Personnellement, les contes de Bouki et Malice ne m'ont jamais fait rire. Dès l'enfance les abus, violences physiques et verbales, humiliations ont toujours soulevé chez moi un sentiment de colère et d'indignation. Et un profond dégoût quand il s'agit de la bêtise, de la vantardise et des préjugés qui souvent dans la société haïtienne sont considérées comme des marqueurs de pouvoir/savoir.
Il s'agit du résultat d'une éducation familiale qui remonte à mes aïeux. C'est le bain dans lequel j'ai été élevée et je ne peux en tirer de gloire personnelle. D'ailleurs, jusqu'à ma fréquentation de milieux haïtiens en France -assez récente- je croyais tout bonnement que cette culture était partagée par l'ensemble des gens instruits, les entendant sans arrêt répéter le mantra " Haïti première République Noire au monde."
Je me souviens m'être trouvée à Paris, en compagnie d'une bande de diplômés ( à ne pas confondre avec intellectuels) qui racontaient des blagues lesquelles stigmatysaient le monde paysan ( à la façon d'un TontonBicha qui, à l'inverse de Maurice Sixto lequel prenait comme sujets de dérision la classe moyenne/bourgeoisie et ses faire-semblant).
L'une de ces histoires m'a particulièrement marquée :
Des Blancs auraient décidé de faire un concours de plongée sous-marine et auraient invité des paysans à y participer. Ces paysans seraient venus avec cochons, cabris, ignames et autres produits afin de tenir le plus longtemps possible sous l'eau.
Cette blague avait fait rire aux larmes ces universitaires et techniciens. Lesquels trouvaient tout à fait dans l'ordre des choses de leur société de mettre en valeur des Blancs ( ceux qui organisent le concours de plongée sous-marine) et de discriminer leurs concitoyens présentés de manière totalement mensongère et fantasmatique comme des sots. Des "Bouki" non civilisés uniquement propres à suer sur leurs arpents de terre.
Connaissant la paresse et le manque de curiosité intellectuelle propres à une majorité d'Haïtiens de toutes formations, origines sociales, sexe, je me permets d'attirer l'attention des lecteurs sur un extrait du texte du Prof. de Philo, E. Dorismond, qui analyse l'un des contes de Bouki et Malice.
EXTRAITS
"Les frères Marcelin ont rapporté un conte de Bouki et de Malice qui permet de mieux saisir de quoi il est question dans la zoopolitique haïtienne. Les frères Marcelin racontent que Bouqui confie à Malice qu'il a une fiancée. Malice est du même coup intéressé àfaire la connaisance de la fiancée de Bouqui. Il a suivi ce dernier lors d'une visite à la fiancée. Malice a attendu le départ de Bouqui pour se rapprocher de la fiancée afin de lui demander le sens (la raison d'être) de sa relation avec Bouqui, décrit par Malice comme son "cheval". Malice, afin de montrer à la fiancée de Bouqui la véracité de sa parole, invente l'organisation d'une fête, celle de son mariage, où il y aura une véritable bombance. Malheureusement, dit-il, il ne pourra pas inviter Bouqui vu que sa fiancée, qu'il ne connaît pas, ne pourra prendre part à la fête. Sans résistance aucune Bouqui accepte d'emmener Malice chez sa fiancée pour faire sa connaissance. Le lendemain, Malice feint d'être malade. Bouqui, désireux d'aller à la fête, donc obligé d'emmener Malice voir sa fiancée, décide de le transporter à même son dos. Il se met à quatre pattes, et Malice l'enfourche. Quelques pas plus loin, Malice se "laisse tomber ". Bouqui comprend qu'il aurait fallu porter une selle. Ils avancent, lorsqu'encore une fois Malice se laisse tomber. Ce que Bouqui a compris comme conséquence de l'absence de "bride". Bouki se laisse "seller" et "brider". "Malice, racontent les frères Marcellin, continue le même jeu, tant et si bien, qu'à la fin il se pare des bottes, des gants, d'un fouet et des éperons ". Malice bien paré, Bouqui bien monturé, "ils se mettent en route pour de bon. Bouqui marche, il monte, il galope, il transpire. Enfin, ils arrivent chez la fiancée. Malice pique Bouqui de ses deux éperons, et l'oncle entre dans la cour en piaffant. Malice l'attache à un arbre. Et alors la fiancée voit que Bouqui est réellement le cheval de Malice." ( Canapé-Vert, p. 12)
Ce conte à lui seul suffit pour inspirer un long traité du processus de bestialisation dans la société haïtienne, structurée par deux types, deux valences, celle de l'ignorance et de la science, de la promesse comme condition d'abêtissement, mais aussi de la manipulation, de la délation ou de la traîtrise. Nous mobilisons ici ce conte non pour élaborer un traité de philosophie sociale qui aurait proposé des hypothèses intéressantes pour la théorie de l'aliénation ou de la réification, mais avant tout pour dégager le projet abêtissant des élites porteuses d'une fausse science, une "science sans conscience", qui ne fait que ruiner la dimension éthique du vivre. Au regard de ce conte, nous comprenons que la faute n'est pas à la naïveté des "gens modestes" mais à la propension des élites à choisir la voie de la manipulation, de l'instrumentalisation et de l'"animaliisation". Suivons le mouvement du conte qui donne aussi des clés pour suivre les étapes du processus d'abêtissement de ce que nous nommons la zoopolitique haïtienne.
Avant tout, il n'est pas moins important de poser que l'imaginaire est une mémoire collective. Le conte est un texte collectif qui dit de manière naïvement réfléchie la compréhension que la société haïtienne a d'elle-même. Partons du conte comme textualisation collective de l'expérience sociale et politique de la domination, de la passion ambivalente de la liberté. Essayons d'en dégager un de ses sens cachés pour inaugurer le débat sur .la force bestialisante de l'État et des élites haïtiens.
Soulignons par ailleurs que le conte renferme un manque important. Il s'ouvre sur les deux personnages qu'une interprétation courante définit comme deux types socio-anthrolologiques de l'Haïtien : le paysan -inculte et le citadin-cultivé. Deux types dont nous pouvons, sans trop d'effort, saisir l'écho dans la sociologie dualiste haïtienne qui décrit souvent la société haïtienne en couple opposé, paysan -élite, ville-campagne, "créole"-"bossale", etc. Ce constat en amène un autre, celui du peu d'effort des sciences sociales haïtiennes àse défaire elles-mêmes du sens commun qui revient constamment dans leurs essais timides de théorisation. Nous constatons qu'elles font appel au même cadre dualiste pour décrire les relations sociales.
Ce que le conte tait, sans savoir pour qu'elle raison, concerne la formation sociale de ces types. Il présente d'emblée deux types qui entretiennent des relations de compréhension asymétrique. En réalité, le conte montre que la compréhension sociale haïtienne au regard du dualisme ou de la dualité est marquée par le malentendu, qui place Malice du côté de celui qui sait produire les résultats voulus même lorsqu'il les obtient à force de manipulation, de manoeuvre déloyale. Donc, nous dirons que dans la société haïtienne, nous trouvons deux groupes : un qui sait prendre conscience de lui-même et manipuler en conséquence l'autre, qui semble exister dans l'ignorance de soi et dans
les initiatives du groupe conscient de lui-même. En effet, une première leçon est à tirer de toute cette première lecture : la domination ou la manipulation traduit une prise ou une emprise de celui qui domine (celui a la conscience de soi) sur le dominé (celui qui vit dans la conscience de la conscience de l'autre ). Elle est un dispositif qui donne une longueur d'avance au groupe dominant du fait de la conscience qu'il se fait de lui-même. D'un point de vue proprement philosophique, nous soutenons que le groupe dominant est le groupe "majoritaire" (dans le sens kantien de la majorité, entendue comme le fait de penser par soi-même. La majorité ne renvoie pas ici au nombre mais àl'influence qualitative que l'on occupe dans l'ordonnancement idéo-logique du monde), celui qui sait penser par lui-même (s’agit-il vraiment de pensée ou de pseudo-pensée : par exemple la racialisation, le sexisme? Nous ne sommes pas en mesure de répondre à cette question qui signale par ailleurs l'ambivalence du discours dominant) et fait de sa pensée le cadre de pensée de l'autre groupe, qui devient dans la pensée objet et sujet. En conséquence, la domination est un dispositif qui consiste à produire un discours écran qui complaît Bouqui dans une position dont il ignore le plus souvent le sens véritable. Cette idée explique, dans le cas d'Haïti, la raison pour laquelle le système éducatif, entre autres, jouit d'une fonction lénifiante d'endormissement ), le système sanitaire quasi inexistant ne soigne ni ne guérit pas. Au contraire, ils renforcent la fragilisation des Bouquis. Dès lors, nous nous trouvons en présence de Malice, rusé, fouineur, toujours aux aguets en quête d'informations sur les activités de Bouqui, même lorsqu'il sait par anticipation ce qui peut faire marcher ce dernier.
La curiosité de Malice est une fausse curiosité. Elle s'apparente aux cancans, aux commérages antillais (voir Christiane Bouger, Une ethnographie des conflits aux Antilles. Jalousie, commérages, sorcellerie, PUF ("Ethnologies"), Paris, 1997) qui est une manière de s'intéresser aux autres pour mieux épier sa vie privée; c'est une manière de s'arroger un droit de surveillance ou de contrôle sur les affaires d'autrui pour mieux l'enfermer dans la fragilité. Malice ne s'intéresse pas aux activités de Bouqui à titre d'attention privilégiée à Bouqui. Son attention calculée se fait dans le but d'éviter que quelque chose ne lui échappe, ou de contrevenir ou faire barrage à tout choix propre de Bouqui. Et lorsque ce choix s'impose, surpris ou dérangé, Malice met tout en oeuvre pour entraver le projet de Bouqui. C'est la dynamique de ces pratiques d'entrave, faites de ruse, de mensonge, de manipulation et d'instrumentalisation que met en relief le conte et que nous voulons expliciter.
Pour cela, nous reprenons de manière plus explicite et affirmée que les deux personnages représentent, dans l'ordre du discours haïtien -nous reviendrons plus clairement sur cet aspect-, deux types sociologiques qui peuvent changer de position. La fiancée tient lieu de ce qui est désirable, c'est pour nous la manière imagée de représenter l'idéal de liberté, qui prend le visage envoûtant ou séduisant d'une femme. Fort de cette interprétation préliminaire, nous montrerons que le conte met en scène la manière dont les élites haïtiennes manipulent le projet de liberté des "gens modestes", les abrutissent à partir de leur quête propre de l'autodétermination (choisir de soi-même sa fiancée) tout en les conduisant malicieusement à la servitude, à l'abêtissement. La politique de la bestialisation que nous désignons comme zoopolitique se dévoile de manière explicite dans le conte, qui lui restitue les différentes étapes.
Le conte comprend trois mouvements progressifs. Nous y retrouvons tout à fait une progression si nous adoptons le point de vue de Malice, qui se donne pour but de montrer que Bouqui est son "cheval", sa bête de somme faite pour le travail, pour l'entretien de son confort obtenu à force de ruse.
Toute l'économie du conte s'organise autour de la "ruse" ou du simulacre et du souci d'humilier Bouqui en l'avilissant en présence de sa fiancée. Cette ruse se manifeste comme feinte ou simulacre, elle prend la forme du double visage. Il faut noter, sur ce point, que la domination, la manipulation ou la bestialisation comme technique de pouvoir se déploie sous le double visage : simulation /dissimulation; un écart que le dominé n'aperçoit pas à première vue s'installe entre le dire politique qui promet et l'expérience vécue ou concrète qui fait l'épreuve de la rudesse de la réalité sociale de domination.
Commenter cet article