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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Dans les bras de la misère - Par Frantz Latour

Publié par Frantz Latour sur 29 Octobre 2016, 21:42pm

Catégories : #F. Latour chroniques

Dans les bras de la misère - Par Frantz Latour
Dans les bras de la misère - Par Frantz Latour

   La catastrophe cyclonique qui s’est abattue sur la péninsule du Sud (largement et brutalement dévastée par la violence climatique) a fait remonter dans ma mémoire le souvenir d’un autre drame qui n’a rien d’ouraganesque, un drame humain poignant qui ouvre une pénible fenêtre sur de dures réalités sociales malheureusement encore en cours au pays. Du coup aussi, je m’accorde une pause, me tenant, momentanément, à l’écart de la politicaillerie et de la politichiennerie toujours en plume de paon en Haïti. Les faits que je rapporte, je les tiens de ma défunte mère qui en parlait à l’occasion. Le drame lui-même a pris place à Jérémie dans les années 1930. Le voici.

Ti Mari (c’était peut-être son nom) était fille des mauvaises saisons aussi bien climatiques que politiques qui s’abattaient et s’abattent encore, malheureusement, sur ce pays d’Haïti Thomas depuis les temps maudits de l’esclavage. Elle était fille du «pays en dehors», là où beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école. Elle était fille des maigres lopins de terre plantés de manioc et de pois congo. Elle était fille des mornes, née dans les bras de la misère, marquée par le destin, née pour devenir une petite bonne, bonne à tout faire, bonne à travailler sans répit, du matin au soir, restavèk au service des bonnes gens de la ville.

Elle était donc née dans les bras de la misère, dans une famille de dix enfants dont elle était l’aînée. Quand elle eut douze ans, et parce qu’elle était née fille des mornes, fille du pays en dehors, fille de la misère, parce qu’elle était une bouche de trop à nourrir, elle fut emmenée par ses parents à Jérémie, chef-lieu de la Grande Anse, ville de poètes caressée par les effluves marins. Elle fut laissée «aux bons soins» d’une famille bien nantie, bien lotie, une famille de gens de bien. Là où l’on parle français pour bien se distinguer de la «canaille» créolophone. Là où on cultive les bonnes manières et la bienséance. Là où l’on respecte l’ordre établi et les bonnes manières. Là où la suffisance des uns ne le cède en rien à la stupidité des autres.

Dans cette famille de gens de bien, le père était militaire, un de ces nombreux bons à rien galonnés, bottés, guêtrés, aiguillettés, chamarrés, guindés, bien amidonnés dans leur uniforme kaki. Tous, créatures d’une dite Armée d’Haïti léguée par l’occupation américaine de 1915 pour gérer les intérêts du grand capital cinquante-étoilé. On pouvait compter sur les doigts de la main ceux d’entre eux qui étaient vraiment instruits. Ils étaient rares ceux-là qu’on pouvait considérer comme des intellectuels. Ils se distinguaient d’ailleurs nettement par leur entregent, leur belles manières, du reste de cette grande horde vêtue d’uniformes kaki.

L’épouse de ce militaire était aussi superficielle et fade que pouvait l’être son mari. Se croyant née de la cuisse de Jupiter, fréquentant le beau monde jérémien, ne sachant rien faire de ses dix doigts ou presque, mère de deux «jolis poupons», femme d’un «bel officier», proche des oligarques terriens, rate d’église pour bien mériter de l’amitié et des faveurs du curé et de l’évêque du lieu, madame qui ne tarissait pas d’amabilités pour le cercle de ses amis recélait pourtant un coeur de pierre.

La fille du pays en dehors fut «prêtée» à cette famille bien qui n’avait jamais manqué de rien ; pour celle-ci,  la domesticité rèstavèkante allait de soi, l’adolescente des mornes, cette enfant née au bord des chemins, dans les bras de la misère et du dénuement, ne pouvait rêver de lunes de tendresse, voire d’un foyer bien à elle et d’un firmament de bonheur.

Et parce qu’elle était née fille des collines plantées de manioc, parce qu’elle n’avait pas droit au rêve, à ses étoiles de fantaisies d’enfant, elle devint une petite esclave, restavèk au service d’une famille de gens de bien prisonniers de préjugés tenaces, esclaves eux-mêmes d’un système barbare, rétrograde. Bonne à tout faire, elle devint celle qui faisait la cuisine, le ménage, la lessive et le repassage tout à la fois. Celle dont les rondeurs naissantes, les gestes lents des montagnes et le balancement rythmé des hanches avivaient la curiosité du maître de maison qui se faisait servir au gré de ses pulsions nocturnes, au hasard ébouriffant de ses caprices hormonaux.

La fille des buissons de bayahondes du pays en dehors devint celle qui se lève très tôt le matin, à l’heure où le ciel à peine avait commencé sa cour à l’aube, à l’heure où la maisonnée se prélassait encore entre rêves et sommeil, à l’heure où les tintements de l’Angelus n’avaient pas encore salué la fin de la nuit, où les loups-garous – à ce que disaient et disent encore les esprits naïfs – faisaient leur dernière ronde malfaisante en quête de chair fraîche d’enfants.

Elle devint donc celle qui se levait avant même le lever du jour, les yeux fatigués par manque de sommeil, pour préparer le café qui devait être à point, au goût des maîtres de la maison. Et malheur à la fille des collines de manioc si jamais elle se laissait tromper par le sommeil! Elle devait d’ailleurs être ponctuelle, car madame se réveillait avec le petit jour pour boire son café «pas très noir» et aller ensuite se prélasser dans ses appartements jusqu’à se sentir châtouillée par la caresse des premiers rayons du soleil, lorsque monsieur se faisait réveiller pour déguster son café «très noir», très chaud, avant un copieux déjeuner.

Née dans les bras de la misère, la fille qui avait grandi à l’ombre de la misère dut affronter, dans cette famille de gens de bien, toutes les rigueurs liées à sa condition de restavèk. Travaillant de l’aube jusqu’à des heures avancées de la nuit, elle ne bénéficiait d’aucun répit, d’aucune pitié, d’aucune attention, voire de compassion. Elle n’avait pour tout univers que le dur labeur de tous les instants sans jamais pouvoir reprendre souffle.

Entre le ménage des sept pièces de la maison, la cuisson des aliments, le balayage de la cour, les courses ici et là, la lessive du linge sale et le repassage tard la nuit, elle avait à peine le temps de se mettre quelque chose sous la dent. Encore fallait-il qu’elle attende de recevoir les restes du dîner. Souvent, elle allait dormir le ventre creux, se réveillait avant l’aube quand les petites tripes réglaient leurs comptes aux grosses tripes.

Un certain jour, le militaire reçut en cadeau d’un chef de section un régime de figues-bananes. Tôt dans la soirée, la fille des mornes du pays en dehors, accablée de fatigue, tenaillée par la faim – car ce soir-là, il n’était rien resté du dîner – mangea un seul fruit du dit régime. Elle fut surprise par la maîtresse de maison ; celle-ci la traita de «voleuse», «ti grangou», «ti salòp» et lui infligea alors «une leçon».

Tout en rigoisant durement son esclave, jusqu’au sang, elle força la fille des buissons de bayahondes à manger banane après banane, on ne sut jamais combien. De guerre lasse, la domestique perdit connaissance. La dame de bien qui se croyait sortie de la cuisse de Jupiter, celle qui était aussi superficielle et fade que pouvait l’être son mari, et qui fréquentait le beau monde de Jérémie, et qui faisait plaisir à monsieur le curé, alla se coucher satisfaite, apaisée, comblée, assouvie, réjouie, ravie, repue.

Au lever du jour, il n’y eut pas de mijotement de l’eau sur le feu. Il n’y eut pas non plus l’odeur de montagne du café pour réveiller madame. Car la fille née dans les bras de la misère, bercée par la misère, la fille qui avait grandi sur les lopins plantés de manioc et de pois congo, la fille dont  les rondeurs naissantes savaient chatouiller les sens du maître de la maison, la fille qui n’avait eu droit ni au rêve ni à des fantaisies d’adolescente, la fille du pays en dehors qui n’avait bénéficié d’aucun répit, d’aucune pitié, était morte dans les bras de sa misère de domestique, d’esclave, de restavèk; morte d’indigestion suraiguë, morte étouffée, avec de petits lambeaux de figue-banane qui lui sortaient par le nez et par la bouche. Elle avait les yeux encore ouverts, terriblement hagards et tristes, semblant implorer grâce face à une si ignominieuse barbarie.

Ti Marie était donc née sur les collines plantées de pois congo, dans les bras de la misère. Et parce qu’elle était fille des mauvaises saisons aussi bien climatiques que politiques qui s’abattaient et s’abattent encore, malheureusement, sur notre terre d’Haïti Thomas depuis les temps cruels de l’esclavage, parce qu’elle était née marquée par le destin, parce qu’elle était une restavèk, l’Église ne lui fit pas d’enterrement. Le «bel officier» fut simplement muté à un autre poste. Et la dame bien trouva d’autres cercles de gens de bien, bouffis comme elle des mêmes préjugés. Elle trouva encore à son service une autre petite esclave, elle aussi née dans les bras de la misère…

                                                                                                                     22 octobre 2016

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