été repris par les marrons, les va-nu-pieds menés par le génie de notre grand Jean-Jacques Dessalines. Et ce fut Vertières. Et ce fut le 1er janvier 1804. Et ce fut aussi, malheureusement, le Pont-Rouge. Mais la flamme d’indépendance et de détermination de tout un peuple ne s’est pas éteinte pour autant. Tant s’en faut. D'autres bras attendaient de prendre le bâton de la résistance jusqu'à la ligne d'arrivée de cette longue course de relais qu'est notre histoire de peuple.
Cette flamme continue d’être alimentée par la «lutte inlassable, solitaire et silencieuse des paysans et paysannes de l’arrière-pays, des plus vieux aux plus jeunes» (Franck Laraque), lutte contre «les grands propriétaires fonciers, maîtres des campagnes, et les gros commerçants haïtiens, maîtres des villes, avec la complicité active des capitalistes étrangers, maîtres du pays» (Paul Laraque). La sève d'une hardie résistance et d’inlassables combats contre l’oppression irrigue la bonne terre dessalinienne pour que poussent d’autres arbres de l’incessante lutte contre la tyrannie des élites.
Dans la pensée révolutionnaire, féconde, de Franck Laraque, cette lutte des masses passe par «l’incontournable impératif d’une conscientisation économique des Haïtiens», clef de voûte d’un autre avenir. Certes, nous dit Franck, «les masses se savent exploitées, mais elles sont tenues dans la parfaite ignorance des mécanismes d’exploitation économique, des réels détenteurs du pouvoir politique et du pouvoir économique». Aussi, face au monumental échec des pouvoirs, particulièrement l'avant-dernier, il propose une solution : «...seule l’alliance de la conscientisation politique et de la conscientisation économique des masses assurera leur mobilisation pour un changement radical du régime».
Aussi, tout le parcours politique et intellectuel de Franck a été et continue d’être celui d’un patriote progressiste, d’un militant de pensée révolutionnaire, toujours égal à lui-même. Franck est un intellectuel engagé à la manière de Frantz Fanon. En ce sens, il a toujours fraternisé avec les luttes et revendications populaires et affronté à travers ses écrits le défi d’un effort collectif responsable pour changer Haïti. En ce sens, l’œuvre de Franck est source de stimulation intellectuelle, de grande inspiration organisationnelle pour les générations présentes et à venir. Tontongi dans sa présentation du dernier livre de Franck, L’instrumentalisation de la pensée révolutionnaire, écrit : « L’instrumentalisation d’une pensée, selon la vision laraquienne de la praxis révolutionnaire, c’est la mise à profit des ressources disponibles—potentielles et existantes - pour l’exécution des idéaux de changement». Et ce sont justement ces ressources qui, comme de multiples affluents, alimentent le grand fleuve de L’instrumentalisation de la pensée révolutionnaire de Franck, l’Artibonite qui devra irriguer et féconder les berges des actions futures.
Franck Laraque croyait fermement que les initiatives socio-militantes, prônant des projets locaux de développement, par des Haïtiens, pour des Haïtiens, alimentent la dynamique de conscientisation économique dont il était un grand défenseur. Elles sont une sorte de préfiguration de ce que pourrait être ou devrait être le développement en terme de changements structurels au niveau national, sous la direction d’un État responsable, comme à Cuba par exemple.
En ce sens, Franck Laraque demeure une sentinelle de l’espoir. Et les textes compilés dans son dernier livre laissent augurer que pour Haïti «un autre monde est [aussi] possible». Jacques Roumain avait déjà écrit que : «Le poète est à la fois témoin et acteur du drame historique. Il y est enrôlé avec sa pleine responsabilité. Et particulièrement dans notre temps, son art doit être une arme de première ligne au service du peuple». Roumain insistait sur «notre temps», c’était en 1949. Dire qu'il n’aurait jamais pu s’imaginer les temps d’aberration et de honte duvaliéro-martellyste que nous avons vécus ces cinq dernières années. C’est bien la raison pour laquelle l’intellectuel doit se mettre en «première ligne au service du peuple», autrement il devient «le lamentable insecte petit bourgeois paralysé par l’angoisse abjecte, qui se réfugie dans la chrysalide de [l’intellectualité] pure ou de la liberté de l’esprit...».
Quelque soixante-dix ans plus tard, Franck Laraque a rejoint Roumain en affirmant avec force et conviction que «l’intellectuel, écrivain ou artiste, doit mettre son talent au service de la libération des masses exploitées. » Sa production littéraire et politique est là pour en témoigner, particulièrement son plus récent ouvrage : L’instrumentalisation de la pensée révolutionnaire.
Avec Paul Laraque, « éclaireur de l’aube nouvelle » et Franck Laraque, sentinelle de l’espoir, nous sommes assurés, pour reprendre Franck, que «tous les secteurs – et surtout les masses haïtiennes – mobilisés pour la survie économique du pays sont capables de relever le défi et de commencer ensemble la tâche incommensurable mais non pas impossible de ‘Construire Haïti par nous-mêmes’», en passant le bâton de dignité nationale de génération en génération.
J'ai été peiné quand Franck a eu son accident vasculaire cérébral qui l’avait laissé avec une élocution difficile. J’étais ainsi privé d’heureuses et intéressantes conversations. Il lui arrivait assez souvent de m’entretenir de Papadòs qu’il appréciait hautement, de son théâtre qu’il aimait décortiquer, analyser avec moi. Il prenait grand plaisir à le faire, avec brio et simplicité. J’ai beaucoup appris de Franck. J’ai perdu un camarade de lutte, un ami sincère, un frère, un intellectuel qui aimait bien partager mes textes – avec un œil critique – avant même que je les fasse parvenir au journal. Mes condoléances et celles de toute l'équipe de Haïti Liberté vont à toute la famille de Franck Laraque, particulièrement à sa fille Michele et à son fils Gregor. Qu'ils soient assurés que notre journal gardera vivante l'image de la vie exemplaire et militante de Franck reposant aujourd'hui en paix au royaume de nos ancêtres où il a rejoint dans l'éternité ceux des Laraque partis avant lui pour leur dernier voyage.
Franck Laraque, w ale, ki lè w a vini wè n ankò ? Nou pa p janm bliye w. Franck Laraque : la rectitude morale, intellectuelle et politique par excellence.
28 août 2016
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