Morné à Cabri serait un complexe de 3 000 logements et un parc industriel, mais il n’a pas été achevé / DENNIS RIVERA, « QUOTIDIEN LIBRE » RÉPUBLIQUE DOMINICAINE
Les comptes du parlementaire allié de Fernandez sont depuis des années sous supervision et soumis à des processus judiciaires qui sont jusqu’à maintenant restées sans conséquences légales. En octobre 2014 l’alors procureur général de la République Dominicaine Francisco Dominguez Brito, a introduit l’ultime plainte contre Bautista dans laquelle il le soupçonnait, en même temps que plusieurs associés, de s’être enrichi de manière injustifiée pendant son passage à l’OISOE. L’ex-procureur parlait de « complexes mouvements financiers » qui prouvaient le blanchiment d’argent et la corruption de la part de Bautista avec le soutien de six de ses proches, entre associés et membres de la famille. Dans l’accusation présentée par le Bureau du Procureur Général étaient révélés les mouvements bancaires en République Dominicaine du sénateur et indiquait qu’entre juillet 2011 et décembre 2012 a débuté une inusuelle acquisition de certificats de dépôts qui se sont élevés à 3,7 millions de dollars. Cette enquête a été archivée par la justice dominicaine en octobre 2015 car les preuves qui appuyaient la demande du Bureau du Procureur Général auraient été obtenues sans l’autorisation d’un juge.
Entre 2010 et 2011, déjà comme sénateur, Bautista a obtenu le feu vert du gouvernement haïtien pour trois de ses entreprises, avec des contrats qui se sont élevés à environ 348 millions de dollars pour la reconstruction du Palais Législatif et les développements résidentiels de Bowenfield et Fort National. Une copie d’un rapport comptable attribué à Bautista par des enquêteurs du cas a été examiné pour ce travail journalistique de #Petrofraude. Selon le document, qui a préalablement été exposé dans les médias dominicains, à la fin de décembre 2011 le tout récent sénateur avait reçu sur des comptes bancaires à Haïti associés à lui un total de 68,5 millions de dollars pour faire avancer non seulement la reconstruction du centre législatif et les chantiers de Bowenfield et Fort National, mais aussi le système de drainage La Saline et le complexe résidentiel Morné à Cabri. Le document montre que presqu’un tiers de cet argent s’est envolé de l’autre côté de l’île, en République Dominicaine, à travers des transferts bancaires à cinq entreprises du parlementaire ou de ses proches.
Le rapport du Sénat haïtien révèle que ni Hadom ni Diseños R.M.N.S.A. n’étaient habilitées à développer aucun projet dans ce pays car elles n’avaient pas les cinq années d’expérience exigées par les lois haïtiennes pour être bénéficiaires de contrats publics. Mais cela n’a pas arrêté le gouvernement de l’alors président d’Haïti, René Preval, pour qu’en novembre 2010 il débourse 10 millions de dollars d’un total de 33,76 millions, comme acompte pour la reconstruction du Palais Législatif qui s’est effondré du fait du tremblement de terre. Au jour d’aujourd’hui, le siège parlementaire est toujours de la terre, des mauvaises herbes et le parking de quelques véhicules. Le pouvoir législatif haïtien tient toujours ses sessions dans un bâtiment basic, d'une construction préfabriquée, qui a été érigé temporairement après le tremblement de terre dans l’avenue La Saline de Port-au-Prince. « Ont été remis 10 millions de dollars à Bautista, et rien n’a été fait », déplore Latortue.
Pendant ce temps, Bowenfield, un ambitieux projet résidentiel et de rénovation urbaine à Port-au-Prince, n’est toujours qu’une idée qui existe seulement sur les plans. Lors d’une visite, des journalistes de cette enquête ont vérifié que dans les faits il s’agit de plusieurs kilomètres de mauvaises herbes et ordures. Sur un gigantesque terrain en face d’où devraient être les bâtiments résidentiels subsiste seulement un refuge que la Croix Rouge a créé après le tremblement de terre pour s’occuper de personnes avec handicap qui se sont retrouvées affectées par le séisme de 2010. Ils continuent à être là, dans de précaires baraques de zinc construites sur des rues de terre, sans électricité ni systèmes d’eau potable, égouts ou ramassage des poubelles et avec un réservoir d’eau communautaire. La seule chose qui change est qu’ils sont toujours plus nombreux. Quand la Croix Rouge s’en est allée et qu’aucune autre organisation d’aide internationale ne s’est chargée du refuge, les membres de leurs familles ont déménagé avec eux. Dans la zone, qui a été un jour une communauté de 378 personnes avec handicap, survivent maintenant plus de 4 000, y compris une croissante population infantile qui n’a pas les services basics ou écoles et qui passent leurs journées à jouer dans les rue de boue et poussière.
Sur le terrain où sera construit le complexe urbain de Bowenfield subsiste toujours un refuge érigé suite au tremblement de terre de 2010 / DENNIS RIVERA, « QUOTIDIEN LIBRE » RÉPUBLIQUE DOMINICAINE
Fort National, un autre immense projet de construction de logements dans une communauté de Port-au-Prince qui a été partiellement détruite par le tremblement de terre, a été assumé et achevé par une agence de l’Organisation des Nations Unies (ONU) –le Bureau des Services pour Projets (Unops)- et non par l’entreprise du sénateur dominicain qui a reçu le contrat. La raison ? Malgré le fait que R.M.N. et Constructora Rofi (toutes les deux de Bautista) ont été autorisées à construire Bowenfield et Fort National, quand Martelly a assumé la présidence d’Haïti il a réassigné tous les fonds de ces deux projets pour Morne à Cabri, un autre énorme programme de 3 000 logements dans la banlieue de Port-au-Prince qui comprendrait un parc industriel.
Aujourd’hui les constructions qui s’y dressent contrastent entre elles. La première étape a été terminée, mais les suivantes en sont restées à mi-chemin. Ses résidents ont improvisé des fenêtres de blocs avec un peu de ventilation ou les ont laissées nues, et ont envoyé des connexions vers des pylônes électriques pour pouvoir avoir de la lumière.
Lumeine Sanon occupe depuis deux ans un des austères appartements inachevés de Morne à Cabri. C’est un espace de deux minuscules pièces, une cuisine pleine de verres et assiettes multicolores qui ne vont pas ensemble, sans réfrigérateur ni cuisinière et dans laquelle on cuisine seulement au charbon. Les toilettes sont un espace avec un tube duquel il n’est jamais sorti d’eau et dans lesquelles il n’y a pas de cuvette. Lumeine a honte pendant quelques secondes, quand elle indique finalement que le siphon de la douche est ses latrines.
La répartition
Dans les documents comptables attribués à Bautista, il est signalé qu’entre le 3 mars et le 11 mai 2011 la candidate présidentielle haïtienne Mirlande Manigat a reçu 550 000 dollars du sénateur comme apport à sa campagne, opération que deux ans plus tard elle a elle-même admis. L’autre candidat, Michel Martelly, qui a fini par devenir le président d’Haïti entre 2011 et 2016, aurait reçu, en différents paiements en liquide, quelques 1,75 millions de dollars pour sa campagne, bien qu’il l’ait toujours nié. Le trajet des mouvements de Bautista a été suivi d’autres perspectives. Dans une demande présentée par le politique Guillermo Moreno en 2013, il est affirmé qu’à partir de comptes liés au sénateur ont été réalisés des transferts à l’entreprise Inversiones Corporativas pour 468 000 dollars en mai 2011. La destination finale a été la Fondation Globale et Développement (Funglode), une organisation à but non lucratif de l’alors président Leonel Fernandez. La demande a été archivée cette même année car la justice a considéré qu’il n’était pas possible d’attribuer des conduites déterminées que « la législation dominicaine ne typifie pas et par conséquent, ne sanctionne pas », conformément à la décision de Bureau du Procureur du District National. Efforts ont été faits pour converser avec l’ex-président Fernandez, mais sa Direction des Communications a refusé de parler de ce sujet.
Le rapport de comptabilité auquel l’accès a été donné par #Petrofraude reflète aussi des transferts d’argent à partir de comptes haïtiens du sénateur vers le Pérou et le Guatemala. Il y a deux virements bancaires en date du 28 mai 2011 pour 200 000 dollars pour « le Guatemala » et 150 000 dollars de plus pour « le Pérou ».
L’origine d’une fortune
Celles de Bautista ne sont pas les seules entreprises dominicaines favorisées à Haïti par les contrats publics avec des fonds de Petrocaribe. De nouvelles routes, la réhabilitation de vieilles, des collèges, des hôpitaux et marchés dans tout le pays ont été quelques-uns des chantiers qui ont été attribués à des compagnies et entrepreneurs de l’autre côté de l’île Hispaniola qui n’ont pas présenté les attestations minimums exigées par les lois haïtiennes, conformément aux audits.
La fraude se cache tout au long d’Haïti derrière des barrières rouges. Les gouvernements haïtiens ont décidé de couvrir l’inaccomplissement de centaines de projets financés par Petrocaribe derrière les murailles métalliques, tellement présentes dans la vie des haïtiens, que dans ce pays, qui promet quelque chose et ne tient pas sa promesse est populairement appelé « tòl wouj » (barrière rouge, en créole).
Celle qui couvre le marché au poisson de Fontamara est une des rares qui permet d’apercevoir de l’extérieur le chantier inachevé. Le nouveau marché coûterait 15,6 millions de dollars, mais le chantier est paralysé. Les autorités haïtiennes ont déboursé huit millions de dollars, conformément aux registres du Sénat, et à la suite d’un acompte en juillet 2015, il n’y a plus eu d’argent. L’entreprise IBT, responsable de la construction du marché de Fontamara, a aussi à sa charge trois autres projets qui n’ont pas abouti : l’hôpital Simbi et les lycées Toussaint Louverture et Alexandre Pétion.
IBT Group est une établie enregistrée au Panama et présidée par José Ramon Brea Gonzalez, un éminent entrepreneur dominicain dont la proximité du pouvoir, autant à Haïti qu’en République Dominicaine et au Panama, lui a valu des contrats publics dans toute l’île Hispaniola et en Amérique Centrale. Bien que sur son site web il indique que les chantiers à Haïti ont été terminés, la vérité est que c’est loin d’être le cas.
Brea Gonzalez n’est pas un étranger en République Dominicaine : il y est titulaire de plus de 30 compagnies, entre cimetières, sociétés importatrices d’aliments, moyens de communications et jusqu’à des centres de stockage de cordons ombilicaux. Au Panama il en préside neuf de plus parmi entreprises de construction, fabricants de combustibles et une société qui commercialise du matériel médical. La compagnie n’est pas passé inaperçue dans l’isthme, du fait de supposés pots de vin qui ont été payés à l’ex-président panaméen Ricardo Martinelli, actuellement prisonnier dans son pays, à travers un dirigeant d’IBT Group qui était proche du gouvernant d’Amérique Centrale.


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