Pendant que les auto proclamés « directeurs d’opinion », les politiciens abolotcho sans vergogne et les granmangeurs de tout acabit tentent de nous divertir avec le processus électoral bourgeois en cours, sans même aborder les réels problèmes et contradictions qui minent en profondeur cette formation sociale, d’autres réflexions peuvent mieux servir.
Invités au Forum Social Mondial tenu récemment à Montréal au mois d’août par les Nouveaux Cahiers du Socialisme (NCS), ces derniers, à notre retour au pays, nous ont demandé un travail sur la situation en Haïti. Celui-ci, en annexe, sera publié à leur revue de Janvier-Février.
En attendant, il est dès à présent à votre lecture et réflexion.
Il faut se souvenir qu’avant même le départ de Jean-Claude Duvalier, en 1986, les classes dominantes haïtiennes étaient déjà empêtrées dans une crise inextricable : changement répété de gouvernement, mascarade de referendum, répression accentuée… Jusqu’au moment où, poursuivies et rattrapées par la mobilisation populaire exaspérée, et en accord avec l’impérialisme lui aussi incapable de continuer à justifier cette présence qu’il avait cependant par tous les moyens défendue, elles se résignèrent à accepter le renvoi de leur «président à vie», pour rentrer à contrecœur dans cette période dite de «démocratie».
Cela ne résout pas cependant la situation de crise. Au contraire, elle se complique davantage. Non seulement des mobilisations populaires permanentes continuent d’acculer ces dominants apeurés, mais aussi, le populisme opportuniste et de grande échelle fait son apparition sur la scène politique. Pendant qu’une misère effarante frappe la population et qu’une insalubrité crasse règne, expressions physiques qui démontrent, s’il en était besoin, l’incapacité de l’État en place, en pleine décomposition et pourri jusqu’à la moelle…
La mascarade électorale
L’un des lieux qui exprime le mieux le blocage de la situation est celui des élections en cours. En 2010, ce fut avec force que les ambassades des principaux pays impérialistes (USA, France, Canada, Brésil…, sans compter l’OEA et l’ONU) imposèrent la présidence de Michel Martelly. Mais quand elles voulurent faire de même avec le poulain choisi pour lui succéder en 2015, une mobilisation de taille les en empêcha. Depuis, tous les candidats pataugent dans une «illégalité» complète où aucun des camps dits «démocratiques» ne respecte ni constitution ni lois, qu’ils acclament pourtant à chaque occasion. Le «processus démocratique» se trouve ainsi fort handicapé.
D’un autre côté, la totalité des candidats, comme toujours, s’en appellent au peuple en se réfugiant piteusement dans de banales généralités, sans jamais aborder ni encore moins se positionner sur les véritables lieux de conflit (salaire, propriété de la terre, relations sociales archaïques qui prévalent dans les différents types de production ou, plus globalement, dans la formation sociale… pour ne nommer que ces axes fondamentaux). En ce sens, même les partis dits «socialistes» ne font pas mieux : en fait, ils ne font que reproduire pareillement le projet capitaliste. Cela contribue à rendre l’ambiance générale plus confuse et, somme toute, mystificatrice. Toutefois, la population, très attentive, comprend de mieux en mieux la nature de la domination et les causes de la précarité extrême qui lui tombent dessus. Ainsi, elle se détache tranquillement mais fortement du processus aux dernières joutes de fin 2015, pas plus de 8 à 10 % de la population en droit de voter s’était rendue aux urnes ! Attitude qui renforce encore plus l’énorme manque de crédibilité de ce processus pipé à l’avance.
Les dominants désemparés
Face à la débâcle qui se dessine, les organismes impérialistes se sont regroupés en un noyau dénommé «Core Group» afin de renforcer leur domination et contrôle. De même, les différentes fractions de la bourgeoisie (Association des Industriels Haïtiens, Chambres de Commerce, Associations de Banques…) se sont réunies également pour former le «Forum Économique». Ce dernier suit à la lettre les prises de position du premier.
Par ailleurs, une certaine bourgeoisie nationale ainsi qu’une petite bourgeoisie «radicalisée» souffrant, toutes deux, économiquement, politiquement ou encore culturellement de la domination sans partage des impérialistes associés aux capitaux monopolistes du pays, semblent vouloir se rebiffer et élaborer un projet qu’elles voudraient «endogène». Mais, ces deux regroupements piétinent parce qu’ils sont également liés au capital international. Le «nationalisme» petit-bourgeois ne fonctionne plus, si ce n’est en fait qu’en tant qu’idéologie mystificatrice de plus en plus dépassée et sensiblement méprisée par les masses. Ainsi, ce «nationalisme» est tout à fait impuissant et ne fait que gesticuler et patauger dans les miasmes que lui laisse la globalisation impérialiste.
Contradictions au sein des classes dominantes
Le blocage des élections est donc, en réalité, déterminé par un moment historique spécifique. Non seulement le «nationalisme» petit bourgeois aboutit à une impasse et constitue une mystification, la bourgeoisie, quant à elle, prétend raffermir sa domination, mais ne s’arrête cependant qu’à un import-export rachitique. Ainsi, elle n’a jamais eu assez de force pour supplanter un archaïque métayage de nature féodale, généralisé en milieu rural depuis l’indépendance. Cela laisse place à une stérile transition de très longue durée. Qui plus est, dépendant de ce dernier pour d’une part garantir la venue en ville des denrées d’exportation (café, mangues, cacao…) et, d’autre part, assurer en même temps le contrôle répressif en milieu rural où il fonctionne, ce capitalisme urbain en herbe n’a pu que s’y associer comme tel, le renforçant alors de plus belle. Cette situation contradictoire engendre une crise que la bourgeoisie ne peut gérer. D’où la nécessité, pour elle, de la présence de l’occupation impérialiste qui, de par son poids, arrivera à opérer la transformation de mode de production souhaitée. Car c’est bien de cela qu’il s’agit! Mais les monopoles atteints sous Duvalier n’entendent pas laisser place aux investisseurs moyens et petits, tandis que les grands commerçants de l’import-export n’entendent pas non plus laisser germer un capitalisme industriel qui les détrônerait. Pour tous ces grands profiteurs, les «exigences», alors illusoires, de la «démocratie libérale» (État «de droit», respect de la «personne humaine», «égalité du vote», «fraternité» et autres mystifications en sociétés de classes…) sont un véritable frein : leurs représentants politiques le savent bien qui, en plus d’être trempés dans toutes sortes de contrebandes, enlèvements crapuleux et crimes mafieux à partir des multiples gangs qu’ils arment et contrôlent, parcourent les espaces électoraux les armes à la main, bourrant les urnes, falsifiant les résultats et frappant ouvertement tout opposant. Une insécurité générale s’ensuit. Mêmes les travailleurs de tout genre sont souvent rançonnés. En effet, devant se rendre très tôt à leurs lieux de travail, ils s’exposent ainsi aux exactions des gangs mineurs, en liaison cependant avec les plus importants, eux-mêmes sous contrôle des dominants les plus actifs. Toute une chaîne pour garantir le contrôle des clases dominantes et alimenter la réaction!
… Et au sein de la petite bourgeoisie
Les petits bourgeois des bourgs, communes et sections rurales du pays, bloqués également dans leur développement par la tendance monopoliste, ne font qu’investir par tous les moyens les postes électifs de cette bienvenue «démocratie» (sénateurs, députés, magistrats, kazèk, asèk …) ! D’où la multitude de partis politiques aux élections et de candidats à tous les niveaux. Eux aussi sont en contradiction avec un État efficace dit de «bonne gouvernance» (formule en réalité mise en place pour faciliter et garantir l’exploitation sans limite que se proposent les vautours capitalistes de tous bords), car leur but, avoué, est encore de s’enrichir au dépens de cet État affaibli par ce moment historique, où l’accumulation (dite de «corruption») demeure toujours vivace et à leur portée. Nous voici à nouveau en présence d’un écheveau inextricable, autre signe dramatique du pourrissement avancé qui caractérise aujourd’hui cette formation sociale.
Une instabilité planifiée
La bourgeoisie bureaucratique des Duvalier et consorts assurait une stabilité relative à l’hégémonie nécessaire au projet impérialiste. Le retour à cette paix des cimetières s’avère compliqué pour des classes dominantes si embourbées dans leurs contradictions profondes. D’où la nécessité, pour elles, à nouveau, de la présence-occupation de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti, la MINUSTAH. Cette dernière, prise également dans ce blocage qui expose de plus en plus son incompétence et son sadisme, avoue finalement avoir introduit le choléra dévastateur, sans pour autant accepter, jusqu’à présent, de dédommager les victimes. C’est que le rapport de force semble encore favoriser le projet impérialiste. Celui-ci de par les zones franches, les agro-industries, le tourisme et les mines, offre «d’apporter du travail» dans ce pays dévasté qui compte près de 70 % de chômage et un sous-prolétariat éparpillé. Ce fort taux de chômage est le résultat de la décomposition et prolétarisation accélérée qui affecte déjà la petite paysannerie qui, par dépossessions successives et forte répression d’un côté, et, de l’autre, par l’action déstabilisatrice et pernicieuse de milliers d’ONG, est complètement déboussolée.
Antagonique à l’extrême, ce projet «d’apporter du travail» exige un salaire «de poitrinaire» dans le cadre de l’exploitation réellement sans limite qu’il se propose ; une inflation galopante et une dévaluation de la monnaie locale, la gourde, comme outils de soutien (pour jouer à souhait sur le salaire réel et la capacité pour les travailleurs de résister) ; une misère généralisée comme toile de fond (pour que tout chômeur, à tout moment, soit prêt à accepter n’importe quel travail) ; ainsi qu’une brutale et permanente répression : un enfer ! Cet état de chose est cependant soutenu par des intellectuels qui se targuaient autrefois d’être «progressistes» : leur discours aujourd’hui ne s’adresse qu’à l’«individu» qui «réussit», le «développement», le «progrès», et jusqu’à la quête d’un pays… «normal» (sic)!
La lutte devant nous
L’ensemble de ces contradictions accouche d’un moment de grande tension où, suite à l’incapacité des classes dominantes et leur État décadent, suite à la faillite de la petite bourgeoisie populiste et face à l’occupation dévoilée, l’intérêt d’une formation sociale renouvelée, même de façon minimum, ne repose que sur les épaules des travailleurs, plus spécifiquement ceux qui, dans leur activité, leur vie et leur avenir se retrouvent concrètement en face de ce projet sanguinaire : les prolétaires.
Ces derniers sont certes en grande pagaille également, jeunes de formation et attaqués quotidiennement par l’agressivité idéologique des plus réactionnaires. Mais, malgré tout, de par leur position radicalement opposée au fonctionnement dominant qui se déploie, de par leur nature donc, eux seuls, organisés de manière autonome et en articulation/direction des luttes des travailleurs de toutes catégories comme axe central de celles populaires de toutes sortes, seront capables à la fois de bloquer, écraser et dépasser ce projet capitaliste en cours, et de terrasser en même temps l’archaïsme féodal qui lui est aujourd’hui historiquement connexe. Cela ne se fera pas d’un coup, certainement. La lutte sera longue et ardue. Mais, pour nous qui n’avons plus rien à perdre, c’est le seul moyen d’entrevoir – et de trouver – notre réelle et totale émancipation et, du même coup, celle de l’humanité entière.
Port-au-Prince, Août 2016

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